Il y a près de neuf siècles, le philosophe cordouan Ibn Rushd a résumé en une seule phrase la géographie la plus sombre de l’âme humaine. L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine débouche sur la violence. Cette équation, formulée par Averroès, reste d’actualité parce qu’elle décrit un mécanisme que l’humanité répète avec une fidélité qui frôle le rituel, génération après génération, sans que le progrès matériel parvienne à le désamorcer. Le vingt et unième siècle promettait d’enterrer l’ignorance sous le poids de l’information disponible. Il l’a au contraire multipliée, l’a déguisée en savoir et l’a rendue indétectable même pour celui qui la porte avec conviction. Jamais l’accès au savoir accumulé par l’espèce n’a été aussi large. Jamais il n’a été aussi difficile de le distinguer de son imitation la moins coûteuse.
Le naufrage du discernement
Ibn Rushd, connu en Occident sous le nom d’Averroès, a consacré une grande partie de son œuvre à défendre la raison philosophique face à ceux qui exigeaient de la soumettre entièrement à la lettre du texte sacré. Son commentaire d’Aristote a marqué durant des siècles la pensée européenne, et son insistance à affirmer que la vérité rationnelle et la vérité révélée ne pouvaient se contredire réellement lui a coûté, à plus d’un moment de sa vie, l’exil et l’autodafé public de ses livres, ordonné par le même calife qui l’avait auparavant protégé. L’ironie historique est manifeste, l’homme qui a défendu la méthode face au dogme a fini réduit au silence par la même foule qui préférait la certitude confortable au doute exigeant.
Nous avons relié les continents par des câbles de fibre optique, confié les bibliothèques à des serveurs distants et placé le monde entier dans la paume d’une main. La promesse était simple, plus d’information, moins d’ignorance. C’est l’inverse qui s’est produit. L’ignorance a cessé d’être l’absence de données pour devenir l’incapacité de séparer le fait de l’opinion, la science du récit, le vrai du simplement vraisemblable.
Pendant des siècles, l’obstacle au savoir fut l’accès. Les livres coûtaient cher, les universités filtraient, les voyages prenaient des mois. Cet obstacle a disparu presque entièrement en deux décennies, et avec lui a disparu l’illusion réconfortante selon laquelle il suffisait d’ouvrir la porte du savoir pour que la raison y entre d’elle-même. La porte est restée grande ouverte. Par elle est entré n’importe quoi, sans distinction de qualité ni d’origine, et le visiteur est arrivé sans les outils permettant de distinguer l’hôte légitime de l’imposteur.
Le siècle dernier a livré une autre bataille, celle de l’alphabétisation universelle, et l’a gagnée sur une grande partie de la planète. Savoir lire a cessé d’être un privilège de minorités. Mais lire n’équivaut pas à comprendre, et comprendre n’équivaut pas à discerner. L’école a appris à déchiffrer les lettres, pas à vérifier les sources, et cette lacune, invisible tant que l’information se faisait rare, est devenue une faille structurelle dès que l’information est devenue infinie.
Le fleuve informationnel ne distingue pas les courants. Une découverte scientifique révisée pendant des années par les pairs circule à la même vitesse, et souvent avec moins de portée, qu’un mensonge fabriqué en une après-midi. Twitter, aujourd’hui devenu X, fut le laboratoire involontaire où trois chercheurs du MIT ont mesuré cette asymétrie avec une précision dérangeante.
Vosoughi, Roy et Aral ont analysé 126 000 chaînes de nouvelles vérifiées par six organismes indépendants, diffusées sur Twitter entre 2006 et 2017. Les fausses avaient 70% de chances supplémentaires d’être retweetées que les vraies et atteignaient mille utilisateurs six fois plus vite. (Science, 2018)
Cette donnée ne mesure pas la bêtise humaine. Elle mesure quelque chose de plus précaire, la préférence structurelle du cerveau pour le surprenant plutôt que pour l’éprouvé, pour l’anecdote vive plutôt que pour la statistique froide. Les algorithmes qui ordonnent ce que nous voyons n’ont pas été conçus pour informer, ils ont été conçus pour retenir l’attention le plus longtemps possible, et ils ont découvert sans le vouloir que l’indignation retient mieux que la nuance. À force de tout entendre, nous n’écoutons plus rien en particulier. À force de tout voir, le regard est devenu incapable de s’arrêter sur ce qui compte réellement. Cette saturation, et non le manque d’écoles ni de bibliothèques, est l’ignorance qu’Ibn Rushd aurait reconnue en notre siècle, une ignorance de surabondance, non de manque.
La peur comme commerce
De cette confusion naît la peur, la peur devant l’inconnu de l’autre, devant un avenir qui a cessé d’être lisible avec les outils hérités des générations précédentes. Quand les certitudes s’effondrent, l’esprit cherche des réponses simples avec l’urgence de qui cherche de l’air, et préfère une explication fausse mais complète à une explication vraie mais fragmentaire.
C’est là que prospèrent les marchands de certitudes, sur les ruines soigneusement cultivées du doute. Ils offrent des coupables plutôt que des causes. Ils vendent des slogans plutôt que des raisonnements. Un ministre, une banque centrale, une chaîne d’information, tous ont découvert que la peur bien administrée produit plus de fidélité, et plus d’audience, que n’importe quel programme de gouvernement ou analyse nuancée de la réalité.
L’histoire du vingtième siècle a documenté le même schéma à l’échelle industrielle. Les régimes totalitaires européens n’ont pas inventé la peur, ils l’ont organisée, ils en ont fait une politique d’État par la radio, le cinéma et la presse contrôlée, des médias qui paraissaient alors aussi révolutionnaires que le paraissent aujourd’hui les réseaux sociaux. La différence ne tient pas à la nature du mécanisme, mais à sa vitesse et à sa portée, un tract mettait des semaines à franchir une frontière, une publication virale la franchit en quelques secondes et sans passer par aucun contrôle éditorial.
Il n’est pas nécessaire de mentir complètement pour vendre de la peur. Il suffit de sélectionner, de resserrer le cadrage jusqu’à ce qu’il ne reste que la menace, de répéter jusqu’à ce que la répétition remplace la preuve. La technique est ancienne, bien plus ancienne qu’internet, mais elle n’avait jamais disposé d’une infrastructure aussi efficace pour atteindre, en même temps, des milliards de personnes déjà lasses au point d’accepter la première explication venue.
La peur, de surcroît, obéit à un modèle économique précis. Chaque notification qui confirme une menace génère une réaction mesurable, chaque réaction alimente un algorithme publicitaire, et chaque algorithme apprend à montrer davantage ce qui a déjà fonctionné. Personne n’a conçu consciemment un système pour amplifier la panique collective, mais le résultat est indiscernable de ce qu’il serait si quelqu’un l’avait fait exprès.
La peur, enfin, a l’avantage de ne réclamer aucune vérification. Elle se ressent avant de se raisonner. Quand le raisonnement finit par arriver, c’est presque toujours pour justifier ce que le corps avait déjà décidé de ressentir, non pour le remettre en question.
La haine qui se croit raison
La peur engendre la haine, parce qu’il est plus commode de désigner un ennemi que d’affronter la complexité du monde. L’étranger, le scientifique, le journaliste, le voisin, ou simplement celui qui pense autrement, deviennent les visages disponibles d’une angoisse qui n’a, en réalité, ni visage ni nationalité.
La haine ne se vit pas comme de la haine. Elle se vit comme de la lucidité. Celui qui hait se perçoit rarement comme irrationnel, il se perçoit enfin éveillé, libéré de naïvetés antérieures qu’il attribue, rétrospectivement, à sa propre innocence passée. C’est là son efficacité et aussi son danger, la haine est une ignorance qui a fini par se convaincre d’avoir raison, et contre cette conviction il n’existe aucun argument capable de pénétrer, parce que l’argument exige précisément le doute que la haine a été conçue pour éliminer.
La psychologie sociale décrit depuis des décennies le même processus avec un autre vocabulaire. Gordon Allport, dans son étude classique sur la nature du préjugé publiée en 1954, distinguait déjà des étapes allant du langage méprisant à l’extermination, en passant par l’évitement, la discrimination et l’attaque physique, chacune préparant psychologiquement le terrain pour la suivante. Soixante-dix ans plus tard, la séquence reste reconnaissable, seule la vitesse à laquelle un groupe peut la parcourir a changé.
Les plateformes numériques n’ont inventé ni la xénophobie ni le racisme, tous deux précèdent de plusieurs siècles n’importe quel écran. Ce qu’elles ont apporté, c’est une chambre de résonance sans précédent, capable de connecter en quelques minutes des personnes qui, autrefois, auraient vécu et seraient mortes sans jamais se croiser, unies seulement par le même objet de ressentiment.
Le mécanisme obéit à une scène typique, presque universelle. Une rumeur sans source arrive dans un groupe WhatsApp familial, accompagnée d’une photographie sortie de son contexte. Personne ne vérifie l’origine. Quelqu’un la transfère parce qu’elle confirme ce qu’il redoutait déjà, et en moins d’une heure la méfiance abstraite envers un collectif obtient, enfin, un visage précis à blâmer. Ce transfert, répété des millions de fois par jour, cibles changeant selon le contexte local, est l’unité minimale de la haine contemporaine, si petite que personne ne se sent responsable de l’embrasement qu’elle nourrit.
Les chiffres documentent ce que le discours quotidien dissimule encore sous le langage neutre de l’opinion.
L’Espagne a enregistré en 2025 un record de 2 417 délits de haine, soit 23,6% de plus que l’année précédente, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Sur la même période, le système FARO de l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie a détecté un quasi-doublement des contenus haineux signalables sur les réseaux sociaux au troisième trimestre.
L’Espagne n’est pas une exception, c’est un échantillon. L’Argentine a enregistré au premier semestre 2025 une hausse de 70% des crimes de haine par rapport à l’année précédente, selon l’organisation Agencia Presentes, qui documente également une augmentation parallèle de la violence institutionnelle envers les personnes LGBT. Le schéma se répète avec des variations locales d’un continent à l’autre, parce que le mécanisme décrit par Ibn Rushd ne connaît ni frontières, ni langues, ni systèmes politiques, seulement des conditions favorables à sa propagation.
De l’insulte au geste
La violence commence rarement par les armes. Elle commence par les noms. Chaque insulte prépare un geste. Chaque caricature de l’autre creuse un fossé. Chaque renoncement à comprendre éloigne un peu plus les rivages de la paix, sans qu’aucun de ces pas pris isolément ne paraisse, à lui seul, décisif.
Les civilisations ne s’effondrent pas seulement sous les coups de leurs ennemis extérieurs. Elles s’érodent lorsque leurs citoyens cessent de dialoguer entre eux, lorsque la conversation cède la place au blocage mutuel, lorsqu’écouter l’adversaire commence à être perçu comme une forme de trahison envers son propre camp. L’histoire offre davantage d’exemples de cette usure interne que de conquêtes foudroyantes venues de l’extérieur.
Face à cette chaîne tragique, Ibn Rushd continue d’offrir quelque chose de plus utile qu’un aphorisme décoratif, une méthode. Connaître n’est pas accumuler de l’information, il y en a déjà en excès, plus personne ne manque d’y accéder. Connaître, c’est apprendre à douter avec discipline, à écouter avant de juger, à préférer la vérité incommode aux passions qui flattent ses propres convictions. C’est surtout résister à la tentation de la réponse rapide quand la question mérite du temps.
Rien de tout cela n’exige d’héroïsme ni d’érudition exceptionnelle. Cela exige, tout au plus, la discipline de suspendre son jugement une minute de plus que ce que permet l’algorithme, de se demander qui profite du fait que nous croyions telle version avant de la partager, d’accepter que la complexité d’un problème ne disparaît pas parce que quelqu’un a trouvé une phrase qui la résume en dix secondes.
La clarté ne naît jamais du vacarme. Elle naît toujours du travail patient et sans spectateurs de l’esprit, là où l’humilité, enfin, ouvre la porte à la sagesse…
G.S.
Sources
- The spread of true and false news online
- Study: On Twitter, false news travels faster than true stories
- Los delitos de odio en España marcan récord, suben un 23,6% y se ceban con los menores
- El discurso de odio en redes sociales se duplica en el tercer trimestre de 2025 según el sistema FARO del OBERAXE
- En 2025 los crímenes de odio aumentaron un 70 por ciento en Argentina
- [Ibn Rushd [Averroes]](https://plato.stanford.edu/entries/ibn-rushd/)
- Gordon Allport, The Nature of Prejudice, Addison-Wesley, 1954



