ANNÉE II  ·  N° 579  ·  JEUDI 9 JUILLET 2026

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ENQUÊTECOLOMBIE

La police active qui doit obéir à Petro figurait déjà dans la campagne de qui exige sa désobéissance

Le 7 juillet, le président élu de la Colombie a demandé publiquement aux Forces militaires de désobéir à Gustavo Petro si ses ordres contredisent la Constitution. Dix jours plus tôt, une alliance de journalisme de données réunissant Cuestión Pública, Vorágine, Rutas del Conflicto, El Veinte et le Centro Latinoamericano de Investigación Periodística avait révélé que près de 17 000 fonctionnaires publics, parmi lesquels des policiers et des militaires en service actif, figuraient inscrits dans la base de données de la campagne qui a porté Abelardo de la Espriella à la Présidence. Petro, de son côté, persiste dans une théorie de fraude électorale par algorithmes qu’aucune autorité électorale compétente n’a corroborée. Entre les deux versions du scandale colombien de juillet 2026, celle qui est documentée et celle qui est inventée, le pays a presque toujours choisi la plus bruyante.

La base de données que personne n’a protégée

La campagne Defensores de la Patria a recueilli, entre 2025 et 2026, plus de 1,4 million d’enregistrements via un formulaire hébergé sur son propre site. Nom, numéro d’identification, courriel, téléphone, commune. La politique de traitement des données assurait que l’information était sécurisée. Elle ne l’était pas. Elle est restée publique sur internet sans aucune protection, et c’est là que l’alliance journalistique l’a trouvée, en croisant ces registres avec la base des serveurs de la fonction publique.

Le résultat n’est pas un soupçon, c’est une archive. Près de 17 000 personnes disposant d’un courriel institutionnel ou d’une correspondance directe avec la masse salariale de l’État apparaissent inscrites comme sympathisantes ou marraines de campagne. Parmi elles, du personnel actif de la Police nationale, de l’Armée, de la Force aérospatiale et de l’Aéronautique civile. Également des fonctionnaires de la Fiscalía, du SENA, de la DIAN, de l’ICBF, de la Procuraduría et de la Contraloría, des institutions dont la fonction est précisément de contrôler le pouvoir, pas de militer pour lui. Dans au moins cinq cas documentés, le fonctionnaire inscrit exerçait une autorité hiérarchique sur la personne qu’il avait parrainée, laquelle avait reçu, durant la même période, un contrat public au sein de la même entité.

Personne n’a négocié cela dans un bureau. Cela s’est fait avec un formulaire web et un clic, la forme la plus banale que puisse prendre la capture d’un appareil d’État. Quand De la Espriella a demandé le 7 juillet aux Forces militaires de ne pas obéir au président sortant, il ne s’adressait pas à une institution neutre attendant des instructions depuis rien. Il s’adressait, en partie, à un réseau qui le connaissait déjà, tissé des mois avant que quiconque ne parle encore de désobéissance civile.

La Colombie possède un rituel minimal pour ces occasions, presque liturgique dans sa simplicité. Le président sortant reçoit l’entrant à la Casa de Nariño, il y a une photographie, une poignée de main, et ce geste oblige les deux parties, celui qui s’en va à remettre l’État sans arrière-pensée, celui qui arrive à le recevoir comme une continuité qui le précède. Iván Duque et Gustavo Petro l’avaient joué à peine quatre jours après le second tour de 2022. Cette fois, le geste reste vacant des deux côtés, et cette vacance en dit plus sur la santé de la transition qu’aucun discours prononcé pendant celle-ci.

Ce que la fraude n’explique pas

Petro soutient depuis la clôture du second tour que le résultat a été altéré par des algorithmes développés par des entreprises privées israéliennes, transmis depuis un serveur avec une adresse IP à Los Angeles. Il n’a présenté aucune preuve. La directrice de la Mission d’observation électorale, Alejandra Barrios, a écarté toute possibilité de fraude massive dès le premier tour et a qualifié le système colombien de transmission des résultats comme l’un des plus solides du continent. La mission d’observation électorale de l’Union européenne, avec 141 observateurs déployés dans trente départements, a validé la fiabilité du processus. La Registraduría a expliqué publiquement ses mécanismes d’audit et de contrôle, confiés cette année pour la première fois à deux cabinets indépendants.

Selon l’alliance journalistique réunissant Cuestión Pública, Vorágine, Rutas del Conflicto, El Veinte et le CLIP, la base de données de la campagne d’Abelardo de la Espriella contenait 1,4 million d’enregistrements, dont près de 17 000 correspondaient à des fonctionnaires publics, y compris du personnel actif de la Police et des Forces militaires.

Rien de tout cela n’absout Petro d’avoir dit ce qu’il a dit. Comparer l’arrivée de De la Espriella à la Présidence au fascisme, évoquer Hitler, s’obstiner dans une théorie sans fondement devant la presse internationale, tout cela a un coût politique réel et constitue une irresponsabilité de la part d’un chef d’État en exercice. Mais le scandale de la fraude inventée a fini par occuper la place du scandale documenté. Un président sortant qui crie sans preuves est un spectacle. Une base de données divulguée qui montre la Police inscrite dans la campagne de celui qui la commandera dès août est un fait, et les faits, en Colombie, remportent rarement le titre.

Le vrai litige, caché derrière le bruit

Iván Cepeda, sénateur et ex-candidat battu, a annoncé qu’il ne reconnaîtrait pas l’autorité de De la Espriella si celui-ci ne renonçait pas à sa citoyenneté américaine, n’éclaircissait pas d’éventuels liens avec la DEA ou la CIA, et ne garantissait pas que Petro ne serait pas extradé. La presse de droite l’a réduit à un mauvais perdant. La lecture est plus précise si l’on regarde qui soutient l’argument. Une vingtaine d’anciens magistrats de la Corte Constitucional, de la Corte Suprema, du Consejo de Estado et de la Jurisdicción Especial para la Paz ont signé un document juridique distinguant avec précision entre la citoyenneté italienne de De la Espriella, acquise par filiation et sans incompatibilité aucune, et sa citoyenneté américaine, acquise par naturalisation en 2023 par un serment exigeant de défendre en priorité la Constitution des États-Unis.

Ce n’est pas une hyperbole rhétorique. C’est un vrai problème constitutionnel, avec un nom technique, conflit de loyautés, et un précédent cité par les signataires eux-mêmes, l’arrêt C-601 de 2015 de la Corte Constitucional. Cepeda a ajouté à cette liste un quatrième motif moins juridique et plus politique, le refus de voir la Colombie intégrer le Bouclier des Amériques, qu’il a décrit comme un mécanisme d’alignement militaire sur les intérêts stratégiques des États-Unis. Dans sa lecture, les trois premières conditions protègent la souveraineté judiciaire du pays face à un président à double loyauté constitutionnelle. La quatrième protège sa souveraineté militaire face à un allié qui a déjà annoncé son intention de l’intégrer à sa propre architecture de sécurité continentale. Même au sein du gouvernement sortant, la stratégie n’a pas fait l’unanimité. Les ministres de la Justice et de l’Énergie ont indiqué publiquement préférer agir dans le débat politique et démocratique plutôt que s’y soustraire, une distance à laquelle Cepeda n’a pas publiquement répondu. L’ex-candidat Enrique Peñalosa, de son côté, a accusé Cepeda d’appliquer deux poids deux mesures, rappelant que Petro conserve lui-même la nationalité italienne sans que personne dans son camp ne l’ait jamais questionné pour cela. L’objection a un mérite formel. Elle passe aussi sous silence qu’aucune des deux nationalités italiennes, ni celle de Petro ni celle de De la Espriella, n’exige le serment de loyauté qu’exige la naturalisation américaine, la distinction juridique précise que les anciens magistrats eux-mêmes ont pris la peine de signaler.

Pendant que ce débat avançait en Colombie, des procureurs fédéraux de Brooklyn ouvraient, selon l’agence AP, une enquête sur d’éventuels liens de Petro avec le narcotrafic. La coïncidence de calendrier ne prouve rien en soi, mais elle documente que l’appareil judiciaire américain était déjà actif contre le président sortant avant même qu’il ne quitte ses fonctions, indépendamment de ce que cette enquête finira par établir. Ce n’est pas un cas isolé. Quelques mois plus tôt, l’influenceur petriste Beto Coral avait été arrêté aux États-Unis en vue d’une expulsion, dans la dernière ligne droite de la campagne, et Petro lui-même figure, avec son épouse et son fils, sur la liste Clinton des sanctions américaines. L’alliance de De la Espriella avec Donald Trump, exhibée sans pudeur tout au long de la campagne, n’est donc pas une promesse pour l’avenir. C’est la continuation d’un schéma déjà en marche.

Chronologie d’une ruptureCOLOMBIE · 21 JUIN — 7 AOÛT 2026 Chronologie d’une rupture COLOMBIE · 21 JUIN — 7 AOÛT 2026 21 JUIN Second tour de l’élection De la Espriella l’emporte avec ~250 000 voix d’avance, l’écart le plus faible de l’histoire récente du pays. 4 JUIL. Cepeda annonce ses conditions Renoncer à la citoyenneté américaine, clarifier les liens avec la DEA ou la CIA, ne pas extrader Petro. 6 JUIL. Petro se rallie à l’appel Le président sortant soutient la désobéissance civile annoncée par Cepeda. 7 JUIL. Le jour de la rupture Empalme suspendu, l’Armée appelée à désobéir, chaises vides à la Casa de Nariño. 20 JUIL. Mobilisation et nouveau Congrès Petro appelle à manifester le jour même de l’installation du nouveau Congrès élu en mars. 7 AOÛT Prise de fonction présidentielle De la Espriella entre en fonction, les deux désobéissances toujours non résolues. ACIDREPORT.CH

L’institution que les deux camps revendiquent

De la Espriella a suspendu le processus de transition le 7 juillet, a qualifié le gouvernement sortant de corrompu, a promis de faire payer Petro pour ses délits, et a annoncé qu’il ne mettrait pas les pieds à la Casa de Nariño avant sa prise de fonction, rompant un rituel républicain que même les transitions les plus tendues de l’histoire récente du pays avaient préservé. Petro a répondu qu’il placerait des chaises vides dans le Palais, en attendant que quelqu’un se décide à venir le recevoir. L’image, pensée comme une dénonciation, a fini par décrire assez exactement l’état de l’institution que les deux camps disent défendre, un salon présidentiel transformé en décor, des chaises disposées et personne assis dessus pour parler à qui que ce soit d’en face.

De la Espriella a accompagné la rupture d’une formule qui fera carrière, l' »obéissance constitutionnelle » comme réponse à ce qu’il a appelé « premières lignes, blocages et terrorisme urbain ». La phrase installe, avant même la prise de fonction, un cadre où la protestation et le délit se trouvent fusionnés d’avance, de sorte que toute forme de résistance future se trouve déjà classée comme menace avant même de se manifester. Le même jour, des généraux et amiraux à la retraite des Forces militaires ont rejeté publiquement l’appel de Cepeda à la désobéissance civile et réaffirmé leur soutien à l’institution entrante, refermant le cercle d’un différend où les deux camps demandent aux mêmes uniformes de choisir leur camp.

Petro, de son côté, a convoqué une mobilisation pour le 20 juillet et promis des adieux publics depuis le sud de Bogotá, la même date à laquelle sera installé le nouveau Congrès issu des législatives de mars, si bien que la place publique et l’hémicycle se disputeront ce jour-là l’attention d’un pays qui ne sait plus très bien laquelle des deux scènes décide encore de quelque chose. Aucun des deux camps ne dispute réellement les urnes. Ils se disputent la loyauté des uniformes, la Police, l’Armée, la Fiscalía. C’est le terrain où se joue le pouvoir en Colombie quand le résultat électoral ne suffit plus à trancher, et c’est précisément le terrain où une base de données divulguée a montré, avant même que n’éclate le scandale public, de quel côté une partie de cet appareil avait déjà penché.

Abelardo de la Espriella a remporté le second tour du 21 juin 2026 avec une avance approximative de 250 000 voix sur Iván Cepeda, la plus faible de l’histoire récente du pays, selon le décompte validé par le Consejo Nacional Electoral.

La Colombie se prépare à une prise de fonction présidentielle le 7 août où le président entrant a déjà demandé aux militaires de désobéir au sortant, et où le sortant a déjà demandé au peuple de désobéir à l’entrant. Entre les deux désobéissances, il existe une asymétrie qu’aucun trino ni aucune allocution dominicale ne parvient à masquer bien longtemps, l’une s’appuie sur une archive divulguée avec des noms, des numéros d’identité et des fonctions que chacun peut vérifier, l’autre sur un serveur de Los Angeles que personne, à ce jour, n’a pu montrer…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur et directeur éditorial d'AcidReport, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

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