Il fut un temps où l’ignorance avait le visage simple du silence. Elle habitait les villages sans université, les bibliothèques fermées le dimanche, les vies privées de livres faute de temps ou d’argent. C’était une nuit épaisse, mensonges mis à part, honnête dans son obscurité, elle n’a jamais prétendu être le jour. L’ignorance de ce siècle a changé de costume. Elle ne marche plus la nuit dans des rues désertes, elle circule à la vitesse de la lumière, enveloppée dans l’éclat des écrans, parle fort, produit des chiffres et des certitudes immédiates. Elle ne dit plus je ne sais pas, elle affirme, elle juge. Et c’est peut-être là son pouvoir le plus redoutable, faire croire au savoir tout en éloignant de la vérité. La différence avec le siècle dernier n’est pas qu’on en sache moins aujourd’hui, c’est que l’ignorance a cessé d’être un vide que l’on pourrait combler avec patience, pour devenir un produit que quelqu’un fabrique, avec un budget, un service juridique et un groupe parlementaire à elle. Personne ne la fabrique depuis une grotte, elle se fabrique depuis des bureaux avec une raison sociale, une adresse fiscale et un compte de résultat.
La confusion comme produit de l’abondance
Pendant des siècles, l’obstacle au savoir fut l’accès. Les livres coûtaient cher, les universités filtraient à l’entrée, les journaux arrivaient en retard dans la province, quand ils arrivaient. Cet obstacle a disparu presque entièrement en deux décennies, et avec lui s’est envolée l’illusion réconfortante selon laquelle il suffisait d’ouvrir la porte du savoir pour que la raison y entre seule, sans escorte. La porte est restée grande ouverte. Par elle est entré n’importe quoi, sans distinction de qualité ni d’origine, et le visiteur est arrivé sans les outils nécessaires pour distinguer l’hôte légitime de l’imposteur bien habillé.
Le monde ressemble aujourd’hui à une bibliothèque immense dont les livres auraient été jetés au vent. Tout y est accessible, mais rien n’y est hiérarchisé. Autrefois, l’homme cherchait des réponses, avec effort, avec méthode. Aujourd’hui, ce sont les réponses qui le poursuivent, minute après minute, sous forme de notification, de titre, de vidéo de quinze secondes qui promet tout expliquer avant que le pouce ne glisse vers la suivante. Un même flux mélange, sans hiérarchie visible, une découverte scientifique relue pendant des années par les pairs et une rumeur fabriquée en une après-midi. Cette saturation n’est pas l’ignorance que redoutaient les réformateurs du dix-neuvième siècle, celle du manque d’écoles. C’est une ignorance de surabondance, non de carence, et c’est pour cela qu’elle est plus difficile à combattre. Personne ne peut désigner la bibliothèque absente quand la bibliothèque est, littéralement, posée sur la table, dans la paume de la main, allumée toute la nuit. L’attention est devenue la matière première d’une économie entière, et dans cette économie, un fait vérifié et un fait inventé valent exactement la même chose s’ils produisent le même nombre de secondes de présence à l’écran. Personne ne facture moins cher pour bien mentir.
L’industrie numérique du doute
De cette confusion vit une industrie entière, et elle n’est pas nouvelle, elle a seulement changé d’échelle. Les faussaires modernes, fabricants de fake news, artisans méthodiques du doute, savent qu’un mensonge spectaculaire voyage plus vite qu’une vérité nuancée. Ils exploitent des peurs anciennes avec des outils nouveaux, parce que la peur reste le seul langage universel, peur de l’autre, peur du déclassement, peur de perdre ce qu’on possède déjà. Le mensonge numérique a cessé d’être un accident de parcours pour devenir une industrie rentable, parfois politique, presque toujours économique, toujours cynique.
Selon le Digital News Report 2026 de l’Institut Reuters de l’Université d’Oxford, la confiance mondiale dans l’information est tombée à 37%, son niveau le plus bas depuis 2015, tandis que 62% des personnes interrogées se disent explicitement préoccupées par la désinformation, soit quatre points de plus que l’année précédente. (Reuters Institute, Digital News Report 2026)
Aucun algorithme n’a été conçu consciemment pour produire cette érosion. Ils ont été conçus pour retenir l’attention le plus longtemps possible, et ont découvert, sans tout à fait le vouloir, que l’indignation retient mieux que la nuance, que le titre catégorique rapporte plus de clics que le doute raisonnable. Mais une partie de la désinformation qui circule sur ces mêmes algorithmes n’est pas spontanée, c’est un service commandé. L’enquête Story Killers, publiée en février 2023 par le consortium Forbidden Stories avec Radio France, Haaretz et le média vénézuélien Armando.info, a révélé l’opération de Team Jorge, dirigée par l’Israélien Tal Hanan, qui proposait une manipulation électorale clé en main via une plateforme de plus de trente mille faux profils. Hanan est allé jusqu’à déclarer avoir participé à trente-trois campagnes présidentielles, dont vingt-sept avec un résultat favorable à son client, un chiffre que l’enquête n’a pas pu vérifier de façon indépendante mais qui illustre l’échelle qu’a atteinte ce commerce de la réalité sur mesure. Des courriels publiés par The Guardian en février 2023 montrent que Team Jorge a été en contact entre 2015 et 2017 avec Cambridge Analytica, la société derrière les campagnes de Donald Trump en 2016 et du référendum sur le Brexit, et que les deux organisations ont collaboré directement pour tenter de manipuler l’élection présidentielle nigériane de 2015. Cette relation ne fait pas de Team Jorge un sous-traitant de Cambridge Analytica, ce sont deux opérateurs distincts, mais cela confirme que le marché de la manipulation électorale mercenaire fonctionne en réseau, pas comme des initiatives isolées.
La capture réglementaire du greenwashing
Toute fabrication de confusion n’est pas artisanale ni mercenaire. Certaines multinationales la pratiquent avec un service de communication, un budget annuel et un cabinet d’avocats. Elles n’ont pas besoin de mentir de front, il leur suffit de fragmenter l’information, de noyer les preuves dans des rapports techniques illisibles, de transformer le consommateur en funambule perdu entre labels, certifications et slogans verts que personne n’audite vraiment. L’époque aime les emballages transparents précisément pour mieux dissimuler l’opacité des pratiques qui se cachent derrière. Le manuel n’est pas nouveau. L’historienne des sciences Naomi Oreskes et le physicien Erik Conway l’ont reconstitué dans Les Marchands de doute, publié en 2010, en remontant le fil depuis l’industrie du tabac des années cinquante, qui a financé des études pour semer le doute sur le lien entre cigarette et cancer bien après que la science l’eut établi, jusqu’à l’industrie pétrolière, qui a appliqué le même manuel contre le consensus climatique des décennies plus tard. Il n’était pas nécessaire de gagner le débat scientifique, il suffisait de le prolonger artificiellement.
Une étude de la Commission européenne publiée en 2020, Environmental claims in the EU, a constaté que 53% des allégations environnementales examinées sur le marché unique étaient vagues, trompeuses ou infondées, et que 40% ne reposaient sur aucune preuve vérifiable. (Commission européenne, Environmental claims in the EU, 2020)
Face à ce chiffre, la Commission avait conçu une réponse concrète, la directive Green Claims, qui aurait obligé les entreprises à prouver chaque allégation environnementale avant de l’imprimer sur un emballage ou une publicité. Le 20 juin 2025, la Commission a suspendu le projet. La pression est venue, documentée par au moins deux sources indépendantes, du Parti populaire européen, le plus grand groupe du Parlement, qui avait envoyé deux jours plus tôt, le 18 juin, une lettre exigeant le retrait au motif que le texte était trop complexe, coûteux et lourd à appliquer. La décision s’inscrit dans l’agenda de simplification normative Omnibus de la Commission, qui vise à réduire de 25% la charge administrative des entreprises, selon les recommandations du rapport Draghi de 2024, le même agenda qui simplifie rarement dans le sens du consommateur. Les chiffres exacts qui circulent sur la portée du retrait ne coïncident pas d’une source à l’autre, le Comité économique et social européen parle de 90% d’entreprises qui jugeaient trop large la portée initiale de la directive, tandis que le quotidien français Que Choisir cite, séparément, une condition d’exemption de 96%, soit trente millions de microentreprises, pour une éventuelle reprise du texte, et attribue aussi la pression à un bloc d’extrême droite et à quatorze fédérations patronales, non confirmées ici de façon indépendante. Ce qui reste établi par plus d’une source, c’est la date, la lettre du PPE du 18 juin et le cadre de simplification administrative invoqué comme justification officielle.
La séquence, même dépouillée des détails non corroborés, est exacte et ne demande pas d’interprétation forcée. L’instrument conçu pour réduire la confusion a été neutralisé par ceux qui avaient le plus intérêt à l’empêcher, avec la collaboration documentée de la principale force politique du Parlement européen. Il n’a pas fallu cacher le mécanisme ni le nier en privé, il a suffi de le baptiser simplification en public. L’asymétrie des moyens explique une bonne partie du dénouement. D’un côté, une direction générale de la Commission à la capacité de pression politique limitée. De l’autre, un groupe parlementaire majoritaire et un lobbying patronal installé à Bruxelles depuis des années, rodé à présenter la déréglementation comme du bon sens économique. Il n’a pas fallu acheter une voix, il a suffi de fixer le cadre du débat avant le vote.
La lecture comme résistance
Ni l’industrie numérique du doute ni le lobbying patronal européen n’ont besoin de convaincre tout à fait, il leur suffit de répéter et de fragmenter jusqu’à ce que le citoyen renonce à distinguer le vrai du faux et préfère le confort du slogan à l’effort du discernement. Une démocratie survit au désaccord, c’est même sa condition normale. Elle survit avec beaucoup plus de difficulté à l’effondrement silencieux du civisme épistémique, quand plus personne n’attend qu’un argument puisse changer une opinion.
D’où une évidence ancienne, presque austère, la liberté commence là où finit l’ignorance. Non parce que savoir serait moralement supérieur, mais parce que cela rend moins manipulable celui qui sait. Lire, apprendre, douter, comparer, vérifier, ces gestes modestes sont devenus des actes de résistance politique, pas un ornement de bibliothèque. La culture n’est pas un luxe réservé à quelques salons bien éclairés, c’est une protection concrète contre les prédateurs de conscience qui viennent d’être décrits, nommément, dans les pages précédentes.
Que cela soit possible à l’échelle d’une nation, et pas seulement d’un individu, le cas de la Finlande le suggère. Le Media Literacy Index, publié depuis 2017 par l’Open Society Institute de Sofia sur un panel élargi de quarante-sept pays, la situe comme leader historique du classement depuis sa création, même si l’édition 2026 la montre à égalité en tête avec le Danemark, l’Irlande et les Pays-Bas. La Finlande investit dans l’éducation aux médias depuis au moins 2014, avant que le sujet ne fasse la une du reste de l’Europe, avec un cursus du primaire au lycée et des programmes pour les personnes âgées en bibliothèque publique, dans un pays frontalier de la Russie et attentif à ses campagnes de désinformation. Ce n’était pas un geste symbolique, c’était une décision de politique publique tenue sur plus d’une décennie, avec des résultats mesurés chaque année par l’indice.
Le siècle offre un paradoxe cruel, presque insolent. Jamais l’humanité n’a eu accès à autant de savoir accumulé, et jamais elle n’a semblé aussi vulnérable à la manipulation organisée, qu’elle soit mercenaire comme celle de Team Jorge ou corporative comme celle qui vient de capturer la directive européenne contre le greenwashing. Mais chaque conscience éveillée reste une victoire concrète contre l’obscurité, chaque lecteur qui refuse les certitudes immédiates, chaque citoyen qui prend le temps de comprendre plutôt que de réagir, participe à cette lente conquête intérieure qu’on appelle la liberté. C’est peut-être cela, le combat essentiel du siècle, rallumer des lanternes dans un monde saturé de lumière artificielle…
G.S.
Sources
- Environmental claims in the EU (Commission européenne, 2020)
- Overview and key findings of the 2026 Digital News Report (Reuters Institute)
- Team Jorge, los comandos israelíes de la desinformación (Armando.info, consortium Forbidden Stories)
- The Guardian, «Dark arts of politics, how Team Jorge and Cambridge Analytica meddled in Nigerian election», 16 février 2023
- Current affairs, Withdrawal of Green Claims Directive (Comité économique et social européen)
- European Commission Announces Intention to Withdraw EU Green Claims Directive Proposal (Latham & Watkins)
- Greenwashing, une réglementation européenne à l’arrêt (Que Choisir)
- Media Literacy Index 2026 (Open Society Institute Sofia)
- Naomi Oreskes, Erik M. Conway, *Les Marchands de doute*, Éditions Le Pommier, 2012 pour l’édition française (obra física, sans lien)



