ANNÉE II  ·  N° 574  ·  VENDREDI 3 JUILLET 2026

GENÈVE --:--  ·  BOGOTÁ --:--  ·  ACIDREPORT v3.5
AcidReport
ESSAIGLOB

La reconnaissance publique envers les bénévoles comme prix payé pour l’abandon silencieux de l’État

Un texte récent, écrit dans un registre presque liturgique, pose la bonne question puis recule devant elle. Il se demande si les associations doivent remplacer l’État, répond que non, et décrit ensuite avec précision le mécanisme par lequel elles le font déjà. Cette contradiction n’est pas une maladresse rhétorique. Elle est le symptôme d’un processus devenu si familier qu’il ne se perçoit plus comme un processus, mais comme un décor, un paysage que la société contemporaine a cessé de regarder parce qu’il a toujours été là, ou du moins parce qu’elle croit se le rappeler ainsi.

Dans au moins trois pays qui ont servi de laboratoire, et sur un continent entier qui a servi de laboratoire avant eux tous, la substitution des droits exigibles par une générosité organisée a cessé d’être une hypothèse pour devenir une infrastructure permanente. Il ne s’agit pas d’une conspiration coordonnée depuis un ministère. Il s’agit de quelque chose de plus efficace qu’une conspiration, une incitation structurelle que chaque gouvernement, quelle que soit son orientation, découvre par lui-même et applique avec les mêmes mots, résilience communautaire, société civile, coresponsabilité, sans que personne n’ait besoin de copier délibérément le voisin pour arriver à la même solution.

L’expérience britannique

Le mécanisme a une date de naissance. En novembre 2009, David Cameron présente ce qu’il appellera la Big Society, la grande société, un projet qui promet de remplacer l’État central par des communautés capables de résoudre leurs propres problèmes sans toujours recourir aux fonctionnaires et aux autorités locales. Un an plus tard, devenu premier ministre, il commence à l’appliquer. Le résultat, selon des estimations largement reprises, fut une baisse réelle d’environ 40% des dépenses publiques de services vers la fin de la décennie.

Le National Council for Voluntary Organisations, la fédération qui regroupe la plupart des organisations caritatives britanniques, a calculé que ces structures fournissent aujourd’hui des services d’une valeur proche de 16,8 milliards de livres au nom du gouvernement, souvent sans le financement nécessaire pour soutenir cette charge. L’État n’a pas disparu. Il a délégué, puis cessé de payer ce qu’il avait délégué.

Les banques alimentaires du réseau Trussell ont distribué plus de 2,6 millions de colis d’urgence au Royaume-Uni en 2025, soit un colis toutes les douze secondes, depuis plus de 1 600 points répartis dans tout le pays.

Une tentative d’institutionnaliser l’idée a existé. La Society Network Foundation fut créée comme partenaire indépendant du gouvernement, censée incarner l’idéal de la Big Society, l’organisation caritative entreprenante prête à assumer des fonctions étatiques. Elle finit sous deux enquêtes du National Audit Office pour mauvais usage de trois millions de livres de fonds publics, et s’effondra en 2014. L’échec fut rapide. L’utilité politique, en revanche, dura bien plus longtemps que l’institution elle-même. Le projet n’a pas échoué faute de bonne volonté chez ceux qui l’ont porté sur le terrain. Il a échoué parce qu’il était conçu pour échouer dans sa promesse explicite, tout en remplissant parfaitement sa fonction implicite, qui était de rendre acceptable une coupe budgétaire autrement intenable politiquement. Dix ans plus tard, lorsqu’un autre gouvernement britannique annonça une nouvelle vague d’austérité, le vocabulaire de la grande société recommença à circuler, avec d’autres protagonistes et le même scénario, preuve que l’échec d’une institution précise n’invalide en rien l’utilité du récit qui la portait.

La logistique allemande de la pauvreté gérée

En Allemagne, le mécanisme prit une forme différente mais tout aussi révélatrice. La première Tafel, la banque alimentaire allemande, fut fondée à Berlin en 1993. Trois décennies plus tard, on en compte plus de 970 dans tout le pays, servant régulièrement près d’1,5 million de personnes, soutenues par environ 75 000 bénévoles. Presque la moitié des usagers perçoivent le Bürgergeld, l’allocation de base pour demandeurs d’emploi. Près d’un tiers sont des enfants venus avec leurs parents, des chiffres qui, dans n’importe quel autre contexte, se liraient comme le résumé d’une urgence nationale, et qui se lisent ici, au contraire, comme le rapport annuel d’une institution ayant appris à s’administrer elle-même avec l’efficacité d’une entreprise bien établie.

Ce qui est rarement mentionné, c’est qui a construit l’architecture logistique permettant cette échelle. En 1996, le cabinet McKinsey proposa son aide aux Tafeln à titre gracieux, concevant le système de collecte et de distribution qui relie aujourd’hui supermarchés, boulangeries et grossistes à des centaines de points de remise. La même discipline que les grands cabinets de conseil appliquent habituellement à l’optimisation des bénéfices d’entreprise fut ici appliquée, sans facturation, à l’optimisation de la pénurie.

Il n’existe pas assez d’ironie pour décrire ce geste.

Il existe en revanche une logique interne parfaitement cohérente. Une société incapable de nourrir ses citoyens les plus pauvres peut, en revanche, se permettre que ses meilleurs gestionnaires conçoivent le système qui administre efficacement cette incapacité. Près d’un tiers des Tafeln allemandes ont dû suspendre temporairement l’admission de nouveaux usagers ou ouvrir des listes d’attente. La demande croît plus vite que les dons. Personne dans le mouvement ne le formule comme une critique de l’État. Cela se formule, presque toujours, comme un appel à davantage de soutien citoyen, ce qui revient à demander à la société civile de financer avec plus de générosité l’absence qu’elle dissimule elle-même.

De l’autre côté de l’Atlantique, le même mécanisme atteint une échelle qu’aucun pays européen ne peut égaler, précisément parce qu’aux États-Unis, il n’y eut jamais, même brièvement, la promesse d’un État social comparable au modèle britannique ou allemand. Feeding America, la plus grande organisation à but non lucratif du pays, a déclaré des revenus proches de 4,9 milliards de dollars lors du dernier exercice fiscal connu, un chiffre d’affaires digne d’une entreprise moyenne, non d’une œuvre de charité. Ici l’euphémisme disparaît presque entièrement, on l’appelle ouvertement le secteur de la charité alimentaire, charitable food sector, un nom qui admet sans détour avoir remplacé, dans les faits, un droit que le pays n’a jamais fini de reconnaître comme tel. Personne ne discute sérieusement de la nécessité de faire disparaître Feeding America. On discute, au mieux, de savoir si l’organisation mérite un peu plus de fonds fédéraux l’année prochaine.

Le réseau Feeding America coordonne plus de 200 banques alimentaires et 60 000 garde-manger communautaires, et des estimations récentes situent autour de 42 millions le nombre de personnes qui dépendent de ce système pour se nourrir, soit plus de 12% de la population du pays.

Le continent qui l’a déjà vécu

L’Amérique latine n’a besoin de regarder aucun de ces trois pays pour comprendre le mécanisme. Elle l’a vécu la première, et de manière plus brutale, sous un nom moins aimable, l’ajustement structurel. Durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, le Consensus de Washington a imposé à la région des programmes conditionnés à l’accès au financement du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, qui exigeaient de réduire les dépenses publiques de santé, d’éducation et de protection sociale contre une promesse de stabilité macroéconomique et de confiance des marchés de capitaux.

La Colombie offre un cas particulièrement net, parce que dans son cas, le retrait de l’État central ne s’est pas déguisé en générosité communautaire mais en réforme constitutionnelle, ce qui lui confère une légitimité juridique que le cas britannique n’a jamais eu besoin de feindre. La Constitution de 1991 a ordonné de transférer aux départements et aux municipalités une proportion croissante des revenus du gouvernement national, de 36,5% en 1993 jusqu’à un plafond de 46,5% en 2002. Sur le papier, c’était de la décentralisation, plus d’autonomie territoriale, plus de proximité entre l’État et le citoyen. Dans les faits, de nombreuses administrations locales reçurent la responsabilité de fournir des services sans la capacité institutionnelle de le faire, et ce vide fut occupé, année après année, par des organisations non gouvernementales financées depuis l’étranger, dans un pays où l’absence de l’État dans de vastes zones rurales n’a d’ailleurs jamais été seulement administrative, mais aussi militaire, ce qui a ajouté à la substitution une nuance qu’aucun pays européen n’a eu à affronter, celle d’organisations civiles opérant là où le monopole même de la force était disputé.

La Confédération colombienne des ONG, fondée en 1989 au seuil même de ce processus, regroupe aujourd’hui près d’un millier d’organisations travaillant sur le développement, la paix et les droits humains, dont une bonne partie assume de facto des fonctions qui, dans un autre modèle d’État, reviendraient à un ministère ou à un gouvernorat. La différence avec les trois cas précédents n’est pas de nature mais de chronologie, ainsi que de vocabulaire. L’Europe et les États-Unis découvrent aujourd’hui, avec les mots nouveaux de la Big Society, de la société civile et du charitable food sector, ce que l’Amérique latine connaissait déjà sous le nom moins aimable d’ajustement structurel. L’ONG a remplacé l’État avant même que n’existe l’euphémisme de la société civile comme partenaire du gouvernement, et elle l’a fait, de surcroît, sous la surveillance des mêmes institutions financières internationales qui exporteraient ensuite le modèle vers le nord, comme si le continent avait servi de banc d’essai avant que le produit ne sorte sur le marché mondial.

Des droits qui deviennent des faveurs

Aucun gouvernement n’annonce publiquement qu’il va remplacer des droits par de la charité. Le processus avance par accumulation de gestes apparemment innocents. On coupe un budget, on félicite les bénévoles qui compensent la coupe, et l’existence même de ces bénévoles devient la preuve que la coupe était supportable.

Le mécanisme est simple, comme le sont tous les mécanismes d’extraction bien conçus. Personne n’a besoin d’ordonner explicitement que les droits deviennent des faveurs. Il suffit de réduire le financement année après année, tout en multipliant la reconnaissance symbolique envers ceux qui couvrent la différence. Le texte qui inspire cette réflexion évoque l’image d’une maison commune bâtie par l’État, dont la chaleur serait entretenue par les associations et les fissures réparées par elles. C’est une image généreuse. Mais elle omet de se demander qui a décidé, en premier lieu, de cesser de chauffer cette maison, et qui continue de le décider chaque année, dans chaque loi de budget, bien après que la première génération de bénévoles a vieilli dans ce métier.

Les associations citées dans ce texte n’ont pas cherché ce rôle. Les bénévoles de Trussell, des Tafeln et de Feeding America, les animateurs communautaires qui ont porté les programmes sociaux latino-américains durant les années de l’ajustement, ont presque toujours agi par conviction sincère. Mais la sincérité de leurs motifs ne change rien à la fonction structurelle du système qui les emploie sans salaire. Ce système a besoin de gratitude, non de revendications. Il a besoin de bénévoles reconnaissants, non de citoyens exigeants, et plus la gratitude publique envers eux est visible, plus s’estompe la question de savoir pourquoi ils demeurent nécessaires trente ans après avoir commencé.

Chaque fois qu’un gouvernement remercie publiquement une organisation caritative pour son travail, il remercie aussi, sans le dire, sa propre absence. L’applaudissement et le vide occupent exactement le même espace, et cet espace, à Londres, à Berlin, à Bogotá ou dans n’importe quelle ville d’un pays qui se dit développé, prend toujours la même forme, celle d’un droit que personne n’a formellement abrogé et qui, pourtant, n’existe plus…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur et directeur éditorial d'AcidReport, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

Voir tous les articles →

Laisser un commentaire