Le lundi 21 septembre 2026, une opération antinarcotiques dans la zone rurale de Santa Marta a tué sept présumés membres d’un groupe armé, les Autodefensas Conquistadoras de la Sierra Nevada (ACSN), dont alias Cholo, présenté comme le numéro deux. Un communiqué au nom du groupe a annoncé une grève armée de quarante-huit heures, et des hommes à moto ont tiré sur les commerces jusqu’à fermer la ville. Le président Abelardo de la Espriella a répondu par la militarisation, une tournée pistolet à la ceinture et le transfert de septante-six détenus, tandis que la gouverneure parlait de « deux minables » et le maire d’un retour à la normale. Le Défenseur du peuple (Defensoría del Pueblo) avait émis huit documents d’avertissement sur la Sierra Nevada en cinq ans, et son alerte de décembre 2025 décrivait déjà les prélèvements d’extorsion et les contrôles aujourd’hui visibles. Aucune mesure annoncée jusqu’au 23 septembre, selon la presse consultée, ne vise ces prélèvements. On répond au cadavre et non à la caisse.
Une représaille aux antécédents
Le lundi 21, la Direction antinarcotiques de la Police a mené une opération à Quebrada del Sol, à Guachaca, zone rurale de Santa Marta, qui a fait selon El Espectador sept morts et trois arrestations. Parmi les morts figuraient José Luis Pérez Villanueva, alias Cholo, et un fils d’alias Pinocho, chef suprême des ACSN, aussi appelées Los Pachenca, une organisation que les autorités décrivent comme l’héritière du paramilitarisme de la Sierra Nevada.
Cholo avait un parcours juridique singulier.
Selon El Espectador, la Résolution 0-0337 A du Parquet, du 20 novembre 2025, avait suspendu ses mandats d’arrêt dans le cadre des dialogues sociojuridiques de la « paix totale » que le gouvernement de Gustavo Petro menait avec les ACSN, ce qui explique qu’il ait été relâché lorsqu’on l’a intercepté en décembre. Les mandats ont été réactivés le 1er septembre 2026, avec le démantèlement de cette politique, et vingt jours plus tard il était mort.
Le communiqué au nom des ACSN annonçait une grève armée (paro armado) de quarante-huit heures, c’est-à-dire une fermeture du commerce et des transports imposée par les armes. Selon Cambio, la matinée du mardi 22 a apporté des commerces fermés, deux bus incendiés sur le pont de Once de Noviembre, un taxi brûlé et des tirs contre un magasin Olímpica. Les autorités régionales ont soutenu ce jour-là, selon le même média, qu’il n’y avait pas de grève armée en cours et que tous les points de blocage étaient libérés depuis l’aube.
Norma Vera Salazar, défenseure des droits humains, rappelle dans La Silla Vacía que l’organisation avait déjà répondu par des blocages à la mort d’alias 80 en 2020 et lors des élections de mars 2022. En juin 2026, après une opération militaire dans la même zone de Quebrada del Sol, il y a eu en outre, selon son décompte, sept blocages. Même lieu, même réaction. La grève armée du Clan du Golfe de mai 2022, autre groupe et autre déclencheur, l’extradition d’alias Otoniel, a touché 119 municipalités selon El Espectador. Je lis dans cette série une réponse prévisible, lecture qui m’appartient. La force publique s’est déployée le mardi 22, avec patrouilles et survols, alors que le commerce était déjà fermé, et je ne trouve dans les reportages consultés aucun dispositif de protection du commerce annoncé avant l’opération, ce qui ne prouve pas qu’il n’existait pas.
Commerces criblés de balles et une ville qui se ferme d’elle-même
El Espectador a cité ce mardi-là une estimation de plus de nonante pour cent de commerces fermés, des transports suspendus vers La Guajira, des classes annulées et des menaces dénoncées par le Cabildo arhuaco, conseil autochtone. La Silla Vacía a parlé de huitante à nonante pour cent. Seguimiento, média du Magdalena, a décrit deux hommes à moto qui ont tiré sur les réfrigérateurs d’une épicerie de quartier pendant que trois enfants réparaient un vélo dans l’atelier voisin et s’enfuyaient en pleurant. « Pour qu’on commence à les croire », a dit l’un des agresseurs selon ce média, annonçant qu’ils iraient ensuite à El Rodadero, la station balnéaire.
Le mercredi 23, le problème a changé de forme. Seguimiento a relevé des files de centaines de personnes devant les supermarchés Olímpica, Ísimo, D1 et Ara, ouverts avec accès contrôlé, et des achats de panique de produits de base par crainte d’une fermeture prolongée. Noticaribe continuait de lister des commerces fermés, dont le marché et le centre. Les deux descriptions peuvent correspondre à des quartiers et à des heures différents.
La ville que décrivent ses habitants est moins ordonnée. Des sources locales, des citoyens qui vivent à Santa Marta et qu’AcidReport a consultés, racontent que les rares supermarchés ouverts ont été pris d’assaut par des vagues d’acheteurs, qu’il reste peu de chose sur les rayons et que les épiceries de quartier essuient des tirs devant des mineurs. Ce dernier point coïncide avec ce que documentent Seguimiento et plusieurs vidéos. Le reste n’a pu être recoupé avec une seconde source indépendante, et aucun des médias consultés ne signale de rayons vides ni de pénurie. Cela est publié pour ce que c’est, un témoignage de personnes qui vivent la crise, sous la responsabilité expresse de l’auteur.
Le syndicat de transporteurs Colfecar a averti, selon El Diario, qu’une interruption prolongée pourrait compromettre l’approvisionnement en denrées, médicaments et carburants. Un avertissement n’est pas un fait, et la distinction pèse dans une ville qui mange chaque jour ce qu’elle achète ce jour-là.
Selon la Chambre de commerce de Santa Marta, la grève armée a causé des pertes de 39,59 milliards de pesos dans la ville, avec plus de 22 000 établissements et plus de 100 000 travailleurs touchés. (Chambre de commerce de Santa Marta, citée par Vanguardia, 23 septembre 2026)
El Diario précise que ce chiffre correspond à la première journée. La même Chambre estime que l’économie informelle représente environ soixante pour cent de l’économie locale et que le tourisme pèse un peu plus de la moitié du produit de la ville. Dans une telle économie, deux journées de fermeture ne s’inscrivent pas dans un bilan comptable mais dans un repas que quelqu’un n’achète pas.
Normalité, fermeté et pistolet à la ceinture
Le mardi 22, la gouverneure du département du Magdalena, Margarita Guerra, a déclaré selon El Tiempo que fermer le commerce reviendrait à « faire un cadeau à la grève armée annoncée par les Conquistadores », et appelé à la fermeté. Dans une autre déclaration rapportée par La Veintitrés, elle a soutenu qu’il n’y avait pas de grève armée et décrit les auteurs comme « deux minables » qui arrivent à moto, tirent et ordonnent de fermer. Les deux phrases se marchent sur les pieds. L’argument de fond a sa logique, car céder le commerce revient à céder le territoire, mais la politologue Karol Solís Menco lui a répondu, en citant des taxis brûlés et des tirs contre des supermarchés avec des enfants à l’intérieur, que nier les faits depuis une voiture blindée et avec escorte était un manque de respect envers les gouvernés.
Les commerçants demandaient, selon Publimetro, l’accompagnement de la force publique pour ouvrir, et exiger qu’ils rouvrent sans elle, face à des hommes qui ont déjà tiré sur les boutiques voisines, fait peser sur leur caisse enregistreuse le coût de la fermeté de l’État.
Le maire Carlos Pinedo a déclaré, selon Vanguardia, que « tout revient à la normale », a demandé d’ouvrir les commerces et a chiffré le renfort à six cents policiers et cinq cents militaires, alors que de nombreux commerces restaient fermés ce mercredi-là, note El Tiempo. Il convient de se demander de quelle normalité on parle, car celle que décrit le Défenseur du peuple dans son alerte de 2025 comprend des prélèvements périodiques sur les activités économiques et des contrôles d’horaires et de conduite sur la population civile.
La réponse présidentielle avait une autre échelle et un autre destinataire.
La Silla Vacía rapporte que le président a ordonné mardi la militarisation de la ville par une phrase martiale, « aux bandits on répond avec toute la force de l’État ». Le mercredi, il a annoncé un renfort de 1 100 agents en uniforme pour Santa Marta et Ciénaga et portait un pistolet à la ceinture, fait que ce même média juge inédit pour un chef d’État civil. Selon Cambio, il a parcouru les quartiers Cristo Rey et Gaira en gilet pare-balles et sous escorte armée, et décrit la zone comme « tranquille ». La Silla Vacía relève aussi qu’il a marché près des sept corps des abattus, dans des sacs blancs, et qu’il a ordonné le transfert de septante-six détenus des ACSN vers des prisons de haute sécurité, avec la formule « celui qui ne se soumet pas finit dans des sacs ».
Juan Carlos Losada, du Parti libéral, a dit au journaliste Daniel Coronell que militariser tient du plan de choc et ne règle pas le fond, que le contrôle n’est pas évident si des hommes à moto continuent de tirer sur des boutiques, et que les images et les dires des habitants contredisent le récit officiel. Où sont le renseignement et la prévention, demande-t-il.
Cette séquence ressemble à une politique adressée surtout au public extérieur à Santa Marta. Les troupes, les détenus transférés et l’arme répondent à l’acteur armé visible, et aucune de ces mesures, selon ce que rapporte la presse consultée jusqu’au 23 septembre, ne concerne le prélèvement qui le fait vivre ni les commerces qui le paient. C’est une lecture et non un fait, et elle repose sur une absence, celle de toute annonce sur l’extorsion, qu’un simple décret peut corriger demain.
Il y a en outre une liturgie. Un chef d’État qui marche près de sept corps dans des sacs blancs et promet des sacs à qui ne se soumet pas pratique une esthétique de la force pour laquelle l’histoire politique a un nom. Je lis en elle un trait fasciste, qualification de ma part et non fait, qui ne découle pas d’avoir gagné des élections mais de faire du cadavre un argument de gouvernement.
Huit alertes et une rente d’extorsion que personne ne touche
Le Défenseur du peuple avait émis huit documents d’avertissement sur la Sierra Nevada avant mars 2024. Il l’a refait le 2 décembre 2025 avec une alerte précoce pour vingt et une municipalités qui, selon El Heraldo, décrit les ACSN comme exerçant un contrôle hégémonique dans des zones comme Ciénaga et Santa Marta, avec des prélèvements périodiques sur les activités économiques et des contrôles d’horaires et de conduite sur la population civile.
Le Défenseur du peuple a informé en mars 2024 qu’il avait émis huit documents d’avertissement sur la Sierra Nevada de Santa Marta au cours des cinq années précédentes, et le 2 décembre 2025 il a émis une alerte précoce pour 21 municipalités des départements du Magdalena, du Cesar et de La Guajira. (Défenseur du peuple et El Heraldo)
Norma Vera Salazar soutient dans La Silla Vacía que la mort de Cholo n’a pas désarticulé l’organisation, qui conserve des réseaux familiaux, un contrôle territorial et des économies illégales.
Deux doctrines opposées, la négociation de la paix totale et la main dure de De la Espriella, convergent sur un point qu’aucune des deux ne mentionne. La première a donné une couverture juridique aux interlocuteurs et la seconde les élimine, sans qu’il soit établi que l’une ou l’autre touche à cette rente d’extorsion. Dans une économie aussi informelle, la rente fonctionne comme un impôt privé prélevé sur ceux qui ont le moins de marge pour le payer, et la grève armée est la forme que prend cet impôt lorsque quelqu’un le conteste.
L’incompétence ne tient pas à n’avoir pu empêcher une grève armée que le Défenseur du peuple et trois précédents annonçaient, elle tient à avoir répondu par des soldats, des pistolets et des discours, et par aucune mesure annoncée contre l’extorsion qui finance le groupe.
La grève armée finira, ou a déjà fini, et la ville retrouvera le rythme tiède des jours de soleil et de touristes. Si la réponse suit la logique décrite, le commerce rouvrira avec la Police au coin de la rue une semaine, deux, jusqu’à ce que le déploiement se déplace vers une autre crise, et quelqu’un viendra encaisser, parce que le prélèvement ne dépend pas de la survie du chef. L’État aura fait son devoir en étant visible pendant quarante-huit heures, un laps de temps que Santa Marta mesure en plus de trente-neuf milliards de pesos et en trois enfants qui fuient une boutique…
G.S.
Sources
- El Espectador, Muerte de alias «Cholo» desata caos en Santa Marta
- El Espectador, Muere alias «Cholo», presunto segundo jefe de las Autodefensas de la Sierra Nevada
- Cambio, Santa Marta, así fueron las primeras horas del paro armado atribuido a las ACSN
- Cambio, Con chaleco antibalas y arma al cinto, así fue el recorrido de De la Espriella por los barrios de Santa Marta
- La Silla Vacía, Santa Marta continúa el paro armado tras la muerte de alias «Cholo»
- La Silla Vacía, Abelardo ordena militarizar Santa Marta por paro armado
- La Silla Vacía, Con arma en cinto, Abelardo anuncia medidas de seguridad para Santa Marta
- La Silla Vacía, Acsn, 76 miembros serán trasladados a cárceles de máxima seguridad
- La Silla Vacía, Norma Vera Salazar, El paro armado de Santa Marta sobrevive a sus jefes
- Defensoría del Pueblo, Defensor del Pueblo solicita mayor atención y protección para quienes habitan en la Sierra Nevada de Santa Marta
- El Heraldo, Disputa entre estructuras armadas en la Sierra Nevada de Santa Marta mantiene en peligro latente a las comunidades
- El Heraldo, Policía realiza patrullajes en zonas comerciales y la FAC hace sobrevuelos en Santa Marta
- Seguimiento, Aberrante, ante la mirada de tres niños, Acsn ataca a bala una tienda en Santa Marta
- Seguimiento, Largas filas e incertidumbre, samarios acuden a supermercados por temor al desabastecimiento
- Seguimiento, Escalada terrorista, queman taxi en Santa Marta y un camión de carga en la Troncal
- Noticaribe, Santa Marta amaneció desolada y con negocios cerrados
- Noticaribe, Terror, a bala integrantes de las ACSN obligan a cerrar los negocios en Santa Marta
- Vanguardia, Santa Marta calcula millonarias pérdidas tras jornada de violencia
- Vanguardia, Alcalde de Santa Marta anuncia refuerzo de seguridad tras jornada de violencia
- La Veintitrés, Polémica en Santa Marta, gobernadora niega paro armado y politóloga la contradice con pruebas
- El Tiempo, Gobernadora del Magdalena se pronuncia tras problemas de orden público en Santa Marta
- El Tiempo, Santa Marta intenta recuperar la normalidad
- Publimetro, Paro armado en Santa Marta, comerciantes piden garantías para abrir sus negocios
- El Espectador, Clan del Golfo, ¿qué hubo detrás del paro armado?
- Juan Carlos Losada, entretien avec Daniel Coronell, septembre 2026
- El Diario, Paro armado en Santa Marta deja pérdidas por $39.000 millones y golpea al transporte de carga



