Depuis la fin septembre, des milliers d’adolescents français bloquent leurs lycées pour réclamer des professeurs, des bâtiments habitables et une école qui ne leur tombe pas entre les mains. Le gouvernement a répondu par plus de cinq mille arrestations depuis le lundi 28 septembre, dont environ 85 % de mineurs selon son propre ministre de l’Intérieur, et Mediapart dénombre en outre plus de deux mille gardes à vue (vingt-quatre heures de rétention policière, renouvelables) dont les protagonistes sont, très majoritairement, des mineurs. Dans le même temps, le budget de l’Éducation pour 2027 augmente son enveloppe globale et supprime des postes d’enseignants. Ce contraste est une forme de gouvernement. Je soutiens ici, comme lecture personnelle, que la main droite de l’État, celle des comptes et de l’ordre, répond par des arrestations à un conflit qu’elle a elle-même semé dans la main gauche, celle de l’école et des services sociaux, et que le vocabulaire employé pour décrire le mouvement sert à dispenser chacun de regarder la seconde.
Une école administrée à la baisse
La mobilisation part de plafonds qui fuient, de classes sans professeur et d’un sentiment difficile à réfuter par une conférence de presse, celui que l’école publique française se gère à la baisse. Les blocages gagnent des lycées de la banlieue parisienne à Lille et à Rouen, et Mediapart décrit même un lycée rural de Seine-Maritime, à Yvetot, rallié sans débordement sous le regard tolérant des enseignants et des gendarmes.
Deux précisions corrigent le récit qui circule sur les réseaux. Le mouvement est lycéen à l’origine, et les étudiants ne l’ont rejoint que plus tard, le jeudi 1er octobre, après avoir bloqué quelques campus, selon Mediapart. Les pompiers ont fait grève le 29 septembre dans le cadre d’une journée de mobilisation de la fonction publique contre le budget, d’après le direct de France 24, mais je n’ai trouvé aucune source qui atteste une action commune avec les lycéens. Les deux luttes visent le même budget et se croisent dans le calendrier, rien de plus.
Plus de 160 lycées d’Île-de-France sont fermés lundi 5 octobre, soit plus d’un tiers des établissements de la région. (Mediapart, fil d’actualité, 4 octobre 2026)
Le 1er octobre, le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, a présenté le budget de son département pour 2027. Un commentaire publié sur le blog de Mediapart par François Jarraud résume le paradoxe en une ligne, un milliard d’euros de plus et 3 644 professeurs de moins. Le Café pédagogique, média spécialisé dans l’éducation, parle en revanche de 1 588 suppressions de postes. Les deux chiffres peuvent mesurer des périmètres différents, les enseignants dans un cas et les postes en général dans l’autre, et je n’ai pu les concilier avec le projet de loi, d’où leur présentation côte à côte, avec leur origine. Tous deux confirment la direction, l’enveloppe monte tandis que le nombre d’adultes devant les classes baisse.
L’analyse de Mediapart sur le budget général de 2027 situe cette coupe dans une stratégie d’ensemble. Pour réduire le déficit dans une économie qui ralentit, l’exécutif taille en priorité dans l’État, la Sécurité sociale et les collectivités locales.
Cinq mille arrestations en une semaine
La réponse politique se joue en deux temps. Dans le premier, on annonce des mesures, pour la plupart sécuritaires, pendant que le ministre de l’Éducation enchaîne les réunions d’urgence afin d’éteindre l’incendie avant la journée de mobilisation du mardi 6, selon Mediapart. Dans le second, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, réfute toute intervention disproportionnée, assure que les policiers agissent avec proportionnalité sous le contrôle de leur hiérarchie, qualifie les accusations de graves et infondées et annonce cinq enquêtes ouvertes par l’Inspection générale de la police nationale (l’IGPN, l’organe interne de contrôle), selon Sud Radio.
Plus de 5 000 personnes ont été interpellées depuis le lundi 28 septembre, environ 85 % d’entre elles mineures, et plus de 1 700 rien que vendredi, selon le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. (Sud Radio, octobre 2026)
Le chiffre émane du gouvernement, d’où son utilité, nul ne pouvant accuser le ministre de l’exagérer contre lui-même. Amnesty International France l’accompagne d’une série quotidienne qui montre l’escalade, 164 interpellations le 28 septembre, 440 le 29, 625 le 30 et 1 948 le 1er octobre. Une interpellation n’est pas une condamnation, et le même mot peut recouvrir des situations très différentes, du simple contrôle d’identité à une garde à vue avec fouille et cellule. Mediapart précise que plus de deux mille personnes, très majoritairement des mineurs, sont passées par cette dernière. Que plus de huit détenus sur dix soient mineurs définit l’opération.
Dans leur enquête sur ces gardes à vue, Inès Bennacer et Pierre Jequier-Zalc recueillent des témoignages d’adolescents qui décrivent des conditions violentes. Le seul extrait libre est celui d’Ethan, quinze ans, élève d’un lycée professionnel de Saint-Denis, qui raconte pendant une heure les vingt-quatre heures passées au commissariat après un blocage. Le reste est derrière un mur payant et je ne l’ai pas lu.
Il y a d’autres cas, de poids inégal. Un cycliste de vingt et un ans dépose plainte à Nîmes contre des policiers qui, d’après le récit recueilli par Mediapart, lui ont ordonné de partir et ont voulu l’empêcher de filmer après un coup reçu en marge d’un blocage. Amnesty International France documente par ailleurs celui d’une jeune fille de quatorze ans qu’un agent aurait saisie violemment par le cou à Alençon le 29 septembre. Dans les deux cas, il s’agit de récits que les autorités n’ont ni confirmés ni démentis, à ma lecture.
L’autre versant du dossier existe et doit figurer. France 24 titre le 2 octobre que, face aux débordements, le maintien de l’ordre est en question, et franceinfo relève des incendies, des mortiers et des dégradations, ainsi qu’une enquête ouverte après l’agression filmée d’une policière à Paris.
Une blessure au visage d’un garçon de quatorze ans
Le cas qui concentre la gravité est celui de Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise. Selon Amnesty International France, le 28 septembre, un policier a tiré au lance-grenades à courte distance sur un garçon de quatorze ans et l’a atteint au visage, avec la mâchoire touchée, la perte de plusieurs dents et une hospitalisation. Le Défenseur des droits (institution indépendante qui, entre autres fonctions, surveille l’action policière) s’est saisi du cas, d’après le titre de franceinfo du 2 octobre. La note d’Amnesty ne précise pas le modèle de l’arme. Un fil diffusé sur X par un auteur que je n’ai pu identifier avec certitude évoque un lance-grenades Cougar et un tir à moins de deux mètres, donnée qu’aucune source officielle ni de presse ne m’a confirmée et que je traite donc comme un indice, non comme un fait.
Reste l’arme. Le LBD, le lanceur de balle de défense de 40 millimètres, tire des projectiles en caoutchouc. Le Cougar est conçu pour lancer des grenades de gaz à distance. Aucune source que j’aie pu lire n’établit laquelle de ces deux armes, ou si une autre, a blessé le garçon, et la différence compte, car chacune renvoie à une règle d’emploi distincte.
Amnesty rapporte aussi le cas d’un lycéen de Tours grièvement blessé à l’œil le 30 septembre, vraisemblablement par une arme de force intermédiaire. D’autres publications, anonymes ou militantes, parlent d’une perte de la vue et d’un LBD, et le procureur, avec prudence, évoque des lésions compatibles. L’arme n’est pas établie, et écrire LBD sur ce point serait affirmer plus qu’on ne sait.
Les vidéos les plus diffusées exigent une autre prudence. L’une montre à Reims un homme masqué, habillé en casseur, qui lance une bouteille en verre et fuit la caméra, et c’est à partir d’elle que s’est propagée l’accusation selon laquelle il s’agirait d’un policier en civil. Entrevue, qui a examiné la séquence, relève qu’aucune source officielle n’a identifié l’homme. Je ne dis pas que c’est faux, je dis que personne ne l’a prouvé à ce jour, et qu’un texte destiné à durer n’écrit pas à l’indicatif le simplement vraisemblable. Il en va de même pour les vingt-quatre lycées saccagés ou incendiés que titre la RTS, chiffre que je n’ai pas pu lire dans sa source.
La main gauche et la main droite de l’État
Pierre Bourdieu distinguait dans l’État deux mains, la droite, celle des ministères de l’ordre et de l’argent, et la gauche, celle des métiers sociaux, l’école, la santé, le logement, que la première désavoue au nom des équilibres. Loïc Wacquant, sociologue proche de Bourdieu, a décrit ensuite comment la réduction de l’assistance sociale s’accompagne d’une extension de l’appareil pénal sur les populations que cette assistance a cessé de soutenir. Ni l’un ni l’autre ne parle de la France de 2026, mais le schéma s’ajuste, selon ma lecture, avec une exactitude gênante à ce qui se passe cette semaine. L’arbitrage budgétaire, qui relève de la main droite des comptes, retranche des postes à l’école, et la main gauche, celle du ministre de l’Éducation, exécute ce compte et reçoit le conflit. Quand le conflit éclate, une autre branche de la main droite, celle de l’ordre, s’occupe du résultat à coups de gardes à vue.
Ce qu’ajoute le vocabulaire, c’est l’alibi. Selon franceinfo, le gouvernement évoque une manœuvre organisée par La France insoumise, imputation que le dirigeant de ce parti, Manuel Bompard, dénonce comme une dérive complotiste. Mediapart analyse cette lecture d’une jeunesse manipulée comme un réflexe très ancien, et publie dans son Club de blogs un texte sur la façon dont les mots violence, manipulation ou désordre dépolitisent les revendications des élèves. Je n’arbitre pas ce croisement, son verdict ne changeant pas l’analyse. Je constate que lorsque le diagnostic officiel d’un mouvement pour des professeurs est une manœuvre partisane, le besoin de professeurs se trouve ajourné, et je soupçonne que cet ajournement est la fonction de ce discours et non un effet secondaire.
Ceci est une lecture, non un fait établi, et le mécanisme qu’elle suggère est simple. Une population sans droit de vote, les mineurs, exprime par la seule voie à sa portée, le blocage, une revendication sur un service public que l’État réduit. L’État, qui détient le monopole de la force et de la garde à vue, répond par la force et la garde à vue et laisse la revendication sans réponse. Rien de cela n’exige de la mauvaise foi. Il suffit d’une administration qui dispose d’un outil efficace, la police, et d’un autre qui coûte, le corps enseignant, et qui, je crois, choisit le premier par commodité de calendrier. Il existe une objection sérieuse et je la reconnais. Les débordements ont eu lieu, il y a des incendies documentés, un adulte qui lance des projectiles dans une vidéo et des policiers blessés. Soutenir que l’État réprime une jeunesse innocente serait une erreur de fait et une pauvreté d’analyse. Mais l’objection ne répond pas à la question de fond, qui n’est pas de savoir s’il y a eu de la violence, mais pourquoi la réponse à l’ensemble des lycées a consisté à arrêter plus de cinq mille personnes en une semaine, dont plus de huit sur dix de mineurs, tandis que la réponse politique restait un cycle de réunions.
Plusieurs faits demeurent à établir, et mon argument ne les remplace pas. J’ignore combien de policiers ont été blessés, car les chiffres que j’ai trouvés oscillent entre 83 et 305. Aucune source que j’aie pu lire n’identifie l’arme qui a blessé le garçon de Saint-Ouen-l’Aumône, et ni la décision du Défenseur des droits ni le résultat des enquêtes de l’IGPN ne sont disponibles. Le contenu exact des gardes à vue de mineurs reste entre les mains des procédures et des tribunaux pour enfants, et le chiffre définitif des postes d’enseignants reste à fixer dans le projet de loi de finances. Tout cela dira si cette lecture tient. Ces pages sont un essai et non une enquête, et je n’ai pas encore obtenu la version du ministère de l’Intérieur sur ces points.
Ce que je peux écrire sans attendre est ce qu’il y a de plus ancien dans cette affaire. Dans un pays qui se flatte de faire de l’école publique son pacte social, les élèves réclament des professeurs et reçoivent des gardes à vue, et le pacte, tel qu’on l’applique, semble dire que l’école est un service jusqu’à ce que quelqu’un le demande à voix haute…
G.S.
Sources
- Mediapart, page d’accueil et fil d’actualité du 4 octobre 2026
- Mediapart, 48 heures d’enfer, à leur sortie de garde à vue, des lycéens traumatisés
- Mediapart, Un maintien de l’ordre brutal répond à la mobilisation lycéenne
- Mediapart, La mobilisation lycéenne prend une ampleur nationale
- Mediapart, Le gouvernement cherche une improbable réponse politique
- Mediapart, Le pouvoir tente d’éloigner les lycéens des lycées
- Mediapart, À Nîmes, un cycliste porte plainte contre des policiers
- Mediapart, Budget 2027, l’exécutif cible encore l’État, la Sécurité sociale et les collectivités
- François Jarraud, Un milliard en plus au budget 2027, 3 644 professeurs en moins
- Amnesty International France, Mouvement lycéen, des mineurs face à la répression des forces de l’ordre
- franceinfo, Le Défenseur des droits se saisit de la blessure d’un jeune lors du blocage des lycées
- franceinfo, Une enquête ouverte après l’agression filmée d’une policière à Paris
- franceinfo, Mobilisation lycéenne, la mobilisation dégénère
- franceinfo, Direct, le gouvernement évoque une manœuvre organisée par LFI
- France 24, Mobilisation lycéenne, face aux débordements, le maintien de l’ordre en question
- France 24, Direct du 29 septembre, mobilisation dans la fonction publique, grève des pompiers
- Sud Radio, Blocages des lycées, Nuñez réfute toute intervention disproportionnée
- Café pédagogique, Budget de l’éducation 2027, 1 588 suppressions de postes
- Entrevue, Mobilisation des lycéens, un adulte lance un projectile, la rumeur d’un policier en civil enfle
- RTS, France, 24 lycées saccagés ou incendiés pendant le blocus
- Pierre Bourdieu, Contre-feux, Raisons d’agir, 1998 (entretien La main gauche et la main droite de l’État)
- Loïc Wacquant, Punir les pauvres, Agone, 2004



