Le 31 mai 2026, Abelardo de la Espriella a obtenu 43,7% des voix au premier tour des élections présidentielles colombiennes. Ce soir-là, tandis que les résultats se confirmaient sur des écrans dispersés dans tout le pays, des milliers de femmes colombiennes se trouvaient quelque part de précis, réunies avec leurs mères, avec des amies, à Calarcá, à Bogotá, dans des salles de presse, dans des maisons de famille. Quelques jours plus tard, AcidReport a lancé un sondage sur Facebook avec une question directe. Que perdrais-tu s’il gagne ? Les réponses sont venues de femmes avec des noms, des histoires, des géographies précises. Cet article est construit avec leurs mots. Elles n’attendaient pas un résultat abstrait. Elles attendaient de savoir si ce qu’elles ont resterait à elles. Et ce qu’elles ont répondu n’était pas idéologique. C’était topographique.
Le spectacle sans programme
Il existe une façon de faire de la politique qui ne requiert aucun contenu. Elle requiert du volume, une présence physique, la capacité d’occuper l’espace médiatique avec des gestes qui génèrent de la réaction. De la Espriella est arrivé au second tour sans programme de gouvernement articulé sur les droits des femmes, sans propositions sur l’éducation sexuelle, sans aucune mention des grossesses adolescentes ni de la santé reproductive. Ce qu’il a laissé à la place était autre chose, un épisode télévisé au cours duquel quatre présentateurs, dont une femme, lui ont demandé de montrer ses fesses devant des milliers de téléspectateurs. Il l’a fait. Il avait déclaré ouvertement son opposition à l’interruption volontaire de grossesse. Il avait attaqué des journalistes femmes en direct. Le corps, dans sa campagne, a fonctionné comme argument ; le sien, exhibé comme symbole d’une virilité sans objet ; celui des autres, comme territoire à reprendre.
Ce qui frappe n’est pas seulement l’absence de propositions mais la cohérence de cette absence. Un candidat qui ne parle pas de droits sexuels et reproductifs ne les ignore pas par négligence, il les ignore parce que leur suppression est le programme. Pas besoin de l’écrire. L’omission est la politique. Son plan de gouvernement ne contient aucune mesure sur la planification familiale publique, aucun engagement envers l’éducation sexuelle à l’école, aucune mention de la violence de genre comme problème structurel de l’État. Ce qui y figure, dit dans des interviews et lors de meetings de campagne, c’est l’opposition explicite à l’arrêt C-055/22 de la Cour constitutionnelle, qui a dépénalisé l’avortement jusqu’à la 24e semaine en 2022. Pour De la Espriella, cet arrêt est une erreur qui peut être corrigée. Pour les femmes qui ont répondu au sondage, c’est une conquête qui peut être perdue.
Ce n’est pas une nouveauté colombienne. C’est un schéma reconnaissable dans la politique latino-américaine des quinze dernières années, celui du leader qui construit son autorité sur la négation, qui définit son projet par ce qu’il détruira plutôt que par ce qu’il bâtira. Bolsonaro au Brésil, Milei en Argentine, Bukele au Salvador, chacun avec ses variantes locales, partagent une même grammaire politique, la virilité comme programme, le corps du leader comme métaphore de l’État qu’ils promettent, fort, sans fissures, sans concessions à ceux qu’ils considèrent comme de la faiblesse. Ce qui est spécifique au cas colombien, c’est la réponse que cela a générée. Car quand on a demandé aux femmes colombiennes ce qu’elles perdraient, elles n’ont pas répondu avec des slogans. Elles ont répondu avec des inventaires.
L’inventaire du réel
Une femme à Calarcá, Quindío, a répondu qu’elle perdrait l’héritage de son arrière-grand-mère Leonor Palacio, la première femme à avoir exercé le droit de vote féminin dans cette municipalité. Une autre, où qu’elle vive hors de Colombie, a dit qu’elle perdrait l’envie de revenir, même si elle ne peut pas. Une économiste, une politologue, une journaliste réunies dans une salle n’arrivaient pas à croire que plus de dix millions de personnes avaient voté pour ce candidat. Une mère a parlé de l’eau, de la montagne, de la forêt, des arbres, des animaux qui les habitent. Pas comme métaphore. Comme énumération de ce qui constitue son bonheur quotidien, son avenir et celui de sa fille.
Avec 100% des bureaux dépouillés, Abelardo de la Espriella a obtenu 10.118.924 voix au premier tour du 31 mai 2026, soit 43,77% des suffrages valides. Iván Cepeda est arrivé second avec 9.451.732 voix, soit 40,88%. (Registraduría Nacional, résultats officiels premier tour 2026)
Ce qui émerge de ces témoignages n’est pas la peur du futur. C’est quelque chose de plus précis et de plus inquiétant, la reconnaissance que quelque chose a été construit, que ce quelque chose a un nom et une adresse, et qu’il peut être défait. Une femme musulmane colombienne qui porte le hijab depuis quinze ans a décrit ce qu’elle perdrait avec une exactitude qu’aucun analyste politique n’aurait mieux formulée. La tranquillité de marcher dans la rue avec son voile, de travailler avec lui, d’exercer ses droits de citoyenne, d’accéder à l’éducation et aux soins sans que son identité religieuse soit lue comme une menace. Ce n’est pas une abstraction. C’est le trajet entre son domicile et son lieu de travail.
Il vaut la peine de s’arrêter sur ce témoignage parce qu’il contient plusieurs registres à la fois. Il y a un registre de sécurité physique, le droit de circuler sans être désignée. Il y a un registre professionnel, le droit de travailler sans que la tenue vestimentaire soit motif d’exclusion. Il y a un registre institutionnel, l’accès aux services publics sans discrimination. Et il y a un registre identitaire, quinze ans à construire une façon d’être au monde qu’un changement de gouvernement pourrait transformer en vulnérabilité. Tout cela dans une seule réponse, d’une seule femme, à une question Facebook. La densité de ce qui est en jeu ne tient pas dans les titres de campagne. Elle tient, en revanche, dans l’inventaire de celle qui sait exactement ce qu’elle a.
La foi comme bien matériel
Il y a deux types de réponses parmi celles qui sont arrivées. Les premières nomment des objets, des corps, des lieux, des droits spécifiques. Les secondes nomment quelque chose de plus difficile à cartographier mais tout aussi concret, la foi. Une femme a dit qu’elle perdrait la fierté d’être colombienne, qu’elle avait retrouvée avec le gouvernement du changement. Une autre a dit qu’elle perdrait la foi en la jeunesse, dans la communication, dans l’argument, dans la rencontre. Une troisième a dit qu’elle perdrait la foi en l’humanité de la Colombie.
Cela mérite attention. Quand quelqu’un dit qu’il perdrait la foi en son pays, il n’exprime pas une émotion diffuse. Il dit que quelque chose lui a été rendu, que ce quelque chose était réel, et que sa perte serait aussi réelle. La foi, dans ce contexte, fonctionne comme indicateur d’appartenance. Ces femmes ont senti, pendant une période déterminée, que la Colombie leur appartenait d’une manière qui n’était pas possible auparavant. Qu’elles pouvaient l’habiter sans demander la permission. La possibilité de perdre cela n’est pas sentimentale. Elle est politique au sens le plus strict du terme, elle concerne qui peut occuper l’espace commun et dans quelles conditions.
La Cour constitutionnelle de Colombie a dépénalisé l’avortement jusqu’à la 24e semaine de gestation en février 2022, par l’arrêt C-055/22, reconnaissant l’interruption volontaire de grossesse comme un droit fondamental. (Cour constitutionnelle, Arrêt C-055/22)
Une femme a décrit ce qu’elle perdrait si le système public de santé cessait de garantir la planification familiale. Elle n’a pas parlé d’idéologie reproductive. Elle a parlé de la possibilité concrète d’accéder à un contraceptif via le système auquel elle cotise. C’est la différence entre un droit et un privilège. Les droits existent quand l’État les garantit, les privilèges existent quand on peut se les payer. Ce qui est en jeu le 21 juin n’est pas un débat philosophique sur le rôle de l’État dans la vie privée. C’est la question de savoir si les femmes colombiennes continueront d’avoir accès à des services qui existent aujourd’hui ou si cet accès dépendra, comme avant, de combien d’argent elles ont dans leur poche.
Une autre femme l’a formulé depuis une perspective différente mais tout aussi précise. Elle perdrait la certitude que beaucoup seront mieux ou au moins pareils. Elle perdrait l’espoir dans la pédagogie, dans l’argument. Il y a dans cette phrase une lucidité particulière. Elle ne craint pas seulement de perdre des droits concrets, elle craint de perdre la possibilité même que l’argument fonctionne comme instrument politique. Que les raisons servent à quelque chose. Que expliquer vaille la peine. C’est l’épuisement de celle qui a essayé de convaincre et voit que la machine du spectacle l’emporte sur la précision des faits.
Ce que le bruit ne contient pas
Dans les commentaires du sondage est apparue aussi l’autre rive. Une voix a défendu le candidat en arguant que ses idées apportent plus que celles de l’adversaire, que le socialisme c’est la misère, que ce qui compte ce sont les idées et non les personnes. Une autre voix a ri. Il y a eu des commentaires supprimés. Ce qui est notable n’est pas que ces voix existent, mais ce qu’elles ne contiennent pas. Aucune n’a énuméré ce qu’elles gagneraient. Aucune n’a fait l’inventaire de ce que De la Espriella construirait. Elles ont défendu le candidat sans pouvoir nommer, avec la même précision chirurgicale que ses opposantes, ce qui existerait grâce à lui qui n’existe pas aujourd’hui.
Cette asymétrie n’est pas anecdotique. Elle est structurelle. Une politique qui se définit par la négation ne génère pas d’inventaires de ce qu’elle construira, parce qu’elle n’a pas pensé en ces termes. Elle génère des promesses de démolition. Et les démolitions, contrairement aux constructions, n’ont pas besoin de plans détaillés. Il suffit de savoir ce qu’il faut abattre. Le Ministère des Cultures, des Arts et des Savoirs. L’arrêt C-055/22. Les programmes de santé sexuelle et reproductive. Le processus de paix. Chacune de ces institutions ou de ces acquis a des ennemis qui en connaissent le nom. Ce qu’ils n’ont pas, ce sont des défenseurs capables d’articuler, avec la même précision, quel monde ils construiraient à leur place.
Il y a quelque chose de plus dans ce silence du côté opposé qui mérite d’être nommé. Quand une voix dans les commentaires dit que les idées socialistes apportent la misère, elle utilise une abstraction pour répondre à un inventaire concret. C’est le mécanisme le plus ancien de la politique réactionnaire, élever le débat au niveau des principes pour éviter de répondre au niveau des faits. Personne n’a demandé si le socialisme fonctionne dans l’abstrait. On a demandé ce qu’une femme musulmane perdrait s’il gagne. La réponse est arrivée en termes de trajets, de documents d’identité, de consultations médicales. Le bruit idéologique ne peut pas répondre à cela parce qu’il n’opère pas dans le même registre.
Le 21 juin, la Colombie vote à nouveau. Ce qui est en jeu n’est pas, comme on dit souvent, l’avenir du pays. Ce qui est en jeu, c’est si ce qui existe déjà, ce qui a été construit avec des décennies de lutte et quelques années de politique publique, continuera d’exister. Le páramo. Le hijab dans la rue. Le droit de décider de son propre corps. L’héritage de l’arrière-grand-mère qui a voté en premier. Les femmes qui ont répondu au sondage ne faisaient pas campagne. Elles faisaient mémoire du réel, qui est la seule forme de résistance qui ne peut pas être confisquée…
G.S.
Sources
- Résultats premier tour élections présidentielles 2026
- Arrêt C-055/22, Cour constitutionnelle de Colombie
- Plan de gouvernement Abelardo de la Espriella 2026-2030
- Témoignages recueillis par AcidReport, sondage Facebook, juin 2026



