Toute guérilla naît de la même négation, celle de résoudre par la loi ce que la campagne réclame depuis des générations. Mais la négation produit des grammaires distinctes. L’ELN hérita du curé sa discipline de catéchisme armé. Le M-19 hérita de la fraude électorale sa vocation de spectacle. Deux réponses à la même question sans réponse, deux destins que le temps a fini par séparer.
I. Simacota, ou la guerre comme liturgie
En 1964, tandis qu’à Marquetalia se consolidait la résistance paysanne qui prendrait un an plus tard le nom de FARC, un autre groupe s’organisait selon une logique différente dans les montagnes de Santander. Les frères Vásquez Castaño, Fabio, Manuel et Antonio, étaient passés par Cuba en pleine effervescence révolutionnaire et en étaient revenus convaincus que la Colombie avait besoin de son propre foyer de guérilla, l’un qui combinerait la discipline militaire avec un profil idéologique plus chrétien que le guévarisme orthodoxe. Ils n’étaient pas seuls dans cette conviction, ces mêmes années voyaient surgir des foyers similaires au Venezuela, au Guatemala et au Pérou, une génération continentale qui avait lu dans la Révolution cubaine la preuve que le pouvoir se prenait avec des fusils et non avec des bulletins de vote, et qui trouvait en Colombie un terrain préparé par la persistance de la violence bipartisane des décennies précédentes. Autour d’eux se rassemblèrent des étudiants envoyés par le Parti communiste, des jeunes des Jeunesses du Mouvement révolutionnaire libéral et des militants du Mouvement ouvrier étudiant et paysan, une alliance générationnelle qui reflétait le désenchantement d’une classe moyenne universitaire envers le bipartisme du Front national, le pacte entre libéraux et conservateurs qui depuis 1958 se partageait le pouvoir en excluant toute troisième voie électorale.
La marche vers Simacota avait commencé en décembre 1964, sous les pseudonymes d’Andrés, Alberto, Wilson, Camilito, Ricardo, Libardo, Alí et Mariela, ce dernier nom de guerre étant celui de Paula González Rojas, connue comme La Mona, première femme rattachée à l’organisation. Le 7 janvier 1965, le groupe prit la municipalité, attaqua la succursale de la Caja Agraria et lut à voix haute le document qui donna son nom public à l’Armée de libération nationale. Le commandant de l’opération avait choisi Simacota pour sa charge symbolique, là s’étaient soulevés les Comuneros contre la couronne espagnole en 1781, une généalogie rebelle que l’organisation revendiqua pour elle-même dès son premier communiqué. Dans l’échange de tirs mourut Pedro Gordillo, alias Parmenio, élevé à titre posthume au grade de capitaine et devenu le premier martyr d’une liste qui, au fil des années, deviendrait interminable.
Ce qui distingua l’ELN dès l’origine ne fut pas la tactique militaire, modeste et apprise dans des manuels guévaristes, mais la qualité de ses cadres fondateurs. Quelques mois après Simacota se joignit Camilo Torres Restrepo, prêtre, sociologue et aumônier de l’Université nationale, l’une des figures intellectuelles les plus influentes de sa génération. Torres avait auparavant épuisé la voie du Frente Unido, un mouvement de masse qui remplit les places de tout le pays et qui se dissolut entre divergences internes et répression policière. Convaincu que le pays avait fermé toutes les voies légales, il échangea la soutane contre le fusil. Il mourut lors de son premier combat, le 15 février 1966, près de San Vicente de Chucurí. L’organisation transforma cette mort précoce en mythe fondateur, et le mythe s’avéra plus durable que l’homme.
Le Manifeste de Simacota proclama comme objectifs la prise du pouvoir pour un État socialiste, la réforme agraire, un plan de logement et un système populaire de crédit, le même répertoire de revendications que le pays différait depuis des décennies par voie parlementaire.
II. Le curé et l’oléoduc
L’ELN choisit sa géographie avec un sens à la fois symbolique et matériel. Santander, Arauca et le sud de Bolívar n’étaient pas seulement des corridors de montagne, c’étaient aussi le territoire de l’industrie pétrolière colombienne naissante, avec Barrancabermeja comme capitale ouvrière et raffinerie. Attaquer un oléoduc avait la même valeur que d’attaquer une caserne, cela frappait l’État dans sa rente et la multinationale dans son infrastructure, deux ennemis que l’organisation traitait comme un seul. Ce choix territorial marqua une différence de fond avec les FARC, dont la base était agraire et paysanne, tandis que l’ELN combinait paysannerie, ouvrier pétrolier et étudiant universitaire, une alliance de classes que le langage de la théologie de la libération, ce courant catholique latino-américain qui lisait la pauvreté comme un péché structurel et la libération comme une tâche historique, sut articuler mieux qu’aucun pamphlet orthodoxe.
La mort de Camilo Torres ne ferma pas le chapitre religieux de l’organisation, elle l’ouvrit. Des années plus tard se joignirent deux prêtres espagnols, Manuel Pérez Martínez, connu comme le curé Pérez, et Domingo Laín, tous deux formés à la même lecture combative de l’Évangile, et le premier en vint à occuper le commandement suprême de l’organisation pendant près de deux décennies, une anomalie sans équivalent dans aucune autre guérilla du continent, un prêtre à la tête d’une armée. Cette continuité cléricale produisit une culture interne qui mérite le nom de liturgique, des assemblées prolongées où les décisions se prenaient par consensus collectif et non par hiérarchie verticale, des écoles de formation de cadres, des communiqués qui ressemblaient à des homélies, une discipline de conversion plutôt que d’obéissance militaire.
Cette même structure explique sa persistance et sa fragilité. Persistance, parce qu’une organisation qui se pense comme une communauté de foi résiste mieux aux coups militaires qu’une autre qui se pense comme une armée conventionnelle. Fragilité, parce que le commandement fédéré en fronts régionaux dotés d’une large autonomie produisit encore et encore la même scène, des négociations nationales qu’un front régional désavouait par un attentat. Le schéma se répéta sous des gouvernements de signe opposé, les dialogues de Caracas et de Tlaxcala dans les années quatre-vingt-dix, la tentative manquée sous Pastrana, la rupture définitive avec Duque en 2019 après l’attentat contre l’École de cadets de police, et la table ouverte par Petro en 2022 qui finit déclarée rompue à la mi-2025 sans que le gouvernement et la guérilla ne s’accordent même sur qui avait manqué le premier. Le financement de l’organisation, qui mêla redevances aux entreprises et enlèvements, et que la présente série examinera en détail dans son prochain épisode, finit par éroder la légitimité morale que la soutane de Camilo Torres lui avait prêtée dans ses premières années.
III. La fraude du 19 avril
Pendant que l’ELN grandissait dans le maquis, une autre blessure s’ouvrait dans les villes. Le 19 avril 1970, la Colombie vota lors d’élections présidentielles opposant le conservateur Misael Pastrana Borrero, candidat du Front national, au général Gustavo Rojas Pinilla, dictateur militaire entre 1953 et 1957 reconverti en chef populiste de l’Alliance nationale populaire, une coalition hétéroclite de libéraux, de conservateurs dissidents et de militants de gauche qui s’adressait directement aux secteurs populaires que le bipartisme avait laissés sans représentation. Le dépouillement se fit avec une technologie de transmission précaire, les résultats régionaux mirent du temps à parvenir à Bogotá, et quand Pastrana fut déclaré vainqueur avec une marge étroite, une bonne partie du pays anapiste, y compris la fille du général, María Eugenia Rojas, resta convaincue qu’on lui avait volé la présidence. Le vieux militaire, renversé en 1957 par un accord des élites bipartisanes qui craignaient sa dérive populiste, était revenu dans l’arène électorale en tribun des quartiers populaires et de la paysannerie migrante que l’urbanisation accélérée des années soixante avait chassée des campagnes sans rien lui offrir en ville. L’Anapo grandit avec le symbole de deux triangles affrontés, une géométrie que le M-19 hériterait comme logo propre, et avec un discours qui mêlait nationalisme catholique, nostalgie autoritaire et promesses de logement et d’emploi que le bipartisme n’avait jamais tenues.
De cette fraude, jamais prouvée devant un tribunal mais installée comme certitude populaire, naquit le nom d’un mouvement. Ses fondateurs venaient de trois viviers distincts, l’aile jeune de l’Anapo dirigée par Carlos Toledo Plata, ancien parlementaire conservateur devenu insurgé, le groupe sacerdotal de Golconda, un courant colombien de théologie de la libération distinct et plus urbain que celui qui avait marqué l’ELN, et un noyau d’ex-militants des FARC et du Parti communiste qui cherchaient une guérilla moins rurale et plus médiatique, parmi eux Jaime Bateman Cayón, commandant charismatique des premières années, Iván Marino Ospina et Andrés Almarales. Entre décembre 1973 et janvier 1974 apparurent une série d’annonces publicitaires annonçant l’arrivée de quelque chose appelé M-19. Le 17 janvier 1974, le groupe vola l’épée de Simón Bolívar au Musée Quinta de Bolívar à Bogotá, sa première action et aussi sa déclaration de principes, un geste qui transformait le symbole le plus sacré du nationalisme colombien en arme des pauvres contre ceux-là mêmes qui prétendaient le vénérer. Le vol, loin de provoquer le rejet, fit naître des files de jeunes cherchant à s’inscrire dans un mouvement dont on connaissait à peine le sigle, le groupe passa de trente militants à près de deux cents en quelques semaines. L’épée resta dix-sept ans entre les mains de l’organisation, d’abord comme trophée itinérant puis comme otage symbolique d’un conflit que la remise des armes de 1990 finirait par rendre à l’État. Le M-19 naquit nationaliste, bolivarien, antiimpérialiste, urbain jusqu’à la moelle, une organisation qui comprit la politique comme dramaturgie avant d’être doctrine.
IV. Le théâtre de la ville
Là où l’ELN produisait des communiqués au rythme du sermon, le M-19 produisait des opérations au rythme du scénario de cinéma. Le premier janvier 1979, un commando déroba près de cinq mille armes au dépôt militaire du Cantón Norte à Bogotá, creusant un tunnel sous le nez de l’armée, une humiliation que le haut commandement ne pardonna jamais. En 1980, un autre commando prit l’ambassade de République dominicaine pendant une réception diplomatique et garda en otages plusieurs ambassadeurs, dont celui des États-Unis, durant deux mois, une prise qui se termina sans un seul coup de feu et qui fit de l’organisation la protagoniste de la curiosité nationale plus que de la peur nationale. Mais le théâtre avait aussi son revers sombre. En 1976, un tribunal interne de l’organisation condamna et exécuta le dirigeant syndical José Raquel Mercado pour trahison, un épisode qui annonçait la dimension la plus obscure de la justice révolutionnaire que l’organisation prétendait représenter.
Entre décembre 1984 et janvier 1985, le M-19, sous le commandement de Carlos Pizarro, résista à Corinto, dans le Cauca, à l’attaque de l’armée lors de ce qui fut connu comme la bataille de Yarumales, l’affrontement le plus prolongé enregistré sur le sol colombien depuis le dix-neuvième siècle. En 1988, un autre commando enleva le dirigeant conservateur Álvaro Gómez Hurtado, libéré quelques semaines plus tard, un épisode qui ouvrit des canaux informels de dialogue avec des secteurs de l’establishment. Cette formule, violence spectaculaire combinée à une ouverture politique intermittente, fut celle qui décrivit le mieux le M-19 pendant une décennie, et fut aussi celle qui, le 6 novembre 1985, cessa de fonctionner.
Ce jour-là, un commando de 35 guérilleros, sous le commandement d’Andrés Almarales et Luis Otero Cifuentes, prit par les armes le Palais de justice au centre de Bogotá, siège de la Cour suprême et du Conseil d’État. L’organisation cherchait un procès politique contre le gouvernement de Belisario Betancur pour la rupture d’une trêve antérieure. Ce qu’elle trouva fut la décision de l’armée de reprendre l’édifice par la force, sans négociation effective, avec des chars entrant par la porte principale tandis que le Palais brûlait. Parmi les morts se trouvait le président de la Cour suprême, Alfonso Reyes Echandía, et l’incendie détruisit des dossiers judiciaires entiers en même temps que la vie de magistrats, de guérilleros et de civils.
De l’assaut du Palais de justice résultèrent onze personnes disparues, parmi elles des employés de la cafétéria de l’édifice qui n’appartenaient même pas à l’organisation guérillera, un chiffre que la justice colombienne et la Cour interaméricaine des droits de l’homme ont confirmé dans des procédures qui restent ouvertes.
V. Deux destins
Le Palais de justice marqua pour le M-19 la fin de son théâtre impuni. L’organisation perdit d’un coup le capital symbolique accumulé en une décennie, fut repoussée vers le maquis, et en 1986 tenta une offensive militaire de plus grande envergure dans le Cauca qui ne porta pas non plus les fruits espérés. Ce qui vint ensuite fut, paradoxalement, sa décision la plus lucide. Sous le commandement de Carlos Pizarro León-Gómez, le M-19 négocia avec le gouvernement de Virgilio Barco et rendit les armes le 8 mars 1990, se transformant en parti Alliance démocratique M-19. Pizarro paya cette décision de sa vie, assassiné le 26 avril 1990 alors qu’il faisait campagne présidentielle, l’un des trois candidats de gauche assassinés cette même année aux côtés de Luis Carlos Galán et Bernardo Jaramillo. Antonio Navarro Wolff reprit son étendard et mena la naissante Alliance démocratique à un résultat qu’aucun analyste n’attendait, dix-neuf délégués sur soixante-dix à l’Assemblée nationale constituante de 1990, deuxième force du pays juste derrière le Parti libéral, assez grande pour partager avec libéraux et conservateurs la présidence tripartite de l’Assemblée qui rédigea la Constitution de 1991, le texte qui élargit les droits et les mécanismes de participation que le bipartisme du Front national avait maintenus fermés pendant trois décennies.
L’ELN n’eut jamais de Palais de justice qui l’aurait contraint à une décision semblable. Sa structure fédérée et son identité liturgique, qui lui permirent de survivre à chaque coup militaire, l’empêchèrent aussi de produire le geste unique et reconnaissable dont une négociation a besoin pour devenir irréversible. Soixante ans après Simacota, la guérilla la plus ancienne d’Amérique reste assise et debout des tables de dialogue dans un même mouvement, la dernière fois en 2025, sans qu’aucun gouvernement n’ait encore obtenu la clôture que le M-19 trouva en une seule année. La différence n’est ni de courage ni de sincérité, elle est d’architecture organisationnelle. Une guérilla urbaine qui vit de visibilité trouve dans la politique son théâtre naturel, au point que l’un de ses anciens militants, Gustavo Petro, en viendrait à occuper la présidence de la République en 2022, quarante-huit ans après le vol d’une épée dans un musée. Une guérilla rurale qui vit de la dispersion territoriale trouve dans chaque accord national un plafond que ses fronts régionaux ne sont pas toujours disposés à respecter.
Conclusion
Les deux organisations naquirent de la même négation structurelle, un pays qui préféra le bâton à la réforme agraire et la répression à la négociation précoce. Mais la négation, une fois transformée en guerre, ne produit pas un seul langage. L’ELN hérita de la discipline du catéchisme et de la persistance du martyr, une guérilla qui aujourd’hui encore négocie et rompt sur le rythme de qui confond la résistance avec le salut. Le M-19 hérita de la logique du spectacle, en paya un prix plus lourd que prévu au Palais de justice, et trouva pourtant dans cette même logique l’issue que le pays lui imposa après l’horreur. Soixante ans après Simacota, la Colombie attend toujours que la question agraire se résolve par la loi et non par les deux liturgies que ces pages décrivent, celle du fusil qui tire et celle du fusil qui se rend…
G.S.
Sources
- Toma de Simacota, Wikipédia
- Ejército de Liberación Nacional, Wikipédia
- Camilo Torres Restrepo, su historia revolucionaria, Indepaz
- El robo de la espada de Bolívar y los 50 años del M-19, El Espectador
- Movimiento 19 de abril, Wikipédia
- Toma del Palacio de Justicia, Wikipédia
- M-19 cumple 25 años después de la desmovilización, La Patria
- A 32 años del fallecimiento de Carlos Pizarro, Señal Memoria
- La Alianza Democrática M-19 y la Constitución de 1991, Señal Memoria
- El ELN propone al próximo Gobierno de Colombia un acuerdo nacional, Infobae
Mis à jour le 25 juillet 2026



