ANNÉE II  ·  N° 593  ·  SAMEDI 25 JUILLET 2026

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SÉRIECOLOMBIE

SÉRIE EL LARGO FUEGO EP09
La paix fracturée

Dix ans après la signature au Théâtre Colón, la guerre n’a pas repris et elle ne s’est pas non plus terminée. Elle s’est fragmentée en processus parallèles, certains judiciaires, d’autres militaires, presque tous inachevés. L’accord censé clore un siècle de conflit agraire reste ouvert sur ses points les plus difficiles, tandis que le pays élit un gouvernement qui promet de le démanteler. Voici le dernier épisode d’une série qui a commencé avec la United Fruit et se termine, à juste titre, sans dénouement clair.

I. Ce que la terre a vraiment changé, et ce qu’elle n’a pas changé

Le Point 1 de l’Accord Final, la Réforme Rurale Intégrale, fut toujours la promesse la plus difficile à tenir, parce qu’elle touchait ce qu’aucune administration précédente n’avait touché, la structure même de la propriété. Dix ans plus tard, le bilan est mitigé, d’une façon qu’aucun des deux récits dominants, ni le triomphalisme officiel ni le mépris de l’opposition, ne parvient à saisir honnêtement.

Le Fonds des Terres, mécanisme central de la réforme, a incorporé 779 483 hectares durant le dernier quadriennat, dont 348 514 ont été attribués à des paysannes et des paysans. Plus de 2,2 millions d’hectares supplémentaires ont été formalisés et vingt nouvelles Zones de Réserve Paysanne ont été créées, portant leur nombre total à vingt-sept sur l’ensemble du territoire national. Ce sont des chiffres réels, vérifiables, et ils représentent l’avancée la plus significative en matière foncière depuis la signature de l’accord.

Mais le chiffre ne raconte pas toute l’histoire. Les chercheurs qui ont suivi les premières années de mise en œuvre décrivent une tension persistante entre le texte négocié à La Havane et son exécution ultérieure, une tension qui privilégie systématiquement le secteur agro-industriel et les grands propriétaires au détriment de la paysannerie que l’accord disait vouloir mettre en priorité. La substitution des cultures illicites, par exemple, s’est heurtée pendant des années à l’éradication forcée ordonnée par le ministère de la Défense, deux politiques du même État agissant en sens contraire sur les mêmes familles.

Entre 2022 et 2026, 779 483 hectares ont été incorporés au Fonds des Terres et 348 514 hectares ont été attribués à la population paysanne, la plus grande avancée en matière de réforme rurale depuis la signature de l’Accord de Paix. (Unité de Mise en Œuvre de l’Accord de Paix, communiqué conjoint, 3 juillet 2026)

Des chercheurs ayant documenté les premières années de mise en œuvre décrivent quelque chose de plus grave qu’une simple lenteur administrative. À plusieurs reprises, le gouvernement national a déposé des décrets et des projets de loi sur la réforme rurale sans obtenir l’aval de l’instance bilatérale créée précisément à cet effet, la Commission de Suivi, d’Impulsion et de Vérification. Pendant que le Haut-Commissariat pour le Post-conflit signait des accords de substitution de cultures avec des familles cultivatrices de coca, le ministère de la Défense continuait d’appliquer, dans les mêmes régions, la stratégie d’éradication forcée héritée de la Résolution 3080 de 2016. Deux administrations du même État, deux politiques contradictoires, une seule population rurale payant le prix de cette absence de coordination.

La question qui a ouvert cette série, pourquoi la guérilla colombienne est née d’une question agraire jamais résolue par voies légales, reçoit toujours, dix ans après l’accord, la même réponse inconfortable. Ce n’est pas que rien n’ait changé. C’est que ce qui a changé est arrivé trop tard et de façon trop partielle pour désamorcer la logique qui a produit le conflit à l’origine.

II. La sentence qui ne clôt rien

Le 16 septembre 2025, la Juridiction Spéciale pour la Paix a rendu sa première sentence restaurative contre le dernier Secrétariat des anciennes FARC-EP. Rodrigo Londoño, Pablo Catatumbo, Pastor Alape, Milton de Jesús Toncel, Jaime Alberto Parra, Julián Gallo Cubillos et Rodrigo Granda ont été déclarés principaux responsables d’une politique d’enlèvement systématique menée entre 1993 et 2012, avec 21 396 faits victimisants documentés et 4 325 victimes accréditées devant le tribunal. La sanction, huit années de restriction effective de liberté et de droits sous travail restauratif, est la peine maximale prévue par ce modèle de justice.

Neuf mois plus tard, en appel, la section compétente du Tribunal pour la Paix a confirmé la condamnation mais a réécrit des parties substantielles du jugement initial, précisant avec davantage d’exactitude quelles décisions et quelle période engagent chacun des anciens commandants. Le 1er juillet 2026, la première condamnation en seconde instance rendue dans le cadre de la procédure dialogique de la JEP est devenue définitive.

C’est un jalon juridique réel, la première fois qu’un modèle de justice restaurative opère à cette échelle en Colombie. C’est aussi, pour le camp adverse, la preuve que le système tout entier mérite de disparaître. Le même tribunal avait déjà sanctionné, dans le méga-dossier parallèle sur les faux positifs, douze anciens militaires du Bataillon La Popa pour homicide et disparition forcée. La juridiction juge les deux camps du conflit, un fait qui apparaît rarement dans le discours qui la réduit à un instrument d’impunité guérillera, et qui est devenu, précisément parce qu’elle juge les deux camps, la cible politique la plus visée de la transition gouvernementale en cours. À la clôture de ce texte, la Section d’Appel avait rendu plus de deux mille deux cents ordonnances et six cents sentences, un volume de travail judiciaire sans précédent dans l’histoire récente du pays, et pourtant à peine deux de ces décisions correspondent à des condamnations définitives de la procédure dialogique. La justice transitionnelle colombienne n’avance pas lentement par négligence, elle avance lentement parce qu’elle enquête avec un niveau de détail que la justice ordinaire n’a jamais appliqué aux mêmes faits.

III. Le prix que personne ne négocie

Pendant que les tribunaux avancent, le pays continue d’enterrer celles et ceux qui défendent le territoire. Selon l’Institut d’Études pour le Développement et la Paix, l’année 2025 s’est achevée avec 187 leaders et lideresas sociales assassinés, une hausse de 8,1 pour cent par rapport aux 173 recensés l’année précédente. La violence contre les signataires de l’Accord de Paix a augmenté davantage encore, avec 39 anciens guérilleros assassinés, soit 25,8 pour cent de plus qu’en 2024.

La géographie de cette violence n’a rien d’aléatoire. Le Cauca concentre quarante homicides de leaders sociaux, l’Antioquia trente, le Valle del Cauca dix-sept, et ce schéma se répète année après année dans les mêmes corridors où se croisent exploitation minière illégale, cultures de coca et conflits territoriaux entre structures armées ayant remplacé les FARC sans en hériter les limites idéologiques. Parmi les signataires, le Norte de Santander a été le département le plus frappé, avec sept assassinats.

La Colombie a terminé l’année 2025 avec 187 leaders sociaux assassinés, 8,1 pour cent de plus que l’année précédente, et 39 signataires de l’Accord de Paix tués, une hausse de 25,8 pour cent par rapport à 2024. (Indepaz, Observatoire des Droits Humains et des Conflictualités, rapport annuel)

Signer un accord n’a jamais impliqué que l’État puisse garantir la vie de celles et ceux qui l’ont signé. C’est peut-être la leçon la plus dure de la mise en œuvre, le papier se réalise avec une relative facilité, le territoire non.

Indepaz avait lui-même averti, avant même la fin de l’année électorale, que les cycles de vote en Colombie s’accompagnent historiquement d’une nouvelle vague de menaces et d’homicides visant à réorganiser le pouvoir local. La violence contre le leadership social n’est pas, en ce sens, un dommage collatéral du conflit armé. C’est, bien souvent, un outil délibéré de contrôle territorial qui précède chaque élection et qui survit à tout changement de gouvernement, précisément parce qu’elle répond à des intérêts économiques et à des rentes criminelles disputées qu’aucun accord de paix, aussi ambitieux soit-il, n’a la capacité de démanteler à lui seul.

IV. Paix totale, résultat partiel

La Paz Total fut le projet le plus ambitieux du gouvernement sortant, négocier simultanément avec tous les groupes armés du pays sous une seule architecture juridique. Le bilan, à un mois de la passation de pouvoir, tient davantage de la fragmentation que du succès.

La table de dialogue avec l’ELN est gelée depuis avril 2024, sans avoir repris malgré au moins six tentatives documentées du gouvernement pour rouvrir le canal. L’offensive de l’ELN au début de 2025 contre le front 33 des dissidences a laissé, dans le seul Catatumbo, cinq cents déplacés en cinq jours, la preuve la plus brutale que le gel d’une table de dialogue ne gèle pas la guerre que cette table était censée résoudre. L’État-Major Central, la dissidence des FARC la plus nombreuse, s’est divisé entre les factions dirigées par alias Calarcá et alias Mordisco, chacune entretenant son propre rapport, ou son absence de rapport, au processus de paix. La table avec la Segunda Marquetalia, la dissidence commandée par Iván Márquez, a été suspendue provisoirement par le Conseil d’État en juillet 2026, une décision judiciaire qui a remis en cause le fondement légal de toute la politique et qui menace d’entraîner avec elle la table parallèle avec la Coordinadora Nacional, dont les quatre-vingt-dix-neuf membres avaient déjà été transférés vers une zone de cantonnement temporaire dans le Putumayo.

Le gel actuel n’est pas une anomalie, c’est une répétition. Betancur l’a tenté dans les années quatre-vingt, Gaviria a repris les contacts au Venezuela et au Mexique après l’assassinat d’un ancien ministre, Pastrana a réussi à ouvrir des espaces de dialogue que l’agenda parallèle avec les FARC a fini par engloutir, et seul Santos, près de trois décennies après le premier rapprochement, a réussi à installer une table formelle à Quito. L’ELN reste, comme à l’époque décrite dans le quatrième épisode de cette série, la guérilla la plus ancienne et la plus réticente à négocier selon les termes qu’un gouvernement colombien a jamais été disposé à offrir.

Aucun de ces processus n’a produit d’accord signé. Tous ont produit, à des degrés divers, des cessez-le-feu partiels, des gestes de bonne volonté et, tout aussi fréquemment, des ruptures violentes ayant fait des morts parmi les troupes et des déplacés parmi la population civile. L’ambition de négocier avec tous en même temps a fini par démontrer ce que l’histoire de cette série avait déjà suggéré, chaque groupe armé colombien répond à une économie et à une logique territoriale distincte, et les traiter comme un bloc uniforme fut, au mieux, un optimisme mal calculé.

V. Le virage qui referme le cycle

Le 21 juin 2026, la Colombie a élu président Abelardo de la Espriella, avocat d’extrême droite, avec 49,66 pour cent des voix contre 48,70 pour cent pour Iván Cepeda. L’écart, inférieur à un point de pourcentage, ne laisse guère d’ambiguïté sur le message qu’une part quasi identique de l’électorat a voulu envoyer dans la direction opposée.

De la Espriella prendra ses fonctions le 7 août 2026 avec un programme qui annonce explicitement la fin de la Paz Total et la suppression de la Juridiction Spéciale pour la Paix. Il a donné aux groupes armés un délai d’un mois pour se rendre à la justice ordinaire, il a publiquement averti des commandants de dissidences que son gouvernement les poursuivrait, et il a qualifié la récente comparution de Rodrigo Londoño devant la JEP de preuve d’une impunité à laquelle il promet de mettre fin sans pardon ni oubli.

Qu’il puisse tenir cette promesse reste une autre question. L’Accord de Paix de 2016 et la JEP bénéficient d’une protection constitutionnelle en vertu de l’Acte Législatif 02 de 2017, ce qui exigerait une réforme constitutionnelle complète pour les démanteler, non un simple décret présidentiel. Les analystes consultés par la presse spécialisée s’accordent à dire que le nouveau gouvernement héritera d’un pays plus fragmenté qu’il y a une décennie, avec des structures armées plus nombreuses et des économies criminelles plus diversifiées que celles qui existaient à la signature de l’accord initial. La rhétorique de fermeté pourrait se révéler, face à cette complexité, aussi insuffisante que l’avait été en son temps la promesse d’une paix totale sans conditions pour la soutenir.

Conclusion

Cette série a commencé il y a neuf semaines avec une plantation bananière et un massacre que l’État colombien a choisi de ne pas instruire. Elle s’achève sur un tribunal qui, lui, instruit, qui condamne, et qu’un nouveau gouvernement se propose de faire disparaître. Entre ces deux extrêmes se déploie un siècle de la même question restée sans réponse, qui a droit à la terre et que fait l’État quand cette question est posée par des voies légales.

La réponse colombienne, pendant cent ans, fut majoritairement la même, ajourner, réprimer, et laisser la violence occuper l’espace que la réforme laissait vacant. L’accord de 2016 a marqué la première fois que cette réponse a véritablement changé, et les chiffres de ce dernier épisode, hectares formalisés, sentences confirmées, mais aussi leaders assassinés et tables gelées, montrent exactement ce qu’il en coûte de soutenir un tel changement dans un pays qui n’a cessé d’être en guerre à aucun moment de son histoire moderne.

Le long feu ne s’éteint ni avec une signature ni avec une sentence. Il ne s’éteindra pas non plus, sans doute, avec un changement de gouvernement qui promet de l’éteindre par décret. Il change de combustible, il change de nom, et il continue de brûler sur le même terrain qui n’a jamais été partagé à temps…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur et directeur éditorial d'AcidReport, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

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