ANNÉE II  ·  N° 592  ·  VENDREDI 24 JUILLET 2026

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Aucun pays ne garantit une pleine égalité juridique aux femmes, l’Afghanistan en incarne l’extrême le plus sombre

Le 8 mars 2026, ONU Femmes a lancé une alerte portant un chiffre qui résume l’échec collectif, aucun pays de la planète n’a atteint la pleine égalité juridique entre femmes et hommes. À l’échelle mondiale, les femmes ne disposent que de 64 pour cent des droits légaux dont jouissent les hommes. Dans 54 pour cent des pays, le viol n’est toujours pas défini sur la base du consentement, ce qui signifie qu’une femme peut être agressée sexuellement sans que la loi ne le reconnaisse comme un délit. Ce vide juridique coexiste avec des extrêmes documentés et mesurables, depuis le régime taliban qui a fait de l’Afghanistan le pays le plus mal classé du monde pour les femmes, jusqu’aux guerres du Soudan et de la République démocratique du Congo, où la violence sexuelle fonctionne comme une tactique militaire. Ce texte reconstitue cette géographie de l’oppression, les droits concrets qu’elle a arrachés, et les formes que prend la résistance des femmes, même sous répression directe.

L’indice qui mesure le coût de naître femme

L’Indice Femmes, Paix et Sécurité (WPS Index) 2025/26, élaboré par le Georgetown Institute for Women, Peace and Security avec l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo, évalue 181 pays à l’aide de 13 indicateurs combinant inclusion, justice et sécurité. Le Danemark occupe la première place pour la troisième période consécutive. L’Afghanistan ferme la marche, avec un score trois fois inférieur à celui du Danemark. Le rapport du Secrétaire général des Nations unies qui accompagnait l’alerte de mars confirme que 87 pour cent des pays ont promulgué des lois contre la violence domestique, et que plus de 40 ont renforcé la protection constitutionnelle des femmes et des filles au cours de la dernière décennie. Les normes existent. Ce qui échoue, selon ce même rapport, c’est l’application, bloquée par la stigmatisation des victimes, la peur communautaire et une pression sociale qui réduit les plaintes au silence.

Le WPS Index situe parmi les pays les moins sûrs pour les femmes la Syrie, l’Afghanistan, le Yémen, Haïti, le Soudan et la République centrafricaine, et étend des scores bas à une grande partie de l’Afrique, du Moyen-Orient, de l’Asie du Sud et de l’Amérique centrale. En Amérique latine, le Guatemala et le Honduras partagent la 144e place sur 181, dans le quintile le plus bas du classement mondial, le Mexique figure lui aussi parmi les pays confrontés aux plus grands défis de sécurité pour les femmes, et la Colombie occupe la 149e place, avec un score de 0,551 sur 1.

Selon le WPS Index 2025/26 (Georgetown Institute for Women, Peace and Security), à l’échelle mondiale les femmes ne disposent que de 64 pour cent des droits légaux des hommes, et dans 54 pour cent des pays le viol n’est pas défini par le consentement.

L’Afghanistan, le système juridique de l’exclusion totale

Avant même le retour des talibans au pouvoir en août 2021, l’Afghanistan figurait déjà parmi les pays affichant la plus forte inégalité de genre au monde, selon ONU Femmes. Ce qui a suivi n’a pas été un durcissement graduel, mais la construction délibérée d’un maillage normatif. Le nouveau gouvernement s’est installé sans aucune femme dans ses rangs, a dissous le ministère des Affaires féminines et désactivé les mécanismes judiciaires de protection et de reddition de comptes face à la violence de genre. En novembre 2022, le chef suprême taliban a ordonné par décret l’application pleine de la charia comme système de conduite. En 2024 est entrée en vigueur la loi dite du silence, qui interdit que la voix des femmes soit entendue dans les espaces publics. Cette année, le nouveau code pénal taliban a fixé des peines d’à peine 15 jours de prison pour avoir fracturé le bras d’une femme, contre cinq mois d’emprisonnement pour maltraitance d’un chameau, une disproportion qui révèle la place qu’occupent les femmes dans la hiérarchie légale du régime.

Les talibans soutiennent que ces restrictions s’inscrivent dans le cadre de la loi islamique, une formule qui, au sein même de l’islam, admet des lectures très différentes les unes des autres. La charia se construit sur le Coran, les enseignements attribués au prophète Mahomet et des siècles d’interprétation juridique qui varient selon l’école de pensée et la région. Des chercheurs comme Simon Perfect, du centre de réflexion britannique Theos, soulignent que l’islam encourage la quête de savoir à égalité pour les hommes et les femmes, et que les femmes musulmanes disposaient d’un droit de propriété dès les débuts de l’islam, des siècles avant que ce droit n’existe dans une grande partie de l’Europe. En janvier 2025, lors d’un sommet international sur l’éducation des filles dans les communautés musulmanes tenu à Islamabad, la prix Nobel Malala Yousafzai a qualifié devant des dizaines de dirigeants musulmans les actions talibanes d’apartheid de genre, et les a accusés de dissimuler leurs crimes sous des justifications culturelles et religieuses. De cette dispute dépend la vie de millions de femmes qui n’ont pas choisi de naître sous cette interprétation particulière, et qui ne disposent, au sein même du système taliban, d’aucun mécanisme légal pour la contester.

Le rapporteur spécial de l’ONU pour l’Afghanistan, Richard Bennett, et le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) ont documenté ce cas comme un exemple d’apartheid de genre, terme qui décrit l’exclusion systématique et institutionnalisée d’un groupe en raison de son identité. Les femmes ne peuvent pas travailler hors de chez elles sans être accompagnées d’un parent masculin, ne peuvent pas conclure de transactions avec des commerçants hommes, ne peuvent pas être soignées par des médecins hommes et se voient refuser l’accès à l’enseignement secondaire et universitaire. Quiconque rend visite à un proche sans l’autorisation de son mari s’expose à la prison, tout comme celle qui la reçoit. En janvier 2025, le Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale a demandé des mandats d’arrêt contre des dirigeants talibans, une étape qu’Amnesty International a qualifiée de décisive pour la justice des femmes, des filles et des personnes LGBTQI d’Afghanistan. Ce même organisme a documenté en décembre 2025 des millions de renvois forcés de ressortissants afghans, dont beaucoup de femmes, vers le pays qui les persécute en raison de leur genre.

La violence sexuelle comme arme de guerre

Au Soudan, la guerre entre l’armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide, entamée en avril 2023, a fait de la violence sexuelle un instrument de combat au Darfour et au Kordofan. Un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a documenté 546 cas vérifiés de violence sexuelle en trois ans de conflit, avec 838 victimes, dont 539 femmes et 284 filles, un chiffre que le rapport lui-même qualifie de simple partie visible d’un iceberg bien plus vaste. Quatre-vingt-cinq organisations dirigées par des femmes opérant dans le pays ont signalé en 2025 une augmentation significative de ces cas, tandis que 99 pour cent d’entre elles rencontrent des difficultés opérationnelles faute de financement et en raison des restrictions de sécurité.

À l’est de la République démocratique du Congo, les Nations unies ont enregistré au moins 80 000 cas de viol entre janvier et septembre 2025, une hausse de 32 pour cent par rapport à la même période de 2024. Human Rights Watch attribue cette violence à des groupes armés comme le M23, les Forces démocratiques alliées, des milices locales, mais aussi à des membres de l’armée congolaise elle-même, tandis que l’assistance disponible pour les survivantes s’est nettement réduite sous l’effet des coupes dans l’aide internationale. À l’échelle mondiale, les Nations unies ont vérifié 9 788 cas de violence sexuelle liée aux conflits armés en 2025, plus du double de l’année précédente, documentés dans 21 zones distinctes et incluant viols, esclavage sexuel, mariages forcés et traite des êtres humains. La République démocratique du Congo, Haïti, le Soudan et la République centrafricaine ont concentré le plus grand nombre de cas vérifiés. Quatre-vingt-douze pour cent des victimes étaient des femmes et des filles. Les Nations unies reconnaissent cependant que le chiffre réel est bien plus élevé, car pour chaque cas parvenant à une prise en charge clinique, entre dix et vingt ne sont jamais signalés.

Les Nations unies ont vérifié 9 788 cas de violence sexuelle liée aux conflits armés en 2025, plus du double qu’en 2024, le niveau le plus élevé depuis que ce registre existe.

Ce que l’on perd quand le droit devient exception

Ce que partagent ces pays n’est pas un mécanisme unique, mais un résultat similaire atteint par des voies différentes. En Afghanistan, l’exclusion s’est construite par décret, article après article, jusqu’à faire des femmes des sujets de droit de seconde catégorie. Au Soudan et en République démocratique du Congo, l’effondrement des institutions étatiques a laissé le territoire aux mains d’acteurs armés qui font du corps des femmes un champ de bataille. Dans les deux cas, les droits concrets qui disparaissent sont les mêmes, l’accès à l’éducation, la possibilité de travailler et de se déplacer sans tutelle masculine, la participation à la vie publique et politique, et l’accès à la justice une fois l’abus survenu. Ce dernier point est celui qui soutient tout le reste. Quand plus de la moitié des pays du monde ne reconnaît pas le consentement comme axe légal du viol, et quand les mécanismes judiciaires censés poursuivre ces crimes sont désactivés par décret ou débordés par la guerre, l’impunité cesse d’être une défaillance du système pour devenir sa logique de fonctionnement.

Il existe cependant des signaux ponctuels indiquant que cette impunité n’est pas absolue partout. En République démocratique du Congo, 35 porteurs d’armes ont été condamnés pour violence sexuelle l’année dernière, et plus de 45 000 personnes déplacées ont reçu une prise en charge médicale, psychosociale et de moyens de subsistance. En Irak, plus de 2 500 demandes de réparation de survivantes yézidies ont été approuvées. En Colombie, d’anciens commandants des FARC dissoutes ont été mis en cause devant la Juridiction spéciale pour la paix pour des crimes de guerre incluant des violences sexuelles, un processus que la représentante spéciale de l’ONU pour les violences sexuelles liées aux conflits a cité, en juillet 2026, comme l’un des rares signaux d’espoir au sein du recul global documenté cette année.

Comment résistent les femmes face à l’oppression

En Afghanistan, la résistance ne prend pas la forme de manifestations massives, réprimées par des arrestations et des tortures jusqu’à devenir rares. Elle prend la forme de réseaux clandestins. L’Association révolutionnaire des femmes d’Afghanistan organise des cours secrets dans des pièces de maisons particulières, où des adolescentes et de jeunes femmes étudient des matières de niveau secondaire tout en cachant leurs manuels du regard de frères ou de maris liés au régime. Pashtana Durrani a fondé Learn Afghanistan, un réseau qui rassemble aujourd’hui 230 élèves de plus de 12 ans, et affirme qu’éduquer dans la clandestinité, avec tous les risques que cela implique, a cessé d’être une option pour devenir la seule alternative disponible.

En Iran, la résistance a pris la forme de la rue. La mort de Jina Mahsa Amini en garde à vue de la police des mœurs, en septembre 2022, pour avoir prétendument mal porté le voile, a allumé le mouvement Femme, Vie, Liberté. Les manifestations ne se sont pas éteintes. En janvier 2026, de nouvelles mobilisations ont affronté des tirs à balles réelles, des coupures d’internet et des arrestations massives, et des militantes comme Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix 2023, restent incarcérées à la prison d’Evin. Le régime continue d’exécuter des manifestants liés à ces mobilisations, la plus récente en juin 2025. Et malgré cela, chaque anniversaire de la mort d’Amini remplit à nouveau des rues que l’État s’obstine à vider par la force.

Aucune des deux résistances n’a réussi à faire reculer la législation qui les opprime. Mais toutes deux portent, avec des méthodes différentes, la même conviction, celle que céder l’espace public ou le savoir sans se battre n’est pas une alternative réelle…

A.B.

Sources

Adrianis Beltran

À PROPOS DE L'AUTEUR

Adrianis Beltran

Adrianis Beltrán étudie le droit à l'Université du Magdalena, en Colombie. Sa formation se concentre sur les droits humains, la diversité culturelle et l'environnement, un axe qui oriente son regard sur les sujets qu'AcidReport aborde depuis une perspective géopolitique globale, avec une attention particulière portée à l'Amérique latine.

Elle est la première femme de l'équipe éditoriale d'AcidReport, un fait qui introduit une perspective jusqu'ici absente dans un média construit majoritairement par des regards masculins. Cette formation la place naturellement face aux enjeux qui traversent l'Amérique latine dans son ensemble, du déplacement forcé à la justice environnementale, en passant par la lutte des femmes et de la communauté diverse, jusqu'à la violence territoriale contre les peuples autochtones, la Colombie constituant l'un des terrains les plus documentés, mais non le seul. Elle appartient, en outre, à la génération ayant grandi immergée dans le monde numérique, une condition décisive dans le rôle qu'elle assumera à la tête de PILAS, le format vidéo court qu'AcidReport destine aux jeunes audiences colombiennes. Sa familiarité native avec les codes des réseaux sociaux, alliée à la rigueur propre à sa formation juridique, lui permet de traduire des contenus complexes dans un langage accessible sans sacrifier la précision. Cette double compétence, juridique et générationnelle, définit l'apport spécifique qu'elle apporte au nouveau projet.

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