ANNÉE III  ·  N° 634  ·  VENDREDI 11 SEPTEMBRE 2026

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ENQUÊTECOLOMBIE

Un différend sur des études d’impact à Taganga retire à la consultation préalable son caractère de condition

Le 6 septembre 2026, le ministre de l’Intérieur Rodrigo Lara a annoncé une réforme qui traitera la consultation préalable et la licence environnementale comme deux processus parallèles et non plus comme un processus séquentiel, et il a présenté la mesure avec une phrase que les principaux médias colombiens ont reprise aussitôt, nous disons non à l’extorsion au nom de la consultation préalable. La réforme donne la priorité au projet Sirius, la plus importante découverte de gaz naturel de l’histoire du pays, exploité par Ecopetrol, la compagnie pétrolière à majorité étatique colombienne, aux côtés de la brésilienne Petrobras, propriétaire du tronçon marin où se trouve Taganga. Quatre jours plus tôt, les deux entreprises avaient publiquement accusé cette communauté, à Santa Marta, d’exiger une somme disproportionnée en échange de l’avancement de sa propre consultation préalable sur le gazoduc de Sirius. Le gouverneur du cabildo indigène de Taganga, l’autorité d’autogouvernement de la communauté, Ariel Daniels De Andréis, a rejeté l’accusation et expliqué que le montant correspond au coût réel des études d’impact social, environnemental et culturel que la loi elle-même l’oblige à présenter.

Taganga, le cabildo qu’Ecopetrol n’a jamais appelé

Taganga n’est pas une communauté nouvelle sur la carte des consultations préalables colombiennes. Le cabildo qui occupe la bande côtière du parc Tayrona, à Santa Marta, participe depuis deux ans à deux processus distincts liés à Sirius, l’un sur l’exploitation du gisement et l’autre sur le gazoduc qui traverserait cent seize communautés jusqu’à la côte. « En deux ans, nous n’avons même pas établi de contact avec Ecopetrol », a déclaré De Andréis à El Tiempo, une précision que ni la pétrolière ni le gouvernement n’ont mentionnée dans leurs premières déclarations, les échanges n’ont eu lieu qu’avec Petrobras, l’opératrice du tronçon marin du projet.

Le montant qui a déclenché l’accusation, entre trois mille et six mille millions de pesos, correspond selon le cabildo au coût des études d’impact social, environnemental et culturel exigées par la réglementation même de la consultation préalable, transport en bateau, spécialistes engagés, alimentation, techniciens de terrain. Petrobras et Ecopetrol le jugent vingt fois supérieur à ce qui a été versé aux cent seize autres communautés du tracé. Aucune des deux entreprises n’a publié le détail qui permettrait de comparer les deux montants.

L’Asociación Colombiana del Petróleo, la fédération qui regroupe les principales opératrices du secteur, est allée plus loin que le gouvernement lui-même dans ses premières déclarations sur l’affaire. Elle a demandé de démanteler les groupes extorsionnistes qui se sont emparés de certaines consultations préalables, une formulation qui traite comme de la délinquance organisée un conflit qui, à Taganga, se réduit pour l’instant à une différence de chiffres sur le coût d’une étude technique. Petrobras exploite le tronçon marin de Sirius, Taganga dépend de ces mêmes eaux pour sa pêche artisanale, et aucune des sources consultées par la presse colombienne n’a encore expliqué pourquoi la communauté devrait accepter sans discussion le montant que l’entreprise juge raisonnable.

Ce média a documenté en mai la même atteinte au même droit de l’autre côté du continent, dans le Triangle du Lithium chilien, où des communautés atacameñas font face à un schéma similaire, la transition énergétique qui exige des minéraux critiques sans garantir au préalable le consentement de ceux qui habitent le territoire exploité.

Sirius contient plus de six mille milliards de pieds cubes de gaz, un volume suffisant pour couvrir près de 40 % de la demande nationale, et constitue la plus importante réserve confirmée de l’histoire de la Colombie.

Portafolio et La Razón, 2026

Nonante-six heures sans une seule étude technique

Le 2 septembre, Infobae a publié l’accusation d’extorsion attribuée à des pêcheurs et à des porte-parole de Taganga. Le 6 septembre, Lara a présenté la réforme qui détache la consultation préalable de sa fonction de condition préalable à la licence environnementale. La séquence n’est pas passée inaperçue auprès des sénateurs de l’opposition, qui ont souligné qu’aucune étude technique n’avait étayé, en ces quatre jours, le diagnostic sur lequel s’est construite une mesure applicable à tout le pays, et non à la seule Taganga. Lara n’a pas non plus précisé si le changement nécessiterait une réforme légale approuvée par le Congrès ou si le gouvernement l’appliquerait par décret, une ambiguïté que les sénateurs mêmes promoteurs d’une réforme législative ont relevée ce jour même.

Fabio Arjona, ministre de l’Environnement, avait déjà formulé des propos similaires des semaines plus tôt, en déclarant que la consultation préalable ne doit pas se transformer en mécanisme d’extorsion, sans citer alors aucun cas concret. La position n’était pas nouvelle dans son discours, le 3 juillet, en tant que ministre désigné, il avait déjà pris position sur un autre sujet sensible, la fracturation hydraulique, en déclarant qu’il n’existait aucune barrière technologique insurmontable, tout en excluant expressément les parcs nationaux et les zones protégées, et en limitant le territoire éligible à moins de 2 % du pays. Il avait aussi promis de maintenir l’Anla, l’autorité qui délivre les licences environnementales, et d’accélérer ses démarches, un programme que la réforme de Lara complète directement, moins de délais administratifs, moins de capacité de veto de facto pour les communautés consultées.

Le sénateur Juan Espinal, l’un des promoteurs les plus visibles de la réforme au Congrès, avait averti sur les réseaux sociaux, des semaines avant la polémique de Taganga, que Sirius était le projet gazier le plus important du pays et ne pouvait rester bloqué par l’absence de règles encadrant le processus de consultation préalable, et il a demandé une loi qui fixerait ces règles pour Sirius, le Canal del Dique et d’autres projets retenus par le même vide normatif.

La liste des projets que la réforme déclare prioritaires s’est vite allongée, Sirius, le Canal del Dique, et le quai 13 de Buenaventura.

Treize mille processus avant même que Taganga n’existe

Le cas de Taganga n’est qu’un cas parmi plus de treize mille processus de consultation préalable que la Colombie a menés entre 2011 et 2026, selon les chiffres que le sénateur Juan Espinal a présentés lors du débat législatif. Le pays concentre huitante-cinq pour cent de toutes les consultations préalables du continent, selon le vice-ministre des Mines et de l’Énergie, Luis Francisco Madriñán. Parmi les processus ouverts au cours des quatre dernières années, seize pour cent seulement ont abouti à la protocolisation d’un accord. Septante-sept pour cent restent actifs. Près d’un tiers de ces processus actifs, trente et un pour cent, sont complètement à l’arrêt depuis plus de quatre ans.

Une partie de cette concentration s’explique par le recensement. Le DANE a identifié en 2018 cent quinze peuples indigènes reconnus dans le pays, vingt-deux de plus que lors du recensement de 2005, répartis sur un territoire où la majorité des projets miniers et énergétiques se situent précisément dans des zones de resguardo ou d’influence ethnique. Chaque nouveau peuple identifié ajoute, en principe, un interlocuteur de plus ayant le droit d’être consulté avant qu’un projet quelconque n’avance sur son territoire.

Colectora, la ligne de transport électrique censée acheminer l’énergie renouvelable depuis La Guajira, illustre l’ampleur du problème en dehors du secteur des hydrocarbures, huit années de démarches, un nombre de communautés consultées passé de deux cent trente-cinq à plus de deux cent cinquante.

Le débat sur la manière de débloquer ces processus n’est pas né avec Sirius. Le vice-ministre Madriñán lui-même le décrit comme un barrage accumulé pendant quinze ans, durant lesquels la consultation préalable s’est appliquée sans registre centralisé des communautés ni délais fixés par la loi, ce qui a permis que chaque processus soit négocié au cas par cas, sans règles communes que les deux parties auraient pu invoquer à l’avance.

Face à ce goulot d’étranglement circulent trois propositions qui ne coïncident pas entre elles. Le gouvernement veut paralléliser les démarches et retirer à la consultation préalable son caractère de condition suspensive, c’est-à-dire l’exigence qui doit être remplie avant que la licence puisse produire ses effets. Le Centro Democrático propose des délais fixes et un système d’information centralisé, le Sicop, avec une caractérisation officielle des communautés dans un délai de six mois. Fedesarrollo demande une loi organique et un registre unique des peuples, en plus d’avancer les consultations avant l’appel d’offres des projets, et non après. Les trois s’accordent sur un diagnostic, le système actuel est débordé, mais elles divergent sur le point exact où elles situent la solution, avant le projet pour Fedesarrollo, en parallèle pour le gouvernement, avec des délais et sans toucher à la condition suspensive pour le Centro Democrático.

La Colombie a mené plus de treize mille processus de consultation préalable entre 2011 et 2026, huitante-cinq pour cent de ceux recensés sur tout le continent, et seize pour cent seulement de ceux ouverts au cours des quatre dernières années ont abouti à un accord protocolisé.

Sénat de la République et ministère des Mines et de l’Énergie, chiffres cités par Juan Espinal et Luis Francisco Madriñán, 2026

Ce qui change quand la consultation cesse d’être une condition

La Convention 169 n’a pas été le premier instrument de l’OIT sur les peuples indigènes. Elle a remplacé en 1989 une convention antérieure, la 107 de 1957, qui traitait ces communautés comme des populations en voie d’assimilation et non comme sujets de droits collectifs propres. La Colombie a ratifié la nouvelle convention par la Loi 21 de 1991, la même année où la nouvelle Constitution a reconnu pour la première fois la diversité ethnique et culturelle de la nation comme principe fondateur, et non comme exception tolérée.

La distinction entre consultation et consentement n’est pas une nuance sémantique. La Convention 169 oblige l’État à consulter de bonne foi et à rechercher un accord, mais n’exige pas le consentement de la communauté comme condition de veto, sauf dans les cas de déplacement ou de réinstallation forcée. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, de 2007, est allée plus loin en consacrant le consentement préalable, libre et éclairé comme norme, bien qu’il s’agisse d’un texte sans force contraignante directe. La Colombie se situe donc au niveau le plus faible de cette architecture internationale, et la réforme de Lara l’affaiblit encore davantage.

La Constitution de cette même année, en son article deux, fixe comme fin essentielle de l’État de faciliter la participation de tous aux décisions qui les affectent et d’assurer l’effectivité des droits qu’elle consacre. Ni la Convention 169 ni l’article deux de la Constitution ne conditionnent ce droit à la rapidité avec laquelle l’État a besoin d’exécuter un projet énergétique.

Transformer la consultation préalable en démarche parallèle à la licence environnementale ne raccourcit pas seulement un délai, cela change la nature de la négociation. Tant que la consultation reste une condition préalable, la communauté conserve une capacité réelle de conditionner le projet avant même qu’existe une licence qui l’autorise. Dès lors que les deux démarches courent en même temps, la licence peut avancer pendant que la consultation reste ouverte, et la communauté négocie alors contre un projet que l’appareil institutionnel traite déjà comme approuvé.

Taganga a demandé que soit payé le coût réel d’une étude que la loi elle-même lui impose de produire. Ecopetrol et Petrobras ont qualifié cette exigence d’extorsion, et en moins de quatre jours ce mot a parcouru le chemin d’une communauté de pêcheurs jusqu’à une réforme nationale qui touche les treize mille autres consultations du pays. Le gouvernement a demandé la confiance le 6 septembre. L’article deux de la Constitution ne l’a jamais demandée, il l’a imposée comme obligation de l’État, il y a trente-cinq ans…

A.B.

Sources

Adrianis Beltran

À PROPOS DE L'AUTEUR

Adrianis Beltran

Adrianis Beltrán étudie le droit à l'Université du Magdalena, en Colombie. Sa formation se concentre sur les droits humains, la diversité culturelle et l'environnement, un axe qui oriente son regard sur les sujets qu'AcidReport aborde depuis une perspective géopolitique globale, avec une attention particulière portée à l'Amérique latine.

Elle est la première femme de l'équipe éditoriale d'AcidReport, un fait qui introduit une perspective jusqu'ici absente dans un média construit majoritairement par des regards masculins. Cette formation la place naturellement face aux enjeux qui traversent l'Amérique latine dans son ensemble, du déplacement forcé à la justice environnementale, en passant par la lutte des femmes et de la communauté diverse, jusqu'à la violence territoriale contre les peuples autochtones, la Colombie constituant l'un des terrains les plus documentés, mais non le seul. Elle appartient, en outre, à la génération ayant grandi immergée dans le monde numérique, une condition décisive dans le rôle qu'elle assumera à la tête de PILAS, le format vidéo court qu'AcidReport destine aux jeunes audiences colombiennes. Sa familiarité native avec les codes des réseaux sociaux, alliée à la rigueur propre à sa formation juridique, lui permet de traduire des contenus complexes dans un langage accessible sans sacrifier la précision. Cette double compétence, juridique et générationnelle, définit l'apport spécifique qu'elle apporte au nouveau projet.

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Un différend sur des études d’impact à Taganga retire à la consultation préalable son caractère de condition

Le 6 septembre 2026, le ministre de l’Intérieur Rodrigo Lara a annoncé une réforme qui traitera la consultation préalable et la licence environnementale comme deux processus parallèles et non plus comme un processus séquentiel, et il a présenté la mesure avec une phrase que les principaux médias colombiens ont reprise aussitôt, nous disons non à l’extorsion au nom de la consultation préalable. La réforme donne la priorité au projet Sirius, la plus importante découverte de gaz naturel de l’histoire du pays, exploité par Ecopetrol, la compagnie pétrolière à majorité étatique colombienne, aux côtés de la brésilienne Petrobras, propriétaire du tronçon marin où se trouve Taganga. Quatre jours plus tôt, les deux entreprises avaient publiquement accusé cette communauté, à Santa Marta, d’exiger une somme disproportionnée en échange de l’avancement de sa propre consultation préalable sur le gazoduc de Sirius. Le gouverneur du cabildo indigène de Taganga, l’autorité d’autogouvernement de la communauté, Ariel Daniels De Andréis, a rejeté l’accusation et expliqué que le montant correspond au coût réel des études d’impact social, environnemental et culturel que la loi elle-même l’oblige à présenter.

Taganga, le cabildo qu’Ecopetrol n’a jamais appelé

Taganga n’est pas une communauté nouvelle sur la carte des consultations préalables colombiennes. Le cabildo qui occupe la bande côtière du parc Tayrona, à Santa Marta, participe depuis deux ans à deux processus distincts liés à Sirius, l’un sur l’exploitation du gisement et l’autre sur le gazoduc qui traverserait cent seize communautés jusqu’à la côte. « En deux ans, nous n’avons même pas établi de contact avec Ecopetrol », a déclaré De Andréis à El Tiempo, une précision que ni la pétrolière ni le gouvernement n’ont mentionnée dans leurs premières déclarations, les échanges n’ont eu lieu qu’avec Petrobras, l’opératrice du tronçon marin du projet.

Le montant qui a déclenché l’accusation, entre trois mille et six mille millions de pesos, correspond selon le cabildo au coût des études d’impact social, environnemental et culturel exigées par la réglementation même de la consultation préalable, transport en bateau, spécialistes engagés, alimentation, techniciens de terrain. Petrobras et Ecopetrol le jugent vingt fois supérieur à ce qui a été versé aux cent seize autres communautés du tracé. Aucune des deux entreprises n’a publié le détail qui permettrait de comparer les deux montants.

L’Asociación Colombiana del Petróleo, la fédération qui regroupe les principales opératrices du secteur, est allée plus loin que le gouvernement lui-même dans ses premières déclarations sur l’affaire. Elle a demandé de démanteler les groupes extorsionnistes qui se sont emparés de certaines consultations préalables, une formulation qui traite comme de la délinquance organisée un conflit qui, à Taganga, se réduit pour l’instant à une différence de chiffres sur le coût d’une étude technique. Petrobras exploite le tronçon marin de Sirius, Taganga dépend de ces mêmes eaux pour sa pêche artisanale, et aucune des sources consultées par la presse colombienne n’a encore expliqué pourquoi la communauté devrait accepter sans discussion le montant que l’entreprise juge raisonnable.

Ce média a documenté en mai la même atteinte au même droit de l’autre côté du continent, dans le Triangle du Lithium chilien, où des communautés atacameñas font face à un schéma similaire, la transition énergétique qui exige des minéraux critiques sans garantir au préalable le consentement de ceux qui habitent le territoire exploité.

Sirius contient plus de six mille milliards de pieds cubes de gaz, un volume suffisant pour couvrir près de 40 % de la demande nationale, et constitue la plus importante réserve confirmée de l’histoire de la Colombie.

Portafolio et La Razón, 2026

Nonante-six heures sans une seule étude technique

Le 2 septembre, Infobae a publié l’accusation d’extorsion attribuée à des pêcheurs et à des porte-parole de Taganga. Le 6 septembre, Lara a présenté la réforme qui détache la consultation préalable de sa fonction de condition préalable à la licence environnementale. La séquence n’est pas passée inaperçue auprès des sénateurs de l’opposition, qui ont souligné qu’aucune étude technique n’avait étayé, en ces quatre jours, le diagnostic sur lequel s’est construite une mesure applicable à tout le pays, et non à la seule Taganga. Lara n’a pas non plus précisé si le changement nécessiterait une réforme légale approuvée par le Congrès ou si le gouvernement l’appliquerait par décret, une ambiguïté que les sénateurs mêmes promoteurs d’une réforme législative ont relevée ce jour même.

Fabio Arjona, ministre de l’Environnement, avait déjà formulé des propos similaires des semaines plus tôt, en déclarant que la consultation préalable ne doit pas se transformer en mécanisme d’extorsion, sans citer alors aucun cas concret. La position n’était pas nouvelle dans son discours, le 3 juillet, en tant que ministre désigné, il avait déjà pris position sur un autre sujet sensible, la fracturation hydraulique, en déclarant qu’il n’existait aucune barrière technologique insurmontable, tout en excluant expressément les parcs nationaux et les zones protégées, et en limitant le territoire éligible à moins de 2 % du pays. Il avait aussi promis de maintenir l’Anla, l’autorité qui délivre les licences environnementales, et d’accélérer ses démarches, un programme que la réforme de Lara complète directement, moins de délais administratifs, moins de capacité de veto de facto pour les communautés consultées.

Le sénateur Juan Espinal, l’un des promoteurs les plus visibles de la réforme au Congrès, avait averti sur les réseaux sociaux, des semaines avant la polémique de Taganga, que Sirius était le projet gazier le plus important du pays et ne pouvait rester bloqué par l’absence de règles encadrant le processus de consultation préalable, et il a demandé une loi qui fixerait ces règles pour Sirius, le Canal del Dique et d’autres projets retenus par le même vide normatif.

La liste des projets que la réforme déclare prioritaires s’est vite allongée, Sirius, le Canal del Dique, et le quai 13 de Buenaventura.

Treize mille processus avant même que Taganga n’existe

Le cas de Taganga n’est qu’un cas parmi plus de treize mille processus de consultation préalable que la Colombie a menés entre 2011 et 2026, selon les chiffres que le sénateur Juan Espinal a présentés lors du débat législatif. Le pays concentre huitante-cinq pour cent de toutes les consultations préalables du continent, selon le vice-ministre des Mines et de l’Énergie, Luis Francisco Madriñán. Parmi les processus ouverts au cours des quatre dernières années, seize pour cent seulement ont abouti à la protocolisation d’un accord. Septante-sept pour cent restent actifs. Près d’un tiers de ces processus actifs, trente et un pour cent, sont complètement à l’arrêt depuis plus de quatre ans.

Une partie de cette concentration s’explique par le recensement. Le DANE a identifié en 2018 cent quinze peuples indigènes reconnus dans le pays, vingt-deux de plus que lors du recensement de 2005, répartis sur un territoire où la majorité des projets miniers et énergétiques se situent précisément dans des zones de resguardo ou d’influence ethnique. Chaque nouveau peuple identifié ajoute, en principe, un interlocuteur de plus ayant le droit d’être consulté avant qu’un projet quelconque n’avance sur son territoire.

Colectora, la ligne de transport électrique censée acheminer l’énergie renouvelable depuis La Guajira, illustre l’ampleur du problème en dehors du secteur des hydrocarbures, huit années de démarches, un nombre de communautés consultées passé de deux cent trente-cinq à plus de deux cent cinquante.

Le débat sur la manière de débloquer ces processus n’est pas né avec Sirius. Le vice-ministre Madriñán lui-même le décrit comme un barrage accumulé pendant quinze ans, durant lesquels la consultation préalable s’est appliquée sans registre centralisé des communautés ni délais fixés par la loi, ce qui a permis que chaque processus soit négocié au cas par cas, sans règles communes que les deux parties auraient pu invoquer à l’avance.

Face à ce goulot d’étranglement circulent trois propositions qui ne coïncident pas entre elles. Le gouvernement veut paralléliser les démarches et retirer à la consultation préalable son caractère de condition suspensive, c’est-à-dire l’exigence qui doit être remplie avant que la licence puisse produire ses effets. Le Centro Democrático propose des délais fixes et un système d’information centralisé, le Sicop, avec une caractérisation officielle des communautés dans un délai de six mois. Fedesarrollo demande une loi organique et un registre unique des peuples, en plus d’avancer les consultations avant l’appel d’offres des projets, et non après. Les trois s’accordent sur un diagnostic, le système actuel est débordé, mais elles divergent sur le point exact où elles situent la solution, avant le projet pour Fedesarrollo, en parallèle pour le gouvernement, avec des délais et sans toucher à la condition suspensive pour le Centro Democrático.

La Colombie a mené plus de treize mille processus de consultation préalable entre 2011 et 2026, huitante-cinq pour cent de ceux recensés sur tout le continent, et seize pour cent seulement de ceux ouverts au cours des quatre dernières années ont abouti à un accord protocolisé.

Sénat de la République et ministère des Mines et de l’Énergie, chiffres cités par Juan Espinal et Luis Francisco Madriñán, 2026

Ce qui change quand la consultation cesse d’être une condition

La Convention 169 n’a pas été le premier instrument de l’OIT sur les peuples indigènes. Elle a remplacé en 1989 une convention antérieure, la 107 de 1957, qui traitait ces communautés comme des populations en voie d’assimilation et non comme sujets de droits collectifs propres. La Colombie a ratifié la nouvelle convention par la Loi 21 de 1991, la même année où la nouvelle Constitution a reconnu pour la première fois la diversité ethnique et culturelle de la nation comme principe fondateur, et non comme exception tolérée.

La distinction entre consultation et consentement n’est pas une nuance sémantique. La Convention 169 oblige l’État à consulter de bonne foi et à rechercher un accord, mais n’exige pas le consentement de la communauté comme condition de veto, sauf dans les cas de déplacement ou de réinstallation forcée. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, de 2007, est allée plus loin en consacrant le consentement préalable, libre et éclairé comme norme, bien qu’il s’agisse d’un texte sans force contraignante directe. La Colombie se situe donc au niveau le plus faible de cette architecture internationale, et la réforme de Lara l’affaiblit encore davantage.

La Constitution de cette même année, en son article deux, fixe comme fin essentielle de l’État de faciliter la participation de tous aux décisions qui les affectent et d’assurer l’effectivité des droits qu’elle consacre. Ni la Convention 169 ni l’article deux de la Constitution ne conditionnent ce droit à la rapidité avec laquelle l’État a besoin d’exécuter un projet énergétique.

Transformer la consultation préalable en démarche parallèle à la licence environnementale ne raccourcit pas seulement un délai, cela change la nature de la négociation. Tant que la consultation reste une condition préalable, la communauté conserve une capacité réelle de conditionner le projet avant même qu’existe une licence qui l’autorise. Dès lors que les deux démarches courent en même temps, la licence peut avancer pendant que la consultation reste ouverte, et la communauté négocie alors contre un projet que l’appareil institutionnel traite déjà comme approuvé.

Taganga a demandé que soit payé le coût réel d’une étude que la loi elle-même lui impose de produire. Ecopetrol et Petrobras ont qualifié cette exigence d’extorsion, et en moins de quatre jours ce mot a parcouru le chemin d’une communauté de pêcheurs jusqu’à une réforme nationale qui touche les treize mille autres consultations du pays. Le gouvernement a demandé la confiance le 6 septembre. L’article deux de la Constitution ne l’a jamais demandée, il l’a imposée comme obligation de l’État, il y a trente-cinq ans…

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Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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