ANNÉE III  ·  N° 648  ·  LUNDI 28 SEPTEMBRE 2026

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ENQUÊTEGÉNOCIDE

La Suisse vote non à une neutralité plus rigide et préserve ainsi la marge qui lui permet d’ignorer Gaza

Le 27 septembre 2026, 71 % de l’électorat suisse a rejeté l’initiative qui prétendait fixer par la loi une neutralité qualifiée de perpétuelle et armée. Aucun canton ne l’a approuvée. À Berne, le résultat s’est lu comme un plébiscite en faveur de la manière dont le Conseil fédéral applique le principe depuis des années, une neutralité qui s’active quand cela l’arrange et s’éteint quand cela ne l’arrange pas. Cette même discrétion a permis à la Suisse de se joindre sans délai aux sanctions européennes contre la Russie en 2022, puis de geler, en 2026, les autorisations d’exportation d’armement vers les États-Unis. La même discrétion explique aussi pourquoi, alors que le pays interdit depuis des années l’exportation définitive de matériel de guerre à Israël, des entreprises suisses ont continué à lui vendre des pièces, des machines et des composants qui ont fini dans la machinerie d’une armée qu’une commission de l’ONU a qualifiée de génocidaire. Le dimanche n’a pas tranché une contradiction, il l’a confirmée dans les urnes.

Un plébiscite sans fissures

Septante et un pour cent à l’échelle nationale, aucun canton en sa faveur. À Genève, le non a atteint 66,6 %, dans le canton de Vaud 73, à Neuchâtel 75,6, dans le Jura 71,8, à Fribourg 71,1, en Valais 67,1, à Berne 73,4. L’ampleur du rejet n’a laissé aucune place à la lecture habituelle d’une Suisse divisée entre cantons latins et alémaniques. Il n’y avait ici aucune faille à exploiter.

L’initiative portait la signature de Christoph Blocher, ancien conseiller fédéral, présentée par l’association Pro Suisse avec le soutien de l’UDC. Elle exigeait que la Suisse n’adhère à aucune alliance militaire telle que l’OTAN, qu’elle ne participe à aucune guerre étrangère et qu’elle n’adopte aucune sanction économique ou diplomatique contre un État en guerre, sauf obligation expresse des Nations unies. Formulée ainsi, la proposition n’élargissait pas la neutralité suisse, elle la figeait dans un moule qui lui aurait interdit de faire exactement ce que le pays fait aujourd’hui avec la Russie.

C’est là que réside l’intérêt du résultat. Le peuple suisse n’a pas voté pour une neutralité plus généreuse envers les victimes d’une guerre ni pour un engagement plus grand envers le droit international. Il a voté pour conserver au Conseil fédéral la liberté de décider au cas par cas, de sanctionner quand cela l’arrange et de regarder ailleurs quand cela l’arrange. Blocher, si présent durant la campagne, ne s’est pas montré à la rencontre de ses partisans le dimanche à Berne. Ce fut la troisième défaite électorale de l’année pour l’UDC, après le référendum sur la radiotélévision publique et celui de l’initiative démographique « Suisse à dix millions ». Aucune n’a fait aussi mal que celle-ci, car elle touchait au cœur de son identité politique, neutralité, souveraineté, indépendance.

Ignazio Cassis, à la tête du Département fédéral des affaires étrangères, a vécu ce dimanche son premier scrutin populaire comme responsable du dossier. Il s’impose avec aisance, presque sans résistance. La coïncidence n’est pas sans ironie. Le même conseiller fédéral qui expliquait en 2024 que ce n’était pas le moment de reconnaître la Palestine sort renforcé d’un résultat qui, regardé de près, ne récompense aucune de ses positions sur Gaza, il récompense le statu quo qu’il administre lui-même depuis des années.

La neutralité qui s’active

En février 2022, la Suisse a rompu avec une tradition de prudence et adopté sans délai les sanctions économiques que l’Union européenne a imposées à la Russie après l’invasion de l’Ukraine. Le Conseil fédéral a alors soutenu que la reprise de ces sanctions ne compromettait en rien la neutralité du pays. Sa rapidité contraste avec tout ce qui suivrait au sujet de Gaza.

En mars 2026, Berne a réactivé le même réflexe, cette fois face à Washington. Selon le gouvernement, depuis le 28 février de cette année, en pleine escalade du conflit au Proche-Orient entre Israël, les États-Unis et l’Iran, aucune demande d’exportation de matériel de guerre vers les États-Unis n’a été approuvée ni rejetée. Elles ont simplement été gelées, au nom de la neutralité, dans un geste qui a fait la une dans la moitié du monde.

La carte des exportations autorisées en dit plus long que n’importe quel discours officiel. 86 % de l’armement vendu par la Suisse en 2025 avait pour destination l’Europe, 10 % les Amériques, à peine 3 % l’Asie. L’Allemagne a mené la liste des acheteurs avec 386,4 millions de francs, suivie des États-Unis avec 94,2 millions et de la Hongrie avec 63,4 millions. Aucun de ces pays, ni l’Allemagne, ni les États-Unis, ni la Hongrie, n’apparaît dans le débat suisse sur la neutralité, parce qu’aucun ne pose à Berne le dilemme moral que pose, depuis deux ans, le mot Gaza.

La Suisse sait donc arrêter un flux d’armement quand une décision politique du Conseil fédéral l’exige, du jour au lendemain. Face à Gaza, cette même neutralité s’exerce autrement, non comme un veto politique mais comme un silence administratif, celui de qui classe un bien en double usage plutôt qu’en matériel de guerre. La différence ne tient pas au vocabulaire juridique, resté identique, mais à qui décide et qui paie le coût politique.

Selon les chiffres officiels du Secrétariat d’État à l’économie, la Suisse a exporté en 2025 pour 948,2 millions de francs d’armement, soit 43 % de plus que l’année précédente, alors que le gouvernement lui-même confirme que les exportations définitives de matériel de guerre vers Israël ne sont pas autorisées depuis plusieurs années.

La neutralité qui se tait

L’interdiction existe sur le papier. Dans la pratique, ce que la loi suisse n’autorise pas comme matériel de guerre continue d’arriver en Israël sous un autre nom, celui de bien à double usage. Depuis le 7 octobre 2023, des entreprises suisses ont exporté vers Israël plus de 24 millions de francs de biens de cette catégorie, avec un bond soudain d’à peine 238 000 francs au dernier trimestre 2023 à près de 6 millions au seul premier trimestre 2024.

Une enquête de la RTS a révélé les noms et les montants. Trumpf Schweiz, aux Grisons, a vendu au ministère israélien de la Défense trois machines de découpe laser pour 1,315 million de francs. StarragTornos, à Fribourg, s’est vu acheter deux centres d’usinage de précision, pour 1,43 million, par des entreprises de défense israéliennes, dont Ricor. Metallux, au Tessin, a fourni cinq cents circuits hybrides à Ricor et des circuits supplémentaires à Semiconductor Devices Ltd, contrôlée par Rafael et Elbit. De Thurgovie sont parties les peintures de qualité militaire que Mipa Coatings Schweiz a vendues à des sous-traitants de la défense israélienne. Et à Schaffhouse, Georg Fischer a fourni des vannes de régulation de débit à la raffinerie d’Ashdod et à Israel Chemicals, cette dernière productrice de phosphore blanc. La destination finale d’une bonne partie de ces composants, ce sont des drones, des détecteurs thermiques et des pièces des blindés Merkava, Namer et Eitan.

Genève abrite le siège européen des Nations unies, le Comité international de la Croix-Rouge et la mémoire des conventions qui portent son nom. La Suisse se pense comme la salle d’attente de la paix mondiale, où les adversaires les plus irréconciliables finissent, tôt ou tard, assis à la même table. Cette image cohabite, sans que rien dans le discours officiel n’en enregistre la friction, avec des machines de découpe laser fabriquées aux Grisons et des vannes industrielles fabriquées à Schaffhouse qui finissent dans des installations israéliennes liées à la production de phosphore blanc.

En 2024, année record selon le journal Blick, ces biens à double usage ont totalisé 16,7 millions de francs, dont 500 000 avaient une destination exclusivement militaire reconnue comme telle. L’article 6 du Traité sur le commerce des armes interdit d’autoriser un transfert lorsque l’État sait que le matériel pourrait servir à un génocide, des crimes contre l’humanité ou des infractions graves aux Conventions de Genève de 1949. Jean-Daniel Ruch, ancien ambassadeur suisse, est allé plus loin dans des déclarations au même journal, le droit suisse de la neutralité interdit lui-même de procurer un avantage comparatif à un pays face à un autre en conflit armé, ce qui ferait de l’inaction prolongée non un simple écart éthique mais une possible infraction à la norme que la Suisse dit défendre avec tant de zèle.

La Banque nationale suisse détenait en 2024 une participation de 29 millions de dollars dans Elbit Systems, le principal fabricant d’armement d’Israël, selon des chiffres cités par le journal Blick.

Le 9 septembre 2025, le Conseil des États a rejeté une motion visant à reconnaître l’État de Palestine, née au Grand Conseil de Genève, malgré un fort soutien romand, selon Le Courrier et Le Temps. Le même jour a échoué, selon le premier de ces deux médias, une seconde proposition du socialiste Carlo Sommaruga, dont la fin du commerce militaire et la suspension de l’accord de libre-échange avec Israël, menée par l’udéciste Mauro Chiesa et le socialiste Daniel Jositsch, ce dernier déjà connu pour s’opposer systématiquement aux initiatives de Sommaruga sur Israël. Les deux textes ont suivi la ligne tracée des mois plus tôt par le conseiller fédéral Ignazio Cassis, qui avait défini la reconnaissance de la Palestine, dans des déclarations à la RTS, comme « un instrument mieux gardé pour plus tard ». Le Conseil des États ne le savait pas encore. Une semaine plus tard, le 16 septembre 2025, une commission d’enquête de l’ONU a conclu formellement qu’Israël avait commis et continuait de commettre un génocide contre la population palestinienne de Gaza.

Ce calendrier résume mieux qu’une analyse ce qui sépare la politique de la preuve. La politique décide en premier, selon des équilibres internes. La preuve, quand elle arrive, n’a déjà plus personne à qui se présenter.

Quant à la reconnaissance de la Palestine comme État, la Suisse s’y refuse elle aussi. En septembre 2025, la France, la Belgique, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, le Portugal et d’autres pays ont formellement reconnu l’État palestinien, portant à environ cent cinquante-huit le nombre de membres de l’ONU qui le font. La Suisse n’en faisait pas partie. Le Département fédéral des affaires étrangères conditionne cette reconnaissance à une paix durable et à des mesures de mise en œuvre encore à définir, selon l’ambassadrice Monika Schmutz Kirgöz, citée par swissinfo. Cassis l’avait résumé plus tôt par une formule devenue célèbre, ce n’était pas le moment. La Suisse refuse d’utiliser la reconnaissance comme levier sur Israël et préfère son rôle de médiatrice, alors que 57 % de l’opinion publique suisse soutient cette reconnaissance que le gouvernement continue de repousser.

Le commerce que la neutralité ne veut pas perdre

Le 29 novembre 2026, à peine deux mois après le plébiscite sur la neutralité, les Suisses retourneront aux urnes pour voter sur la loi que le Conseil des États a adoptée le 11 juin 2025, par 31 voix contre 11, pour faciliter les exportations de matériel de guerre. Le texte autorise par avance la vente à vingt-cinq pays, dix-sept de l’Union européenne plus les États-Unis, le Canada, l’Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande et l’Argentine, et ne permet de refuser une exportation qu’en circonstances exceptionnelles. Ces mêmes pays pourront aussi réexporter le matériel suisse vers des tiers sans autorisation supplémentaire. Le Parlement a défendu la réforme en avançant que, sans elle, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark cesseraient d’acheter à l’industrie suisse. Le Groupe pour une Suisse sans armée, qui avait annoncé dès juin 2025 vouloir contester la loi par référendum, soutient que faciliter ces exportations revient à blanchir, sous le drapeau de la neutralité, un commerce qui n’a plus rien de neutre.

Ce même gouvernement qui invoque le droit international pour justifier pourquoi il ne peut vendre d’armes à Israël s’apprête à demander à son peuple la permission d’en vendre davantage, plus vite, à presque tous les autres. La neutralité suisse n’est pas un principe que l’on applique ou que l’on trahit, c’est un instrument qui s’active selon à qui profite le silence et à qui profite le bruit. Le 29 novembre, quand le pays votera de nouveau sur son propre commerce d’armement, il saura s’il préfère continuer d’appeler principe ce qui, regardé de près, a toujours été calcul…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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