Catherine Ringer est morte dans la nuit du 14 au 15 septembre 2026, à soixante-huit ans, emportée par un cancer foudroyant que ses propres enfants ont décrit auprès de l’Agence France-Presse. Fred Chichin, son compagnon pendant près de trente ans sur scène, était mort exactement de la même manière, avec un diagnostic qui ne lui avait laissé même pas deux mois de sursis, en novembre 2007. Entre ces deux morts, il y a plus qu’une coïncidence médicale cruelle, il y a la clôture complète d’un organisme artistique qui avait fait de l’étrangeté une méthode et du refus de toute étiquette un programme de vie. Emmanuel Macron a salué ce mardi la perte d’une artiste qu’il a qualifiée d’inclassable et d’irrévérencieuse, sans mentionner que cette même femme avait refusé, il y a à peine deux ans et devant les caméras, de se laisser embrasser par lui sur une scène. La République pleure aujourd’hui, sans condition, ce qu’elle n’a jamais réussi à domestiquer de son vivant.
Belleville, l’usine occupée et un nom que personne n’explique jamais de la même façon deux fois
Elle est née le 18 octobre 1957 à Suresnes, dans la banlieue parisienne, fille du plasticien Sam Ringer. La scène ne fut pas pour elle un accident mais un héritage d’enfance. Dès la fin des années septante, elle travaillait déjà avec le Théâtre de Recherche Musicale de l’acteur Michael Lonsdale, un laboratoire scénique qui mêlait chant, théâtre expérimental et provocation délibérée, et prenait des cours de danse avec Marcia Moretto, une danseuse argentine qui enseignait dans un centre du quartier du Marais et qui la marqua, selon les mots mêmes de Ringer, par sa manière de mélanger tous les styles sans demander la permission à aucun.
En 1979, elle rencontre Fred Chichin. Un an plus tard, ils débutent ensemble au club Gibus, et peu après ils répètent dans une ancienne usine occupée sans contrat ni subvention à Belleville, quartier ouvrier et immigré de l’est parisien, entre squatteurs, musiciens sans maison de disques et artistes qui vivaient de rien avec une discipline presque monacale. Le nom du duo naquit de cette même économie du recyclage culturel. Rita évoquait autant la musique sud-américaine qu’ils écoutaient que le souvenir de Rita Hayworth ; Mitsouko était à la fois un parfum de la maison Guerlain et le nom d’une amie d’enfance de Ringer, fusionné, selon ce que les deux ont raconté dans des entretiens distincts, avec le souvenir d’un dîner japonais partagé peu après leur rencontre. En 1985, ils y ajoutèrent l’article Les, lassés que le public suppose qu’il s’agissait d’une chanteuse solo.
Le groupe ne s’est jamais totalement expliqué lui-même. Il n’a pas non plus essayé.
Dès leurs premiers concerts, ils cultivèrent une esthétique délibérément excessive, costumes stridents, maquillages théâtraux et une attitude scénique qui mélangeait le glamour hollywoodien au désordre d’un cabaret de quartier, bien avant qu’aucun réalisateur de clips n’achève de donner forme à cette image. C’était, déjà à l’époque, un refus systématique du bon goût tel que l’entendait l’industrie musicale française du début des années huitante.
Marcia Moretto mourut en 1983, dans le cinquième arrondissement de Paris, d’un cancer du sein à évolution rapide, sans avoir atteint la quarantaine. Ringer, qui venait de composer de la musique pour la Biennale de Danse de Lyon, écrivit avec Chichin une chanson qui célébrait le rire et le style révolutionnaire de son professeur sans cacher la maladie qui l’avait emportée. Ils l’enregistrèrent pour le premier album du duo, publié en 1984 sous le label Virgin, qui voulait en réalité lancer un autre titre de l’album comme single. Ce sont les radios indépendantes qui imposèrent la chanson à force de rotation, obligeant la maison de disques à la publier des mois plus tard.
La chanson ne fut pas un calcul commercial. Elle fut, littéralement, des funérailles.
Marcia Baïla s’est vendue à plus d’un million d’exemplaires et a obtenu le disque d’or en France avec 799 000 unités certifiées ; aux Victoires de la Musique de 1990, elle fut distinguée comme la deuxième meilleure chanson française de la décennie 1980-1990.
Un hymne arrivé à Bogotá sans passer par aucune maison de disques
Le clip, réalisé par Jean-Baptiste Mondino, fixa d’un coup le langage visuel qui accompagnerait le duo pendant toute sa carrière, un baroquisme de couleurs saturées, de déguisements impossibles et de chorégraphies qui semblaient échappées d’un cabaret en ruines. Jean-Luc Godard incorpora, dans son film Soigne ta droite de 1987, des images documentaires du duo lui-même en studio d’enregistrement, un geste qui en disait plus sur le prestige culturel de Les Rita Mitsouko que n’importe quel prix. Marcia Baïla apparut ensuite dans sept films différents entre 1985 et 2015, dont Sans toit ni loi d’Agnès Varda, fut reprise par Nouvelle Vague en 2010 et finit, des décennies après sa composition, dans la liste des chansons du jeu vidéo Just Dance 3.
Cette trajectoire officielle, mesurable en certifications et en filmographies, n’explique pas comment une chanson chantée en français a fini par résonner dans des salons privés de Bogotá avant qu’aucune radio colombienne ne la programme. Qui signe ce texte est arrivé en Colombie au début des années nonante et a organisé, pendant plusieurs années, des fêtes privées où il suffisait de passer un morceau de Marcia Baïla pour que les invités l’apprécient à chaque fois, bien avant que la télévision locale ne consacre ne serait-ce qu’une seconde à un duo français que la plupart d’entre eux ne comprenaient pas dans leur langue. Une bonne partie de ceux qui, dans cette ville, pleurent sincèrement Catherine Ringer l’ont découverte là, dans mon appartement de La Candelaria, un samedi quelconque. Personne ne comptait alors les fêtes qu’il avait fallu pour qu’un nom français imprononçable devienne familier à Bogotá. Cette comptabilité, aucune maison de disques ne l’a jamais tenue. Cette transmission, faite de nuits privées et d’un même disque repassé sans relâche, en dit plus sur la portée réelle de Les Rita Mitsouko que n’importe quel chiffre de ventes certifié à Paris.
Dix-neuf ans séparent les deux morts par cancer qui ont refermé un duo inégalable
La discographie complète du duo, puis la carrière solo de Ringer, refusa systématiquement de s’installer dans un seul genre. New wave, pop rock, rock alternatif et chanson française cohabitaient sur un même disque sans qu’aucune étiquette ne parvienne à couvrir l’ensemble. Cette impossibilité de classification, Emmanuel Macron la transforma, quarante ans plus tard, en éloge funèbre.
Le premier album, produit par Conny Plank, mélangeait punk, synthétiseurs et jazz dans un désordre calculé que la critique française mit du temps à prendre au sérieux. Les deux suivants, The No Comprendo de 1986 et Marc et Robert de 1988, furent produits par Tony Visconti, le même homme qui avait ciselé les disques de David Bowie et de T. Rex, et donnèrent au duo ses chansons les plus diffusées hors de France, parmi elles C’est Comme Ça et Andy. En 1987 arrivèrent le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros et deux Victoires de la Musique, meilleur album et meilleur clip, tandis que le groupe collaborait avec Sparks sur Singing in the Shower, morceau que Ridley Scott finirait par utiliser dans la bande originale de son film Black Rain en 1989. Un an plus tard, le Prix Val Rock les distingua parmi les révélations de la décennie, reconnaissance tardive de ce que les radios indépendantes savaient déjà depuis 1984.
La critique arrivait toujours en retard.
Les années nonante ne ralentirent pas le rythme. Système D, de 1993, comptait un duo de Ringer avec Iggy Pop, My Love Is Bad, et le single Y’a d’la haine remporta en 1994 le prix de la meilleure vidéo aux MTV Europe Music Awards. Suivirent Cool Frénésie en 2000, La Femme Trombone en 2002 et, en 2007, Variéty, avec une collaboration du chanteur arméno-américain Serj Tankian, de System of a Down. En 2001, la Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique leur décerna en outre le Prix de Printemps du meilleur groupe français, près de deux décennies après qu’une maison de disques avait voulu enterrer Marcia Baïla en face B d’un autre single. C’étaient des distinctions de métier, accordées par leurs pairs et par l’industrie, non par le pouvoir politique, la différence exacte qu’Emmanuel Macron effacerait vingt-cinq ans plus tard. Ce disque de 2007 fut, sans que personne ne le sache encore, le dernier enregistré par le duo originel. Deux mois après un diagnostic que personne n’avait anticipé, Fred Chichin mourut d’un cancer le 28 novembre 2007, à cinquante-trois ans.
Ringer ne dissout pas immédiatement ce qu’ils avaient construit ensemble. Elle acheva une tournée d’adieu intitulée Catherine Ringer chante Les Rita Mitsouko and more et publia, en 2008, un album live enregistré à La Cigale qui atteignit la trente-cinquième place des classements français, avant de se lancer dans une carrière solo avec Ring n’Roll en 2011 et Chroniques et Fantaisies en 2017. En 2014, elle cofonda, avec Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller, du projet Gotan Project, la Plaza Francia Orchestra, et continua à se produire au cinéma et à la télévision jusqu’en 2023. Encore en février 2026, elle montait sur une scène parisienne, sept mois avant de mourir de la même maladie qui avait emporté son compagnon dix-neuf ans plus tôt.
Chichin n’a pas vécu pour voir ce qui vint après. Ringer, si, et elle l’a tout interprété, seule, jusqu’au bout.
« Inclassable, irrévérencieuse, profondément française. Elle danse. Elle rayonne. Elle manquera », a écrit Emmanuel Macron ce mardi sur le réseau social X.
L’applaudissement qui n’arrive que lorsqu’il ne peut plus être refusé
Le président lui-même a accompagné son message d’une vidéo de mars 2024, quand Ringer avait chanté une Marseillaise réinventée pendant la cérémonie qui inscrivit le droit à l’avortement dans la Constitution française. Ce que Macron n’a pas mentionné, c’est que ce même jour, sur cette même scène, Ringer avait publiquement refusé de se laisser embrasser par lui, expliquant ensuite que le geste lui avait paru déplacé dans un moment aussi solennel. Manon Aubry, eurodéputée de La France Insoumise, qualifia ce même geste d’« indépendant et engagé » et la qualifia, sans détour, d’icône féministe. Ni Macron ni Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, qui évoqua une trajectoire « libre, audacieuse, inimitable », n’eurent besoin d’expliquer pourquoi une femme qui a passé quarante ans à refuser d’être classée ne peut être, pour le pouvoir qui la célèbre aujourd’hui, qu’une figure définitivement inoffensive.
Rien de singulier dans ce mécanisme, il a tant servi qu’il ne surprend plus. Une artiste construit toute son œuvre depuis le refus des conventions, du bon goût, de la solennité républicaine, et meurt juste à temps pour que cet appareil même qu’elle a esquivé de son vivant puisse s’approprier son nom sans plus courir aucun risque. Fred Chichin n’a rien eu à voir avec tout cela, il est mort avant que les réseaux sociaux ne transforment chaque deuil célèbre en compétition de communiqués. Catherine Ringer, si, et son dernier refus public, celui du baiser rejeté en 2024, se retrouvera désormais archivé aux côtés des citations présidentielles qui la célèbrent, comme si les deux gestes appartenaient à la même histoire. Ils n’y appartiennent pas. L’un fut un acte de liberté. L’autre est, tout simplement, ce que le pouvoir fait toujours dès qu’il n’a plus rien à craindre.
Ses propres enfants, dans le communiqué transmis à l’Agence France-Presse, ont parlé d’une artiste qui a marqué plusieurs générations par sa voix, ses chansons, sa grande liberté et sa singularité. Ce fut, de tous les hommages de cette semaine, le seul qui ne portait pas d’en-tête officiel.
Rien de tout cela ne pèse à Bogotá, ni dans les autres villes où Les Rita Mitsouko circulèrent sans permis officiel et sans en avoir besoin d’aucun. Là-bas, la seule citation qui compte n’a été prononcée par aucun chef d’État mais par une femme à la perruque improvisée, dans un salon quelconque des années nonante, chantant dans une langue qu’elle ne maîtrisait pas une chanson écrite pour une amie morte bien trop jeune. Cette transmission n’a besoin d’être validée par aucun hommage républicain pour avoir été réelle. Elle s’est soutenue seule, pendant quarante ans, sans communiqué de presse…
G.S.
Sources
- Catherine Ringer
- Les Rita Mitsouko
- Marcia Baïla
- Marcia Moretto
- « Elle était inclassable » : Emmanuel Macron salue la mémoire de Catherine Ringer
- Catherine Ringer, iconic singer of Les Rita Mitsouko, dies aged 68
- Carnet noir, Catherine Ringer, célèbre voix des Rita Mitsouko, est décédée
- La chanteuse Catherine Ringer, voix des Rita Mitsouko, est morte à 68 ans



