Le nombre 18.677 a mis plus d’une décennie à exister et à peine quelques semaines à devenir munition électorale. Il a été produit par la Juridiction Spéciale pour la Paix, le tribunal créé par l’accord de 2016 pour juger les crimes du conflit armé colombien, après un long travail de recoupement sur le recrutement de mineurs dans les rangs de l’ancienne guérilla des FARC. Aujourd’hui, il circule dans des mèmes et des chaînes WhatsApp dirigés contre Iván Cepeda, candidat à la présidence et l’une des personnes qui ont rendu possible l’existence de ce tribunal. L’opération fonctionne par inversion, elle retourne la vérité produite par les institutions de la paix contre ceux qui ont construit l’accord et toute l’architecture destinée à rétablir les droits par la vérité, la justice, la réparation et les garanties de non-répétition. Ce détournement d’une donnée judiciaire vers la propagande en dit plus sur l’état du pays que n’importe quel sondage.
La fabrique du chiffre
Pour comprendre ce qui est manipulé, il faut d’abord comprendre comment se fabrique une donnée judiciaire. La JSP est un tribunal de justice transitionnelle, système judiciaire spécial conçu pour traiter les crimes massifs commis pendant un conflit, avec l’obligation d’établir la vérité avant d’imposer des sanctions. Sa méthode est rigoureuse par construction. Chaque chiffre résulte du croisement de sources étatiques, de rapports de victimes et de registres académiques, éliminant les doublons pour parvenir à des victimes uniques, des personnes avec un nom ou un dossier.
Le Cas 07 enquête sur le recrutement et l’utilisation d’enfants dans la guerre. Ouvert en mars 2019, c’est le seul cas de la JSP consacré aux violences contre les mineurs, couvrant tous les acteurs armés du conflit. En août 2021, par une décision connue sous le nom d’Auto 159, la Chambre de Reconnaissance a présenté les résultats de son exercice de recoupement sur le sous-cas dédié à l’ancienne guérilla, priorisé pour avancer dans la reconnaissance des responsabilités. La donnée issue de ce croisement n’était ni une dénonciation ni un mot d’ordre, mais un univers provisoire de faits construit pour orienter une enquête pénale.
La JSP a établi dans l’Auto 159 de 2021 un univers provisoire de 18.677 victimes uniques de recrutement par les ex-FARC-EP entre 1971 et 2016, après croisement de 31 bases de données et 36 rapports fournis par des organisations de victimes, des institutions de l’État et des universités.
Le cas est loin d’être clos. Les chiffres de ce que d’autres acteurs armés, dont l’État et les groupes paramilitaires, ont perpétré contre cette population émergeront en temps voulu, au fil de l’avancement des sous-cas restants. La donnée, par ailleurs, n’est pas restée figée dans une décision ; elle a continué à produire des effets judiciaires concrets. En novembre 2024, la JSP a mis en cause six ex-membres du dernier Secrétariat des FARC comme principaux responsables de ces crimes.
Au début de 2026, les anciens commandants ont reconnu par écrit les faits attribués par le tribunal, les mauvais traitements, les tortures, les homicides commis contre les mineurs, ainsi que des faits de violence sexuelle, point sur lequel leur reconnaissance a enregistré des divergences partielles. Cette reconnaissance, impensable sans l’accord de paix, est la raison pour laquelle le pays sait aujourd’hui ce qui a été nié pendant un demi-siècle. Et c’est précisément alors, quand la vérité a atteint son point de plus grande solidité, que le chiffre a commencé à circuler comme une arme.
Le mécanisme d’inversion
La manœuvre est d’une simplicité remarquable. On prend une donnée produite par l’institutionnalité de la paix et on la lance contre ceux qui l’ont construite, comme si le chiffre les accusait eux et non les auteurs des crimes. Iván Cepeda a facilité les rapprochements qui ont conduit à la négociation de La Havane et consacre depuis des décennies sa carrière à la défense des victimes, une trajectoire qui a commencé avec l’assassinat de son père, le sénateur Manuel Cepeda, crime pour lequel la Cour interaméricaine a condamné l’État colombien en 2010. Sans des personnes comme lui, le nombre 18.677 n’existerait pas. Personne ne saurait combien d’enfants ont été recrutés, ni où, ni selon quels schémas.
Les fact-checkers ont documenté l’offensive pièce par pièce. Une image virale affirmait que les ex-commandants des FARC avaient été amnistiés pour le recrutement de mineurs et impliquait Cepeda et le président Petro dans ces délits. ColombiaCheck a démontré que c’était faux ; la loi statutaire de la JSP interdit expressément toute amnistie pour ce crime. Une vidéo de 2017 a été tronquée pour laisser croire que Cepeda demandait le respect pour les FARC face aux dénonciations de recrutement, alors que l’enregistrement complet montre qu’il défendait deux associations paysannes lors d’un débat radiophonique.
Un montage imitant la charte d’El Tiempo lui attribuait la proposition d’intégrer les FARC à l’Armée ; le journal l’a démenti. La Silla Vacía a constaté que Cepeda était le candidat contre qui circulaient le plus de mensonges vérifiés, destinés à le présenter comme complice de groupes armés. Ces pièces proviennent de comptes coordonnés et de fermes à contenus, structures rémunérées qui amplifient la propagande sur les réseaux sociaux, dont le financement est presque impossible à identifier.
Tout ne circule pourtant pas dans l’anonymat. Le Centro Democrático a tenté de capitaliser le chiffre contre la campagne de Cepeda, y compris par du matériel publicitaire distribué dans les rues. Daniel Briceño, tête de liste de ce parti à la Chambre des représentants, a déclaré que le sénateur est le candidat des FARC, une imputation que Cepeda a annoncé porter devant les tribunaux.
Le détail qui rend l’opération lisible est la chronologie. La vague de désinformation n’a pas décollé quand la JSP a publié le chiffre en 2021, mais quand les ex-chefs guérilleros l’ont reconnu en pleine campagne présidentielle de 2026. Tandis que la vérité judiciaire avançait vers sa consolidation, la vérité électorale se fabriquait en sens inverse. Ceux qui pendant des années ont combattu l’existence même du tribunal ont découvert que ses produits, dûment décontextualisés, étaient utiles avant même de proposer leur destruction.
Le miroir des 7.837
Cette inversion n’est pas née de rien. Elle est la réponse à un autre chiffre, que certains secteurs de la droite colombienne tentent d’enterrer depuis cinq ans et qui vient de croître. Le Cas 03 de la JSP enquête sur les assassinats et disparitions forcées présentés faussement comme des combattants abattus par des agents de l’État, le crime connu sous le nom de faux positifs, des civils exécutés par des militaires pour gonfler les résultats opérationnels en échange de permissions et de promotions. En février 2021, le tribunal a établi qu’au moins 6.402 personnes avaient été victimes de cette pratique entre 2002 et 2008.
Le nombre est devenu symbole. Les mères des jeunes assassinés l’ont brodé sur des pancartes, peint sur des murs, transformé en le chiffre le plus gênant de la politique colombienne. Des secteurs de l’uribisme l’ont contesté depuis sa publication, attaqué les mères qui le brandissaient, transformé son déni en geste d’appartenance politique, dans un pays où une fresque demandant qui avait donné l’ordre avait été effacée à la demande de l’armée et contestée en justice par des généraux. L’hostilité ne s’est jamais dirigée contre les auteurs confessés, mais contre le nombre.
L’histoire récente a aggravé la gêne. Le 28 avril 2026, lors d’une audience tenue à Apartadó sur le massacre de La Resbalosa, où dix ex-militaires répondaient de l’assassinat de quatre adultes et quatre mineurs commis en février 2005, la JSP a annoncé que l’univers des victimes n’était plus celui que le pays avait mémorisé. Huit corps de 2005, un nouveau chiffre deux décennies plus tard, le même dossier. La mémoire ne se clôt pas par décret. Elle se construit, dossier par dossier, dans des salles d’audience que personne ne filme, à un rythme que les cycles électoraux ignorent délibérément.
La JSP a actualisé de 6.402 à 7.837 le nombre de victimes d’exécutions extrajudiciaires documentées dans le Cas 03, après que son Groupe d’Analyse de l’Information a élargi la période d’étude de 2002 à 2008 vers la plage complète de 1990 à 2016 et intégré des registres du Parquet général et près de mille rapports supplémentaires de victimes.
Les magistrats ont insisté sur le fait que le chiffre est provisoire et dynamique, et qu’il continuera de croître au fur et à mesure que les audiences territoriales en cours se consolideront. Le dossier avance avec une densité qui contraste avec le bruit électoral. La Chambre de Reconnaissance a mis en cause quarante principaux responsables d’une brigade et six bataillons, sept commandants sur onze ont accepté leur responsabilité, et au début de juin 2026, le général à la retraite Mario Montoya déposait devant le tribunal tandis que des ex-militaires reconnaissaient plus de deux cents cas dans le Meta. La justice transitionnelle produit de la vérité à un rythme que la propagande ne peut se permettre d’ignorer.
Face au pouvoir accusatoire des 7.837, qui désigne des crimes d’État, le chiffre du Cas 07 fonctionne aujourd’hui comme un contre-nombre, lancé non contre les responsables du recrutement mais contre le candidat qui incarne l’institutionnalité de la paix. Que cette symétrie réponde à une stratégie coordonnée ou à la mécanique spontanée de la polarisation est quelque chose qu’aucun fact-checker n’a pu établir. Ce qui est observable, c’est la différence entre les deux usages. Les victimes des faux positifs utilisent leur chiffre pour exiger justice des auteurs. Ceux qui fabriquent les mèmes utilisent le chiffre du Cas 07 pour diffamer un tiers qui ne figure dans le dossier ni comme comparant ni comme mis en cause.
Ce qu’un nombre ne peut pas dire
Le second tour du 21 juin oppose Cepeda à Abelardo de la Espriella, avocat qui a représenté l’ex-président Álvaro Uribe dans des litiges pour atteinte à la réputation et qui a reçu son soutien après les résultats du 31 mai, un premier tour qui a laissé les deux candidats séparés par moins de trois points, 43,74 pour cent contre 40,90. Dans cette marge étroite se joue aussi une bataille sur le sens des données publiques. Un électorat qui reçoit des données judiciaires transformées en mèmes perd quelque chose de plus qu’une élection propre. Il perd la possibilité de distinguer ce qu’un tribunal a établi de ce qu’une structure de propagande a fabriqué, entre douze ans de recoupement documentaire et trente secondes de vidéo tronquée.
Les 18.677 victimes du Cas 07 étaient des enfants recrutés par une guérilla. Ils méritent que leur nombre serve à ce pour quoi il a été créé, établir les responsabilités, réparer les préjudices, empêcher la répétition. Chaque mème qui le déforme les victimise une deuxième fois, désormais au service de causes qui ont combattu l’existence du tribunal qui les a comptés. La donnée ne tue pas le récit. En Colombie, en juin 2026, le récit dévore la donnée, la digère et la recrache transformée en son contraire. La seule chose qui reste debout, froide, vérifiable, indifférente au résultat du 21 juin, ce sont les dossiers de ceux qui ont compté un par un ceux que personne n’avait voulu compter…
R.C.
Sources
- JSP · Cas 07, recrutement et utilisation de filles et garçons dans le conflit armé
- JSP · La JEP établit qu’au moins 18.677 enfants ont été recrutés par les Farc-EP, Auto 159 de 2021
- JSP · Cas 03, assassinats et disparitions forcées présentés comme des combattants abattus
- JSP · Stratégie de priorisation du Cas 03, Auto 033 de 2021
- El Tiempo · L’ex-Secrétariat des Farc reconnaît devant la JEP le recrutement de 18.677 enfants
- El Espectador · Faux positifs, la JEP dit que les victimes d’exécutions extrajudiciaires sont 7.837 et non 6.402
- El Colombiano · Faux positifs, la JEP porte le chiffre à 7.837 cas
- La Silla Vacía · Des ex-militaires reconnaissent plus de 200 faux positifs dans le Meta
- ColombiaCheck · Les ex-guérilleros des FARC n’ont pas été amnistiés pour le délit de recrutement de mineurs
- ColombiaCheck · Cepeda n’a pas proposé d’incorporer les Farc à l’Armée ni El Tiempo ne l’a diffusé
- La Silla Vacía · Cepeda n’a pas exigé le respect pour les Farc, mais pour une association paysanne
- La Silla Vacía · Détecteur, les mensonges les plus viraux sur Cepeda, De la Espriella et Valencia
- El Espectador · Profil d’Abelardo de la Espriella, avocat controversé candidat à la présidence



