Jean Ziegler est mort le 10 juin 2026 à Genève, à 92 ans, des suites de la maladie de Parkinson. Il est mort dans la ville qui abrite le siège européen des Nations Unies, les quartiers généraux de la Croix-Rouge, et les cabinets discrets où sont gérés les actifs de régimes que le droit international préfère ne pas nommer. Il est mort au cœur du monstre qu’il a passé sa vie à nommer. Il n’y a là aucune ironie, car c’était exactement le plan. En 1964, un révolutionnaire argentin à qui il servait de chauffeur dans ces mêmes rues lui avait dit de rester, que le front était là. Ziegler lui a obéi pendant six décennies.
L’hôtel Kalinka, 1961
Jean Ziegler avait vingt-sept ans lorsqu’il répondit à une annonce à Sciences Po, à Paris. On cherchait des francophones pour accompagner un fonctionnaire des Nations Unies au Congo fraîchement indépendant. Ni Français ni Belges, pour des raisons coloniales évidentes. Les Suisses romands étaient bienvenus. Ziegler s’installa à l’hôtel Kalinka, le dernier établissement ouvert de Léopoldville, cerné de barbelés et gardé par des Casques bleus népalais. Dehors, des enfants au ventre ballonné mendiaient contre les murs. Dedans, les fonctionnaires rédigeaient des rapports sur la stabilisation du pays.
Patrice Lumumba, le premier chef de gouvernement élu du Congo indépendant, avait déjà été renversé et arrêté. Le coup bénéficia du soutien de la Belgique, qui voulait conserver ses concessions minières, et des États-Unis, qui voulaient écraser toute expérience de souveraineté réelle. Le 17 janvier 1961, Lumumba fut exécuté par balles à trente-cinq ans. Les agents belges dissous son corps dans l’acide pour qu’il ne reste aucune relique capable de devenir un symbole. C’est ainsi que fonctionne le mécanisme colonial dans sa forme la plus nue, non seulement le crime mais l’effacement systématique de ses preuves.
Pour Ziegler, le Congo ne fut ni une thèse ni un article. Ce fut une fracture. Ce juriste suisse de famille protestante, initié au marxisme à Paris en fréquentant Sartre et l’abbé Pierre, revenait avec la certitude que le système produisant l’ordre international produisait aussi la faim, et que les deux n’étaient pas des accidents mais les composantes d’un même dessein. Il n’y eut pas de conversion progressive. Il y eut le Kalinka, les enfants dehors et les cocktails dedans, et la distance entre les deux qui n’avait aucune explication technique, seulement politique.
« Ici, dans le cerveau du monstre »
En 1964, Ziegler reçut un appel au nom du Che Guevara, alors ministre de l’Industrie de Cuba. Le Che se rendait à Genève pour la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement, l’organisme créé pour réguler les relations économiques entre pays riches et pauvres) et avait besoin d’un chauffeur. Ziegler accepta. Ils discutèrent de la viabilité des fronts armés et du poids que pouvait exercer quelqu’un opérant depuis les institutions du système. Ziegler voulait suivre le Che. Le Che l’en dissuada avec une phrase que Ziegler répéterait toute sa vie.
« Ici, tu vis dans le cerveau du monstre. C’est ici que tu dois lutter. » La logique était implacable. Genève n’était pas un lieu marginal au système mais son centre de commandement. Les décisions qui tuaient de faim des millions dans le Sud global ne se prenaient pas dans les forêts mais dans les conseils d’administration des banques et dans les couloirs qui fixaient les règles du commerce et du prix des céréales. Quelqu’un ayant accès à ces espaces avait l’obligation d’y être pour nommer tout cela, pour empêcher le système de fonctionner dans son seul bouclier réel, le silence complice de ceux qui savent.
Ziegler resta. Un intellectuel attaquant frontalement le système depuis l’intérieur génère un inconfort particulier, différent de celui du dissident en exil ou du militant clandestin. Il est plus difficile à faire taire parce qu’il a accès aux mêmes tribunes que ses adversaires. Il est plus facile à ridiculiser parce que sa présence dans l’appareil semble contredire son propre discours. Ziegler vécut avec cette contradiction pendant soixante ans sans prétendre la résoudre. Il l’accepta comme condition de travail. Il préféra l’efficacité impure à la pureté stérile.
Le traître le plus célèbre de Suisse
Il siégea pendant près de trois décennies comme parlementaire socialiste, entre 1981 et 1999, et fut professeur à l’Université de Genève et à la Sorbonne. Ce qu’il faisait de ces tribunes était ce que le Che lui avait indiqué, les utiliser contre le système qui les finançait. L’immunité parlementaire lui protégeait la voix. La chaire lui donnait l’autorité que le système exige avant d’écouter. Ce n’était pas une contradiction mais une tactique. Le monstre possédait des organes qui pouvaient se retourner contre lui, à condition de les manier avec sang-froid.
En 1997, il publia La Suisse, l’or et les morts. S’appuyant sur des rapports déclassifiés des services américains, il démontra que les banquiers suisses avaient agi comme receleurs du Troisième Reich, blanchissant l’or que les SS arrachaient aux victimes des camps. Le secret bancaire suisse était l’architecture qui avait rendu possible ce blanchiment. Sans eux, la guerre se serait terminée plus tôt et des centaines de milliers de personnes auraient vécu. Ils n’avaient aucune sympathie pour le nazisme. Ils avaient l’indifférence la plus rentable du siècle.
La commission d’experts Bergier, créée par le gouvernement suisse en 1996, conclut dans son rapport final de 2002 que les banques du pays avaient acheté pendant la Deuxième Guerre mondiale des centaines de tonnes d’or d’origine allemande, dont une part substantielle provenait du pillage des banques centrales des pays occupés et des biens confisqués aux victimes de l’Holocauste.
La réaction en Suisse fut prévisible et éphémère. Ses coreligionnaires le traitèrent de démagogue. La presse conservatrice mobilisa ses chroniqueurs. L’establishment financier envoya ses avocats. Rien n’interrompit les ventes, parce que le livre n’était pas une opinion mais une documentation à partir d’archives que le pouvoir avait préféré garder closes. Ziegler n’inventait rien. Il nommait ce qui existait déjà, ce que tout le monde savait sans jamais le dire, avec la rigueur du sociologue et la férocité du procureur. Ses adversaires ne purent jamais le lui pardonner.
Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné
Son travail comme rapporteur spécial de l’ONU pour le Droit à l’Alimentation, entre 2000 et 2008, développé dans Destruction massive (2011), fut la formulation la plus aboutie de sa thèse. La faim n’est pas une fatalité mais une décision politique ; l’agriculture mondiale produit suffisamment pour nourrir le double de la population existante. La faim existe parce que les marchés financiers permettent de spéculer sur les prix alimentaires comme s’il s’agissait d’actions, et parce que le FMI et la Banque mondiale imposent des politiques qui suppriment les subventions agricoles du Sud et ouvrent leurs marchés aux céréales du Nord.
Selon les données de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) citées par Ziegler dans ses rapports de rapporteur spécial, entre 36 et 40 millions de personnes mouraient chaque année de faim ou de maladies directement associées à la malnutrition. Dans le même temps, la production agricole mondiale était techniquement suffisante pour couvrir les besoins caloriques de toute l’humanité et même doubler l’offre disponible.
En Colombie, ce mécanisme fonctionna avec précision. L’ouverture économique des années quatre-vingt-dix détruisit la production paysanne par l’afflux de céréales américaines subventionnées. Des centaines de milliers de familles rurales perdirent leur marché, puis leur terre, puis la possibilité de rester. Le déplacement forcé attribué au conflit a aussi cette racine économique ; lorsqu’un paysan ne peut plus vendre sa récolte, la terre cesse d’être un foyer et devient un passif. Quelqu’un est toujours disponible pour la racheter.
La phrase qui le définit le mieux est une ligne de Destruction massive, « Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. » Si la cause d’une mort est identifiable, si les acteurs qui la produisent ont un nom et une adresse, la mort n’est pas accidentelle mais un homicide. Que personne n’en soit poursuivi ne change pas la nature de l’acte, cela change seulement l’état du système judiciaire. Et l’état du système judiciaire est aussi, argumentait Ziegler, une décision politique prise par quelqu’un, non un phénomène qui arrive au monde.
Ce que le monde n’a pas changé
Thomas Sankara, qui gouverna le Burkina Faso de 1983 à 1987, poussa le plus loin les thèses de Ziegler. Il rejeta les programmes du FMI, atteignit l’autosuffisance alimentaire en trois ans et réduisit la dette extérieure. Le 15 octobre 1987, il fut assassiné dans un coup conduit par son propre allié, avec le soutien documenté de la France, à trente-sept ans. Ce qui le détruisit fut l’efficacité même de ses politiques ; un pays africain qui se nourrissait seul et dont le président roulait en Renault 5 démontrait que le modèle était possible. Les démonstrations dangereuses ne se réfutent pas, elles s’éliminent.
Ziegler se définissait comme un « marxiste croyant » converti au catholicisme. Il accompagna des projets que le capital écrasa les uns après les autres, au Congo, au Burkina Faso, au Venezuela, en Bolivie. La place financière suisse reste la plus opaque du monde occidental. La faim mondiale augmenta pendant les vingt ans où il publia ses rapports. Son dernier livre, Où est l’espoir ? (Seuil, 2024), ne répondait pas vraiment à la question de son titre, parce que la réponse honnête aurait été trop sombre pour un homme de quatre-vingt-dix ans qui voulait encore que les gens essaient.
C’est ce que la presse ne saura pas comment dire, que la vie de Jean Ziegler ne fut pas un succès au sens que le monde reconnaît comme tel. Ce fut un exercice de documentation du crime que les hommes confortables préfèrent appeler malheur. Que le monde n’ait pas changé n’invalide pas le travail; ce qui l’invalide, c’est de ne pas l’avoir fait. Ziegler le fit. Naquit dans le cerveau du monstre, l’étudia pendant neuf décennies, publia les plans de son fonctionnement, et mourut sans que le monstre se soit arrêté. La machine tourne. Les plans existent. Ce que nous en faisons est désormais notre problème…
G.S.
Sources
- Jean Ziegler, figure de la gauche suisse, est décédé à l’âge de 92 ans · RTS
- Décès de Jean Ziegler: la disparition d’un intellectuel suisse de combat · Actualitté
- Jean Ziegler et la tâche historique de l’intellectuel · Le Courrier du Parlement
- Jean Ziegler, el hombre que destapó los peores secretos de Suiza · El Diario
- Décès de Jean Ziegler: retour sur soixante ans de combats · Le Vent Se Lève
- La Suisse, l’or et les morts · Éditions du Seuil
- Jean Ziegler, *Destruction massive. Géopolitique de la faim*, Éditions du Seuil, 2011
- Jean Ziegler, *La Suisse, l’or et les morts*, Éditions du Seuil, 1997
- Commission Bergier, *Rapport final*, Commission Indépendante d’Experts Suisse · Seconde Guerre Mondiale, Zurich, 2002



