ANNÉE II  ·  N° 610  ·  VENDREDI 14 AOÛT 2026

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ENQUÊTECOLOMBIE

Comment un gouvernement d’extrême droite a transformé un séisme en exercice d’abandon racial et de calcul idéologique

Un gouvernement ne révèle pas sa hiérarchie réelle dans le discours d’investiture, mais dans les premières soixante-douze heures d’une catastrophe, quand le temps presse et qu’il n’y a plus de marge pour feindre des priorités. Le séisme de magnitude 7,4 qui a frappé la Colombie le lundi 10 août, épicentre à San José del Palmar, Chocó, a soumis à cette épreuve un gouvernement en fonction depuis trois jours. Ce qui suit n’est pas la chronique d’une catastrophe naturelle. C’est le registre des décisions prises par Abelardo de la Espriella pendant ce désastre, une par une, et de ce que chacune révèle sur qui son gouvernement sert réellement.

Une cathédrale pleure, un pays afro-colombien s’effondre

Le premier symptôme ne fut pas une décision de gouvernement mais un geste de deuil, et c’est pour cela qu’il fut le plus révélateur. « Quelque chose qui me fait très mal, les dégâts subis par la cathédrale de Manizales, qui est, véritablement, une icône pour la Colombie », a déclaré De la Espriella ce même lundi, avant de confier sa reconstruction à la ministre de la Culture, Paola Holguín. Aucune déclaration de ton comparable, adressée aux victimes, n’a pu être vérifiée depuis. La hiérarchie de la souffrance s’est fixée là. Une tour peut recevoir le deuil présidentiel en direct. Les corps sous les décombres de Quibdó, non.

Depuis Quibdó, ce même jour, De la Espriella a promis autre chose. « Que ce soit l’occasion de dire au pays que le Chocó ne sera plus jamais la terre des oubliés », a-t-il dit, reconnaissant lui-même l’abandon historique du département. La promesse se prononce toujours sur le terrain déjà abandonné, jamais avant. San José del Palmar, la commune épicentre, n’a pas un seul hôpital public, sa couverture sanitaire tient en une clinique et une ambulance. Dite ainsi, la phrase présidentielle ressemble moins à un engagement qu’à un aveu.

Le biais ne naît pas du séisme, il en hérite. Le bilan officiel a concentré ses chiffres les plus élevés à Pereira et Cali, villes densément construites mais hors épicentre, tandis que les communautés indigènes et afro-colombiennes de la zone rurale du Chocó, celle qui a tremblé en premier, sont restées sans électricité ni services de base. Un territoire déjà privé d’infrastructure reçoit mécaniquement moins d’aide visible après la catastrophe. L’Organisation nationale indigène de Colombie a recensé 68 583 personnes affectées dans cinq départements et a monté son propre centre de collecte à Bogotá, en marge de l’appareil d’État. La presse internationale, pendant ce temps, a choisi comme image dominante une tour penchée.

Le Service géologique des États-Unis a estimé le coût de la reconstruction entre 1 000 et 10 000 millions de dollars, jusqu’à 7 % du produit intérieur brut colombien. Au moins 807 écoles ont été endommagées et quatre se sont entièrement effondrées, rien qu’à Quibdó. (El País, 12 août 2026 ; USGS)

Le bilan des morts n’a cessé de grimper. De 111 le lundi à midi, il est passé à 265 le mercredi, avec 3 494 blessés, 496 disparus et 25 872 familles affectées. Le jeudi 13, on parlait déjà de 273 morts, et une réplique de 4,2 a de nouveau secoué le Chocó. Chaque nouveau chiffre démentait le précédent avant que le pays n’ait fini de l’assimiler.

L’État sans tête

Aucun gouvernement n’hérite d’un appareil d’urgence prêt à fonctionner dès son entrée en fonction, mais un gouvernement sérieux s’assure que sa tête soit occupée avant que la terre ne le mette à l’épreuve. De la Espriella ne l’a pas fait. Quand le séisme est arrivé, l’Unité nationale pour la gestion des risques de catastrophe, l’UNGRD, chargée de décider quelle commune reçoit l’aide en premier, restait sans directeur nommé. Carlos Carrillo avait démissionné en juin, après une suspension provisoire du Parquet pour participation indue en politique. À sa place restait Javier Pava Sánchez, désigné par décret le 16 juin par Gustavo Petro et décrit par lui-même comme proche de son cercle. Carrillo avait averti, avant de partir, que la nouvelle équipe ne saurait pas ce qu’elle recevait. La catastrophe le lui a confirmé.

Ce vide a eu des effets immédiats. Le bilan présidentiel du mardi 11 parlait de 181 morts, quand la somme des rapports régionaux atteignait plus de 240, un écart de 59 personnes. Risaralda, à elle seule, en comptait environ 90. L’écart n’est pas né de la confusion du désastre, mais d’une instruction explicite, toute information officielle devait passer par la Présidence, désautorisant de facto les comptages locaux. Le candidat qui promettait de décentraliser le pouvoir a centralisé, à la première crise, jusqu’au droit de compter les morts. Ce n’est pas un paradoxe. C’est une préférence révélée, entre décider et rendre des comptes, le gouvernement a choisi le premier.

Sauvetage à la carte

Aucune erreur bureaucratique n’explique ce qui suit, mais un choix pris par écrit, daté et signé, dans la fenêtre où un corps encore vivant sous les décombres a une chance d’être retrouvé. Le mardi 11 août, à 13h45, Javier Pava Sánchez a signé et envoyé à la Chancellerie le radicado UNGRD 2026EE14740, adressé au ministre Omar Bula Escobar, recommandant de ne pas activer d’équipes internationales de recherche et sauvetage urbain, sigle anglais USAR. Le document invoque « plus de 25 groupes ayant des capacités de recherche et sauvetage » déjà déployés dans le Chocó, le Valle del Cauca et le Risaralda, et conclut qu’il n’était pas « nécessaire de solliciter ni d’activer le déploiement d’équipes internationales spécialisées ». Il élève tout ce qui suit du statut de rumeur d’opposition à celui de fait documenté par le gouvernement lui-même.

Interrogé ensuite par El País, Pava a détaillé le critère réel. Le chancelier lui avait signalé quatre pays candidats, le Salvador, le Pérou, Israël et les États-Unis. Il a écarté les deux premiers pour défaut de certification, et sur les deux autres il a dit, avec une franchise inhabituelle, qu’« ils ont une stratégie politique ». La phrase la plus lourde est venue à propos du Mexique, Pava l’a dit tel quel, « ne voulions pas, au départ, recevoir l’appui du Mexique, qui a un gouvernement de gauche ». Le chancelier Bula avait dit exactement le contraire en public, que son ministère travaillait « sans aucune considération idéologique ni politique ». C’est le fait central du dossier, la bureaucratie admettant que l’idéologie a pesé plus que la capacité technique de sauvetage.

Javier Pava Sánchez, directeur en charge de l’UNGRD, à El País, « nous ne voulions pas, au départ, recevoir l’appui du Mexique, qui a un gouvernement de gauche ». (El País, 12 août 2026)

David Tamayo, nommé ensuite en titre, a ratifié la même sélection de pays, mais a changé d’argument. Selon lui, la Colombie n’accepterait que des équipes certifiées par l’INSARAG, le réseau qui homologue les sauveteurs, niant tout motif idéologique. Le critère ne résiste pourtant pas à l’examen de sa propre liste, Pava avait dit que le Salvador manquait de cette certification, et le Salvador s’est retrouvé parmi les pays acceptés. Soit la situation a changé sans qu’aucun communiqué ne l’explique, soit le critère n’a jamais été aussi technique qu’on l’a dit.

La confusion sur le Mexique s’est reproduite, en miroir, sur les équipes mexicaines. La brigade Topos Tlatelolco est restée bloquée, dans l’attente d’un diagnostic officiel de dégâts et de besoins, connu sous le nom d’EDAN, que la Colombie a tardé à produire. Les Topos Azteca, groupe distinct déjà en opération au Venezuela, ont pu, eux, entrer et rejoindre les secours à Cali. « Les Mexicains sont arrivés » et « les Mexicains restent bloqués » furent vraies en même temps, pour deux groupes distincts, sans qu’aucun critère public n’explique la différence. Héctor Méndez, chef des Topos Azteca, connu comme le Topo Mayor, a refusé, sur Blu Radio, de dire s’il disposait d’une autorisation officielle. « Ne me posez pas ce genre de questions, monsieur. Si on fait ça, on tombe dans la politique politicienne et je ne suis pas venu pour ça », a-t-il répondu, avant de raccrocher. Un sauveteur qui ne répond pas sur son autorisation en dit, sur le pays qui l’accueille, plus qu’il n’en tait.

L’ambassadeur de Chine, Zhu Jingyang, incapable de localiser le moindre fonctionnaire colombien, a publié le 11 août sur X un message qui se lit presque comme une supplique, « nous espérons que le gouvernement colombien fera connaître immédiatement le nom du fonctionnaire et son contact officiel (…) c’est urgent ! ». Ce n’est qu’après le départ de Pava que la Chancellerie a reçu, dans la nuit du mercredi, une première équipe internationale, 22 experts américains, 51 heures après le séisme. Un pays ne met pas 51 heures par manque de capacité, il préfère garder le contrôle du récit que secourir ses citoyens. CNN a comparé le cas au Venezuela, qui avait reçu des dizaines d’équipes « sans poser de questions ». Foreign Policy n’exagérait pas en l’appelant la première épreuve de sa présidence.

Le Golan, un fonds appelé miracle

La politique étrangère ne s’arrête pas parce qu’un pays enterre ses morts, au contraire, c’est dans ces jours-là qu’elle révèle le mieux ses priorités. Ce même lundi, la Chancellerie colombienne a reconnu la souveraineté israélienne sur les hauteurs du Golan, territoire syrien occupé depuis 1967, et a rétabli au passage les relations avec Israël, rompues par Petro en 2024 après l’offensive sur Gaza. Seuls les États-Unis l’avaient reconnue avant, en 2019. La Syrie a condamné la mesure. Aucune urgence humanitaire ne justifie ce calendrier, seule une urgence idéologique le fait.

Le mercredi 12, De la Espriella a déclaré l’urgence économique, le mécanisme constitutionnel qui permet de légiférer par décret sans passer par le Congrès, et a baptisé le fonds de reconstruction Fondo Milagro. Cinq jours plus tôt, il avait promis de ne créer aucun impôt, la même urgence l’habilite à faire exactement cela, et c’est ainsi qu’il l’a justifié auprès de l’AFP, « cette crise nous frappe à un moment difficile, en pleine crise fiscale, la plus complexe de l’histoire républicaine de notre pays ». Le ministre des Finances, Miguel Gómez Martínez, a annoncé un crédit de 450 millions de dollars, des coupes avant l’impôt, dit-il, en invoquant 1999, séisme comparable ayant fait environ 1 230 morts, dont était né le Forec, dédié à la reconstruction. Baptiser le fonds miracle, plutôt que de le doter d’une architecture semblable, est l’aveu d’un gouvernement préférant la providence au gouvernement.

Le programme d’aide au loyer, annoncé depuis le Chocó ce même lundi, s’est révélé une autre promesse sans corps. Aucun montant, aucune durée, aucun mécanisme de versement, aucune date de début n’existaient au moment de l’annonce. L’entité chargée du programme, baptisée Patria Milagro, a elle-même reconnu que les mécanismes restaient à définir. Annoncer une aide sans montant, sans durée et sans date n’est pas de la transparence anticipée. C’est de la communication sans gouvernement derrière.

Le maire de Cali, Alejandro Eder, allié de circonstance de De la Espriella après avoir été traité d’« incapable » en campagne, a payé dans sa chair la distance entre cette communication et la vie réelle des quartiers. Une pierre l’a atteint à la tête le lundi, en visite dans une zone sinistrée. Le lendemain, entre bousculades et nouveaux jets de pierres, les habitants lui ont crié « on ne veut pas de toi » pendant qu’on l’évacuait pour la seconde fois. Un maire caillassé par ses propres administrés n’est pas une anecdote folklorique. C’est la facture que paie, sur le terrain, une alliance de circonstance que la réalité s’est chargée de démentir.

The Economist, dans un reportage signé depuis Quibdó, a résumé l’affaire par une citation qu’aucun service de communication colombien ne pourra démentir. De la Espriella « paie aussi son refus stupide de coopérer avec le processus de transition engagé par le gouvernement précédent », a écrit l’hebdomadaire. « Ce fut une idiote idée populiste », a dit Luis Ernesto Gómez, ancien vice-ministre de l’Intérieur. Aucun de ces épisodes n’est autonome, ensemble ils forment un seul geste, celui d’un gouvernement qui fait passer le calcul idéologique avant la vie et la mort de ses citoyens. Ce ne fut pas de l’improvisation. Ce fut une méthode, la même discipline avec laquelle un gouvernement d’extrême droite décide, sans jamais le dire à voix haute, qui il secourt en premier et qui il laisse attendre…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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