ANNÉE III  ·  N° 628  ·  VENDREDI 4 SEPTEMBRE 2026

GENÈVE --:--  ·  BOGOTÁ --:--  ·  ACIDREPORT v4.0
AcidReport
ENQUÊTECOLOMBIE

Le territoire comme corps, la longue généalogie de l’écoféminisme arrive en Colombie

À Puerto Bolívar, l’eau qui alimentait les jagüeyes wayúu a été détournée il y a quatre décennies pour desservir la plus grande mine de charbon d’Amérique du Sud. El Cerrejón en avait besoin pour laver le minerai et contrôler la poussière ; les communautés wayúu et afro-descendantes de La Guajira, pour leurs animaux, leurs cultures et leurs rituels. L’appropriation de l’eau par la mégamine a déplacé des territorialités hydrosociales entières, et ce sont les femmes qui ont porté la réponse, exigeant un lien avec le territoire étranger à l’ingénierie extractive.

La généalogie théologique de l’écoféminisme

En 1974, une femme donna un nom à ce lien. Françoise d’Eaubonne, écrivaine française, milita au Parti communiste entre 1946 et 1956, cofonda en 1971 le premier mouvement révolutionnaire homosexuel de France et publia cette année-là, dans le cadre du naissant front d’écologie et de féminisme qu’elle animait au sein du mouvement de libération des femmes, Le féminisme ou la mort. C’est là qu’elle inventa le mot écoféminisme. Sa thèse était sobre et radicale, l’oppression des femmes et la destruction de la nature partagent une même racine, le patriarcat, et les deux crises, l’écologique et celle du genre, ne peuvent se résoudre séparément. Le livre mit des décennies à être traduit en espagnol. Son idée, elle, traversa l’Atlantique presque aussitôt.

Elle le fit d’abord sous forme théologique. Au début des années nonante, dans le contexte du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro et du cinquième centenaire de l’invasion européenne, un groupe de théologiennes féministes latino-américaines décida de rompre avec l’anthropocentrisme de la théologie de la libération. Naquit alors Con-spirando, collectif chilien fondé en 1991 par, entre autres, l’Uruguayo-Vénézuélienne Gladys Parentelli, épicentre régional de ce qu’on appela la théologie écoféministe. Sa figure la plus influente, la religieuse brésilienne Ivone Gebara, définit le projet en des termes encore cités aujourd’hui.

« L’écoféminisme peut être considéré comme une sagesse qui tente de sauver l’écosystème et les femmes. »

Con-spirando publia soixante numéros de sa revue homonyme entre 1992 et 2009. Elle y traita de l’avortement, de la violence intrafamiliale, de l’agroécologie, du sida, de la division sexuelle du travail, en portant le regard des peuples mapuche, aymara et maya. Elle forma une école annuelle de théologie écoféministe, toujours active. Et elle laissa une généalogie de noms propres, Coca Trillini en Argentine, Fanny Geymonat-Pantelís en Bolivie, Marcia Moya en Équateur, Gladys Parentelli au Venezuela.

Ces théologiennes ne sont pas venues à l’écoféminisme depuis l’université. La plupart militaient dans les Communautés ecclésiales de base, le bras pastoral de la théologie de la libération, parmi les femmes les plus pauvres du continent. Cela les distingua de l’écoféminisme étatsunien de la même époque, plus proche des départements universitaires que des quartiers populaires, et les exposa aussi à un double rejet, celui d’une hiérarchie ecclésiastique qui jugea hétérodoxe leur relecture de la Trinité, et celui de secteurs du féminisme lui-même, qui les accusa d’essentialisme pour leur langage spirituel. L’étiquette ne parvint pas à éteindre le travail politique qu’elles menaient en parallèle.

Le tournant vers le territoire

Le second moment de l’écoféminisme latino-américain arriva avec l’essor extractiviste des deux dernières décennies et déplaça l’axe de la spiritualité vers le territoire. Dans un travail publié en 2018 dans la revue Ecología Política, le collectif vénézuélien LaDanta LasCanta identifia au moins cinquante organisations se définissant comme écoféministes ou opérant sous ce qu’elles appellent un « imaginaire écoféministe », présentes en Argentine, au Chili, en Bolivie, en Équateur, au Brésil, en Colombie, au Venezuela, au Guatemala, au Mexique et dans d’autres pays de la région, actives depuis la fin des années huitante. Le même collectif forgea un autre terme pour nommer l’ampleur du problème, le Faloceno, une manière de rebaptiser l’Anthropocène en signalant que la crise environnementale globale n’est pas l’œuvre de l’humanité en abstrait, mais d’un ordre patriarcal concret. Parmi les cinquante organisations figure Comunitar, en Colombie, constituée en 1987 sous le nom de Corporación para el Ecodesarrollo Comunitario et reconvertie en 2010 en organisation explicitement écoféministe. Son travail s’est concentré sur l’accompagnement psychosocial et juridique des victimes de violence sexuelle dans le cadre du conflit armé.

Deux épisodes précèdent ce tournant et expliquent son urgence. À la fin des années huitante, les femmes indigènes de Sarayaku, en Amazonie équatorienne, se soulevèrent contre l’exploitation pétrolière de leur territoire et contre le patriarcat au sein même de leur communauté. Et au Honduras, le Consejo Cívico de Organizaciones Populares e Indígenas (Copinh, fondé en 1993 et dirigé ensuite par Berta Cáceres) mena une lutte à la fois antipatriarcale, anti-impérialiste et antinéolibérale. Son combat le plus connu fut contre le barrage d’Agua Zarca, sur le fleuve Gualcarque, un projet hydroélectrique que Cáceres et son organisation parvinrent à freiner après des années de résistance lenca. Aucune des deux organisations ne se disait alors écoféministe. Toutes deux furent lues, rétrospectivement, comme faisant partie de cette généalogie.

La défense du territoire-corps, la formule qui finirait par résumer ce second moment, n’est pas une métaphore décorative. Elle unit deux échelles de dépossession que l’extractivisme produit à la fois, celle du sol et celle du corps des femmes qui l’habitent. Rosa Dominga Trapasso, théologienne écoféministe péruvienne, le formula ainsi en 1993, dans les pages de la revue Con-spirando.

« Le féminisme a nécessairement dû évoluer vers l’écoféminisme en mettant en évidence les liens entre toutes les formes d’oppression. »

En Colombie, cette évolution prit forme institutionnelle en 2015. Du 18 au 20 août de cette même année, quarante et une femmes venues de tout le pays et quatre invitées internationales se réunirent à Fusagasugá pour la Rencontre nationale des femmes défenseures de la vie face à l’extractivisme, convoquée par Censat Agua Viva, l’École Femme et Mine, le Fonds d’action urgente pour l’Amérique latine et les Caraïbes, et Ammucale. L’objectif déclaré de la rencontre était de discuter des atteintes directes que l’avancée extractiviste produit sur les corps et les territoires des femmes, à partir des expériences de résistance déjà portées par des organisations et des collectifs de base. Parmi les invitées se trouvait la militante hondurienne Berta Cáceres, assassinée quelques mois plus tard, en mars 2016, pour sa direction de la lutte contre le barrage d’Agua Zarca. L’École Femme et Mine, projet itinérant de Censat lancé en 2007 au sein du réseau des Amis de la Terre International, continue de former des femmes liées à des territoires soumis à des mégaprojets miniers-énergétiques, en cherchant leur participation directe à l’élaboration de la politique publique minière.

El Cerrejón, eau et dépossession

Le cas d’El Cerrejón condense ce que cet activisme affronte sur le terrain. La mine opère depuis les années huitante et a détourné ou modifié plusieurs cours d’eau pour soutenir son exploitation, dont le ruisseau Bruno, dont le détournement la Cour constitutionnelle suspendit en 2017 par la Sentencia SU-698, en protégeant les droits à l’eau, à la sécurité alimentaire et à la santé des communautés wayúu concernées. L’appropriation de l’eau (par captation, contamination et détournement de cours d’eau) produisit une dépossession territoriale qui confina les communautés à des marges toujours plus étroites. Face à cette territorialité minière, centrée sur l’accumulation de ressources, les communautés wayúu entretiennent avec l’eau un rapport qui ne se réduit pas au productif ; celle qui irrigue la culture porte aussi la mémoire et soutient le rituel. Le suivi même de la sentence sur le ruisseau Bruno constata, des années après le jugement, des désaccords sur la qualité de l’eau en amont et en aval du détournement, et sur la question de savoir si le débit devait ou non être restitué à son lit naturel. Les femmes wayúu et afro-guajiras menèrent la réponse organisationnelle à ce désaccord, et contestèrent en outre les logiques racistes et coloniales que la mine amena avec elle, aux côtés de la pollution.

Cette dépossession trouve, en plus, un second appui judiciaire, plus récent et plus sévère. La Cour constitutionnelle déclara par la Sentencia T-302 de 2017 un état de choses inconstitutionnel pour la violation généralisée des droits à l’eau, à l’alimentation et à la santé de l’enfance wayúu à Riohacha, Manaure, Maicao et Uribia. La Chambre spéciale de suivi de cette sentence reste active neuf ans plus tard. Lors d’une inspection judiciaire menée entre le 26 et le 28 août 2026, elle constata que des communautés comme Waimpiralein continuent de s’approvisionner dans un réservoir d’eau de ruissellement superficiel contaminée par des excréments d’animaux et des particules végétales, et ordonna des mesures conservatoires transitoires pour leur fournir une eau propre à la consommation humaine. L’état de choses inconstitutionnel, près d’une décennie après sa déclaration, demeure sans être surmonté.

À ce différend s’ajoute une donnée qui croise rarement le discours écoféministe ; selon l’étude sectorielle d’équité de genre du Ministerio de Minas y Energía, les femmes ne représentent que 13 % de la main-d’œuvre minière colombienne, proportion qui tombe à 20 % dans les postes opérationnels, ceux qui produisent directement le minerai, et qui s’inverse seulement dans la mine de subsistance, sans titre minier, où elles sont majoritaires et où elles sont davantage exposées à la violence de genre et au conflit armé.

La réponse organisée

Le Fonds d’action urgente pour l’Amérique latine et les Caraïbes, depuis son siège à Bogotá, a documenté en 2016 les mêmes impacts, répétés avec des variations locales dans toute la région. Perte d’autonomie économique quand l’agriculture de subsistance cède la place à l’économie minière. Perte de souveraineté alimentaire quand l’eau et le sol se contaminent. Détérioration du droit à la santé des femmes et des communautés qui côtoient l’enclave extractive. Érosion de l’identité culturelle dans des communautés où le territoire est aussi mémoire et soutien de la langue propre. Et un schéma que les organisations documentent sans cesse, l’augmentation de la violence intrafamiliale et sexuelle dans les zones où s’installent les enclaves extractifs, liée à l’arrivée de main-d’œuvre étrangère et à la militarisation du territoire.

La réponse n’a été ni individuelle ni récente. Elle s’est organisée en ONG, collectifs environnementaux et articulations traversant l’ethnique et le sectoriel, femmes indigènes, afro-descendantes, paysannes et urbaines se retrouvant dans des assemblées, des écoles itinérantes et des réseaux régionaux qui ne partagent pas toujours une origine ni une langue, mais bien un adversaire commun, et parfois même pas le même nom pour le désigner.

La chercheuse uruguayenne Lucía Delbene-Lezama, du Centro Latinoamericano de Ecología Social, proposa en 2015 une définition qui sert de clôture provisoire à cette généalogie ; l’écoféminisme n’est pas un courant unique mais un ensemble large de regards et de pratiques abordant la domination simultanée sur les femmes et sur la nature. Dans certains territoires, selon les observations de la même chercheuse, les femmes réagissent différemment des hommes quand le milieu où elles vivent se contamine ou se trouve menacé ; ce sont elles qui, les premières, organisent la réponse.

Cette amplitude est aussi son utilité pratique. Elle permet de nommer, sous une seule catégorie, ce qui se passe quand on détourne une rivière en La Guajira, ce qui se passe quand un tribunal constitutionnel constate, neuf ans après l’avoir ordonné, que l’eau n’arrive toujours pas propre dans un territoire wayúu, et ce qui s’est passé quand une écrivaine française, en 1974, décida que la crise écologique et la crise des femmes étaient, au fond, la même crise…

A.B.

Sources

Adrianis Beltran

À PROPOS DE L'AUTEUR

Adrianis Beltran

Adrianis Beltrán étudie le droit à l'Université du Magdalena, en Colombie. Sa formation se concentre sur les droits humains, la diversité culturelle et l'environnement, un axe qui oriente son regard sur les sujets qu'AcidReport aborde depuis une perspective géopolitique globale, avec une attention particulière portée à l'Amérique latine.

Elle est la première femme de l'équipe éditoriale d'AcidReport, un fait qui introduit une perspective jusqu'ici absente dans un média construit majoritairement par des regards masculins. Cette formation la place naturellement face aux enjeux qui traversent l'Amérique latine dans son ensemble, du déplacement forcé à la justice environnementale, en passant par la lutte des femmes et de la communauté diverse, jusqu'à la violence territoriale contre les peuples autochtones, la Colombie constituant l'un des terrains les plus documentés, mais non le seul. Elle appartient, en outre, à la génération ayant grandi immergée dans le monde numérique, une condition décisive dans le rôle qu'elle assumera à la tête de PILAS, le format vidéo court qu'AcidReport destine aux jeunes audiences colombiennes. Sa familiarité native avec les codes des réseaux sociaux, alliée à la rigueur propre à sa formation juridique, lui permet de traduire des contenus complexes dans un langage accessible sans sacrifier la précision. Cette double compétence, juridique et générationnelle, définit l'apport spécifique qu'elle apporte au nouveau projet.

Voir tous les articles →

Laisser un commentaire