Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont tué le guide suprême de l’Iran dans la première nuit d’une guerre que Washington avait promise courte et décisive, un déploiement de porte-avions, de chasseurs et de dizaines de milliers de soldats sans précédent depuis le début du siècle. Près de cinq mois plus tard, son fils gouverne depuis une convalescence discrète, la guerre continue, et le détroit d’Ormuz reste fermé par une marine iranienne que Washington avait déclarée détruite des mois auparavant. Le secrétaire à la Défense américain, Pete Hegseth, a reconnu devant le Sénat, le 21 juillet, un coût officiel de 37,5 milliards de dollars, une somme que des analystes indépendants jugent sous-estimée d’au moins le triple. Dix-sept soldats américains sont morts depuis le début de la guerre, un nombre qui augmente chaque semaine sans qu’existe, cinq mois plus tard, le moindre objectif politique déclaré expliquant pourquoi.
La guerre que personne n’a décidé de terminer
La séquence semblait close en juin de l’année dernière. Des bombardiers furtifs américains avaient frappé les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan, et Donald Trump avait déclaré en direct que les États-Unis avaient totalement détruit le programme atomique iranien. Onze mois plus tard, le 28 février, Israël et les États-Unis ont de nouveau frappé, cette fois dans une opération baptisée Fureur épique, et cette seconde offensive s’est soldée par la mort de l’ayatollah Khamenei, l’événement le plus significatif du conflit et aussi celui qui a le moins servi à définir la suite.
Un cessez-le-feu signé à Versailles le 8 avril n’a jamais vraiment fonctionné. Le chercheur Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d’études sur le Moyen-Orient, l’a résumé sans détour, les deux parties ont signé quatorze fois le même document et l’ont chaque fois lu de manière opposée. Le 7 juillet, les bombes sont retombées sur l’Iran, et depuis, le détroit d’Ormuz reste fermé par Téhéran, qui coule des pétroliers et tire sur des navires commerciaux alors même que Washington avait assuré, des mois plus tôt, avoir anéanti sa capacité navale. Des analystes cités par la presse canadienne ont décrit cette seconde phase par une phrase qui pourrait servir d’épitaphe à toute la campagne, elle a un nouvel objectif mais pas nécessairement une stratégie plus claire.
Personne à Washington n’a dit, en cinq mois, ce que signifierait gagner cette guerre.
Les funérailles de Khamenei, tenues entre le 4 et le 9 juillet à Téhéran et à Mashhad, ont donné une mesure involontaire de cette continuité. Jusqu’à 35 millions de personnes y ont participé, selon les chiffres officiels iraniens, dans un cortège de six jours ayant traversé cinq villes entre l’Iran et l’Irak avant l’inhumation au mausolée de l’imam Reza. Mojtaba Khamenei, désigné successeur par l’Assemblée des experts huit jours à peine après la mort de son père, n’a pas assisté à une grande partie des cérémonies. Les analystes ont attribué son absence à des raisons de sécurité et aux blessures subies lors de la même attaque qui a tué son père, un fait relayé par plusieurs médias mais jamais confirmé officiellement par Téhéran. L’image dont Washington avait besoin, un régime décapité et désorienté, ne s’est jamais formée. Ce qu’on a vu à la place, c’est un appareil d’État capable d’organiser, en pleine guerre, une mobilisation de masse et une succession ordonnée en moins de deux semaines.
Les comptes qui ne s’accordent pas
Le 21 juillet, devant une commission sénatoriale visiblement sceptique, Hegseth a livré le chiffre officiel, 37,5 milliards de dollars, un bond de près de 30% par rapport à l’estimation de mai, qui était de 29 milliards. La sénatrice démocrate Jeanne Shaheen lui a rappelé que le Pentagone dispose encore de 75 milliards non exécutés d’une enveloppe budgétaire antérieure, une somme que Hegseth entend ajouter à une demande supplémentaire de 67 milliards qu’il a qualifiée d’urgente. L’analyste Stephen Semler, de Popular Information, a décomposé la dépense réelle en trois catégories distinctes et parvient à un chiffre dépassant les 102 milliards, presque le triple de ce qui a été reconnu à l’audience. Le CSIS, un centre d’études stratégiques disposant d’un accès direct à des sources internes au Pentagone, situe le plancher à 40 milliards sans compter les pertes économiques indirectes, que l’économiste Kent Smetters chiffre entre 50 et 210 milliards supplémentaires pour les seuls États-Unis.
L’écart n’est pas un simple désaccord technique entre économistes. C’est la preuve, chiffre après chiffre, que le gouvernement américain lui-même ne sait pas, ou ne veut pas dire, combien coûte cette guerre.
Le coût officiel de la guerre en Iran, déclaré par le secrétaire à la Défense américain devant le Sénat le 21 juillet 2026, s’élève à 37,5 milliards de dollars. Des analystes indépendants de Popular Information l’évaluent à plus de 102 milliards.
Il existe par ailleurs un chiffre plus ancien, documenté depuis la guerre d’Afghanistan sous l’administration Obama, qui entre rarement dans les bilans officiels actuels. Maintenir un soldat déployé sur un théâtre d’opérations actif coûtait alors, en moyenne, un million de dollars par an. Faute d’un chiffre équivalent publié pour le dispositif actuel dans le Golfe, ce précédent suffit à suggérer qu’une bonne part du bond de 29 à 37,5 milliards reconnu par Hegseth s’explique structurellement, davantage de soldats déployés plus longtemps.
L’audience du 21 juillet n’a pas eu lieu dans le vide. À six mois des élections législatives de mi-mandat, avec républicains et démocrates se disputant le contrôle du Congrès, les sondages donnent l’avantage à l’opposition, qui a commencé à lier ouvertement le coût de la guerre à la dégradation du pouvoir d’achat des électeurs américains. Le sénateur républicain John Kennedy, du propre camp de Trump, en est venu à exiger de Hegseth des réponses claires sur ce qui se passerait si Washington abandonnait simplement le détroit d’Ormuz à son sort. Que la question vienne de son propre bloc politique en dit plus sur l’état réel de cette guerre que n’importe quel chiffre du Pentagone.
Ce que Washington ne veut pas montrer
Le 6 mai, le Washington Post a publié une enquête fondée sur l’analyse d’images satellite, avec une conclusion embarrassante pour le Pentagone. Au moins 228 structures ou équipements militaires américains ont été endommagés ou détruits sur 15 bases réparties entre le Koweït, Bahreïn, le Qatar, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, un chiffre bien supérieur à ce que le gouvernement avait reconnu publiquement. Le journal a examiné plus de cent images publiées par des médias d’État iraniens et a vérifié l’authenticité de 109 d’entre elles en les croisant avec le système européen Copernicus et avec des images commerciales de la société Planet.
Ce que le Post a documenté ensuite est plus révélateur que le décompte des dégâts lui-même. Deux fournisseurs américains d’images satellite, Vantor et Planet, ont restreint ou retardé la publication de photographies de la zone de guerre à la demande directe du gouvernement des États-Unis, leur principal client. Conséquence pratique, des journalistes indépendants ont dû recourir au système public européen, sur lequel Washington n’a aucune autorité, pour documenter ce que son propre gouvernement préférait garder invisible. Il ne s’agit pas d’un simple problème de transparence parmi d’autres. C’est la structure même de la manière dont cette guerre se raconte, ou se tait, au public qui la finance.
Le Washington Post a identifié des dommages ou destructions sur au moins 228 structures et équipements militaires américains dans 15 bases du golfe Persique, vérifiés au moyen du système satellite européen Copernicus après la restriction d’images commerciales demandée par le gouvernement américain lui-même.
Les dégâts les plus sévères se sont concentrés sur la base navale de Bahreïn, siège de la Cinquième flotte américaine, et sur trois installations du Koweït, la base aérienne d’Ali al Salem, Camp Arifjan et Camp Buehring. Des experts militaires consultés par le journal se sont accordés sur un détail troublant, la précision des frappes excluait presque totalement l’erreur de calcul. Aucun cratère dispersé ne suggérait des tirs manqués, des structures précises avaient été atteintes avec une exactitude qui ne s’explique que par un renseignement préalable détaillé sur la disposition interne des bases. La guerre que Washington décrit comme une démonstration de supériorité technologique a laissé, sur les mêmes images satellite, la preuve que l’adversaire savait exactement où viser.
Trente-cinq ans sans une seule victoire
Aucun pays n’a accumulé, dans l’histoire récente, une puissance militaire comparable à celle que les États-Unis déploient aujourd’hui sur le golfe Persique. Porte-avions, escadrons entiers de chasseurs de cinquième génération, systèmes de défense antimissile, un réseau logistique qu’aucune autre armée au monde ne peut égaler. Et pourtant, de la Somalie en 1993 à l’Iran en 2026, en passant par l’Irak, l’Afghanistan, la Libye et la Syrie, cette accumulation matérielle ne s’est traduite, pas une seule fois, par une victoire politique claire, durable et reconnaissable comme telle. On confond systématiquement la force avec le pouvoir, comme si déployer davantage de missiles revenait automatiquement à décider du destin d’une nation étrangère.
La force détruit. Le pouvoir organise ce qui vient après la destruction, et sur ce point Washington échoue de manière constante depuis trente-cinq ans.
La Somalie, en 1993, a laissé dix-huit cadavres de soldats américains traînés dans les rues de Mogadiscio et un retrait précipité quelques mois plus tard, sans que le chef de guerre visé par l’intervention perde jamais le contrôle réel du territoire. L’Irak, en 2003, s’est justifié par des armes de destruction massive qui n’ont jamais existé, a renversé un dictateur et a livré le pays à deux décennies de guerre civile confessionnelle dont Washington a fini par se retirer sans avoir stabilisé quoi que ce soit ressemblant à un État fonctionnel. L’Afghanistan, la plus longue guerre de l’histoire américaine, s’est terminé en août 2021 sur des images de gens tombant d’avions à l’aéroport de Kaboul, tandis que le même mouvement taliban que les États-Unis étaient venus renverser vingt ans plus tôt reprenait le pouvoir en quelques jours. La Libye, bombardée en 2011 sous mandat de l’OTAN pour protéger la population civile, s’est fragmentée en un État failli à deux gouvernements rivaux, avec des marchés aux esclaves documentés par CNN elle-même. La Syrie a absorbé une décennie d’intervention américaine indirecte sans que Washington parvienne jamais à imposer un dénouement politique à sa mesure, et le régime qui a fini par tomber en 2024 l’a fait sous l’effet de dynamiques internes étrangères à toute stratégie tracée depuis le Pentagone.
L’Iran illustre le schéma avec une précision presque pédagogique. On a tué le guide suprême, l’objectif militaire le plus difficile à atteindre dans la relation entre les deux pays, et le régime n’est pas tombé. Son fils a été nommé successeur en huit jours, blessé et convalescent, et il reste au pouvoir. On a déclaré détruit le programme nucléaire en juin de l’année dernière et la guerre a repris quelques mois plus tard. On a annoncé l’anéantissement de la marine iranienne et le détroit d’Ormuz reste fermé. On a fixé un cessez-le-feu à Versailles et il s’est rompu en moins de trois mois. Chaque annonce de victoire a été suivie, avec une régularité presque mécanique, par le fait qui la démentait.
Le schéma n’est pas nouveau, ce qui l’est, c’est la vitesse à laquelle le démenti arrive, alimenté par un système satellite européen que Washington ne peut pas faire taire et par un Sénat qui, en son propre sein, commence à poser des questions gênantes sur des factures qui ne s’accordent pas. Personne à Washington n’a encore expliqué ce que signifierait gagner cette guerre, ni à quel coût humain et budgétaire on accepterait de l’appeler victoire…
G.S.
Sources
– [Iran has hit far more U.S. military assets than reported, satellite images show](https://www.washingtonpost.com/investigations/2026/05/06/iran-us-bases-satellite-images/) – [Guerre d’Iran de 2026](https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27Iran_de_2026) – [Mort d’Ali Khamenei](https://fr.wikipedia.org/wiki/Mort_d%27Ali_Khamenei) – [State funeral of Ali Khamenei](https://en.wikipedia.org/wiki/State_funeral_of_Ali_Khamenei) – [La guerre en Iran a déjà coûté 37,5 milliards de dollars aux États-Unis, selon le Pentagone](https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/la-guerre-des-etats-unis-en-iran-a-deja-coute-37-5-milliards-de-dollars-selon-le-pentagone-ce7f51d8dc81f72d) – [Guerre en Iran, 37,5 milliards déjà dépensés par les Etats-Unis](https://armees.com/iran-guerre-37-5-milliards-deja-depenses-etats-unis/) – [La guerre en Iran coûtera 37,5 milliards de dollars, estime le secrétaire à la Défense](https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/996392/guerre-iran-coutera-37-5-milliards-dollars-estime-secretaire-defense) – [Guerre en Iran, le coût vertigineux des opérations militaires américaines](https://www.publicsenat.fr/actualites/international/guerre-en-iran-le-cout-vertigineux-des-operations-militaires-americaines) – [Deux semaines après la reprise des hostilités, l’Iran intensifie ses attaques](https://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/2026-07-21/conflit-au-moyen-orient/deux-semaines-apres-la-reprise-des-hostilites-l-iran-intensifie-ses-attaques.php) – [La guerre États-Unis–Iran entre dans une nouvelle phase](https://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/2026-07-16/conflit-au-moyen-orient/la-guerre-etats-unis-iran-entre-dans-une-nouvelle-phase.php) – [Fin du cessez-le-feu en Iran, la probabilité de la reprise de la guerre est réelle, estime Adel Bakawan](https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/fin-du-cessez-le-feu-en-iran-la-probabilite-de-la-reprise-de-la-guerre-est-reelle-estime-adel-bakawan_8099390.html) – [Les deux soldats américains tués en Jordanie par l’Iran ont été identifiés](https://www.noovo.info/nouvelles/international/conflit-moyen-orient/article/les-deux-soldats-americains-tues-en-jordanie-par-liran-ont-ete-identifies/)



