Homère a écrit l’Iliade il y a près de trois mille ans. Le premier mot du poème, en grec, est menis. Il ne se traduit pas comme une colère ordinaire. C’est une fureur aux dimensions presque sacrées, une fureur qui désarticule l’ordre naturel des choses. Ce qui suit n’est pas une histoire de batailles mais une dissection de ce que cette menis produit à l’intérieur de l’homme qui l’habite. Achille n’est pas un héros antique réduit à musée pédagogique. C’est un mécanisme. Un mécanisme qui se répète avec une précision déconcertante à chaque époque, dans chaque géographie, dans chaque système politique qui a trouvé dans la rage collective un levier de mobilisation. L’Iliade n’offre ni consolation ni morale édifiante. Elle offre quelque chose de plus inconfortable, une description exacte de ce que la colère enlève à celui qui l’habite, et de ce qu’il faut pour l’interrompre.
La colère comme architecture du monde
Ces dernières années, la colère a acquis droit de cité politique. On la présente comme synonyme de conscience, de lucidité, de résistance. Qui n’est pas furieux, suggère-t-on, n’a pas compris ce qui se passe. Cette opération mérite d’être examinée avec soin, non pour désactiver l’indignation légitime, mais pour la distinguer de quelque chose de plus sombre qui voyage souvent avec elle.
Il y a des raisons concrètes d’être en colère. Il ne s’agit pas de les nier. Les systèmes d’extraction économique fonctionnent avec une efficacité qui aurait fasciné n’importe quel ingénieur du XIXe siècle. Les démocraties libérales produisent toujours plus d’opacité tout en vendant toujours plus de transparence. Les guerres se justifient avec le même vocabulaire humanitaire depuis des décennies, en changeant uniquement les noms propres des civils tués. L’inégalité n’est pas un accident du capitalisme tardif mais son mode de fonctionnement normal dans des conditions de faible régulation. Tout cela est vérifiable. Tout cela produit, raisonnablement, de la colère.
Mais la colère a une propriété qu’il convient de connaître avant de l’habiter comme si c’était une maison. La colère simplifie. Non pas dans le sens de clarifier, mais dans le sens d’amputer. Amputer les nuances, amputer les contradictions, amputer la possibilité que l’ennemi soit aussi un être humain soumis à des forces qu’il ne contrôle pas entièrement. Cette amputation est fonctionnelle à court terme, elle produit de l’énergie, de la cohésion, l’illusion que le problème a un responsable identifiable et donc une solution possible. À long terme elle produit autre chose. Elle produit un monde où chaque personne est, avant tout, son camp.
Achille est le meilleur guerrier achéen. Sa valeur n’est pas en discussion. Il est humilié par Agamemnon, qui lui arrache Briséis dans un geste d’autorité arbitraire qui a moins à voir avec le désir qu’avec la hiérarchie. Agamemnon doit rappeler à Achille qui commande. Achille a besoin que le monde reconnaisse ce qu’il sait être. Les deux ont raison selon leur propre logique. Aucun ne peut céder sans se détruire tel qu’il se conçoit. Le résultat est une paralysie qui coûte des milliers de vies, parce qu’Achille se retire et sans lui les Achéens perdent.
La colère d’Achille ne le lance pas vers le front. Elle l’enferme dans sa tente. Elle l’enferme dans le ressentiment, dans l’élaboration infinie du grief, dans la construction mentale de tout ce qui aurait dû se passer et ne s’est pas passé. Achille, le plus fort, le prédestinéà une gloire immortelle, devient progressivement invisible à lui-même. Il n’existe plus qu’en relation avec ce qu’on lui a fait.
L’homme qui se ferme
L’humiliation réorganise. Elle réorganise la hiérarchie des valeurs, la perception du monde extérieur, la relation avec ses propres alliés. Après avoir été humilié, Achille ne voit plus ses compagnons d’armes comme des compagnons. Il les voit comme des témoins de sa dégradation. Leur présence lui rappelle ce qui s’est passé. L’isolement n’est pas de la lâcheté. C’est, de son point de vue, la seule réponse digne possible. Et pourtant cette réponse a un coût que la colère ne calcule pas, parce que la colère ne calcule pas. La colère ressent.
Ce qu’Achille ne calcule pas, c’est que son enfermement a des conséquences sur ceux qu’il aime. Patrocle, son ami, le seul qui peut l’atteindre, voit mourir ses compagnons pendant qu’Achille reste immobile. Il lui demande la permission de sortir combattre avec son armure, pour que les Troyens croient que le grand est revenu. Achille accepte. Patrocle meurt. Hector le tue.
La colère d’Achille, qui jusqu’à ce moment était une colère froide, statique, de fierté blessée, se transforme. La douleur pour Patrocle ne la dissout pas. Elle s’y superpose. Elle produit un composé nouveau, plus violent et plus aveugle.
L’Iliade documente 243 morts individuelles nommées au combat. La majorité surviennent durant les chants XV à XXII, la période postérieure à la mort de Patrocle, quand Achille retourne sur le champ de bataille. La fureur concentrée d’un seul homme réorganise la géographie du massacre.
Achille sort de sa tente. Il tue avec une efficacité que le poème décrit sans la glorifier, avec la même neutralité qu’il décrirait une inondation. La nature détruit sans malice et sans bonté. Quand il arrive à Hector, le combat n’est pas entre égaux. C’est entre un homme qui essaie encore de défendre quelque chose, sa ville, sa famille, son honneur, et un autre qui ne défend plus rien parce qu’il n’a plus rien à défendre. Il n’a que la fureur.
Il tue Hector. Et ça ne lui suffit pas. Il l’attache au char et le traîne autour des murailles de Troie. Ce détail n’est pas ornemental. Il est diagnostique. La mort d’Hector devrait suffire selon toute logique de vengeance ou de justice militaire. Mais la colère ne connaît pas la suffisance. Chaque acte de destruction, au lieu de la soulager, la confirme et l’exige à nouveau.
Priam dans la tente
Un vieil homme arrive de nuit au camp ennemi. Il n’arrive pas avec des armes ni une escorte. Il arrive seul, traverse les lignes, passe entre les gardes, arrive jusqu’à la tente de l’homme qui a tué son fils et traîné son corps dans la terre.
Priam est le roi de Troie. Il a perdu Hector, qui était non seulement son fils mais le soutien de la ville. Avec Hector mort, Troie est condamnée. Priam le sait. Il ne vient pas sauver Troie. Il vient récupérer un corps pour lui donner une sépulture. Il vient faire la seule chose qu’il peut encore faire pour son fils.
Il s’agenouille devant Achille. Il lui embrasse les mains. Les mains qui ont tué Hector. Il n’y a pas de protocole pour cela dans l’échelle de l’épopée grecque. Il n’y a pas de forme établie pour qu’un roi ennemi s’humilie devant le guerrier qui a détruit son fils. Ce que Priam fait, c’est sortir de tous les cadres disponibles et reconnaître l’autre dans son humanité avant de formuler la moindre demande.
Il ne demande qu’une seule chose. Il n’en appelle ni à la justice ni aux dieux. Il en appelle au père d’Achille. “Pense à ton père”, lui dit-il. Pélée, le père d’Achille, est un vieillard qui attend des nouvelles de son fils de loin, qui ne sait pas s’il reviendra, qui vit dans cette incertitude qui est la condition de tous les pères dont les fils sont en guerre. Priam lui dit qu’il est comme ce père, sauf qu’il sait déjà ce que le père d’Achille craint encore d’apprendre.
Homère compose l’Iliade entre les VIIIe et VIIe siècles av. J.-C. dans une tradition orale d’élaboration collective. Le chant XXIV, où se produit la rencontre entre Achille et Priam, est considéré par la philologie moderne comme l’une des compositions les plus tardives du poème et la plus délibérément construite comme clôture morale, et non narrative.
Achille pleure. Il ne pleure pas pour Hector. Il pleure pour son père. Il pleure pour Patrocle. Il pleure pour lui-même. Les pleurs que produit la colère sont des pleurs de rage et d’impuissance. Ceux que produit la reconnaissance de la douleur d’autrui sont autres. Les premiers ferment. Les seconds ouvrent. Achille, pour la première fois depuis le début du poème, s’ouvre.
Les deux pleurent ensemble. L’assassin et le père du mort. Le vainqueur qui ne sent plus qu’il a gagné quoi que ce soit et le vaincu qui sait déjà qu’il a tout perdu. Achille fait préparer le corps d’Hector. Il le rend. Il accorde à Priam douze jours de trêve pour les funérailles.
Ce que la rencontre interrompt
La colère a des défenseurs intelligents qui soutiennent que sans elle il n’y a pas de changement, que l’indignation est le moteur de l’histoire, que celui qui propose le calme propose en réalité la résignation. L’argument a du poids. L’histoire enregistre suffisamment de cas où l’inaction fut plus destructrice que l’action furieuse. Il ne s’agit pas d’évacuer l’énergie que produit la reconnaissance de l’injustice.
Mais l’Iliade trace une distinction que ces défenseurs font rarement, la distinction entre la colère qui cherche la justice et la colère qui est devenue autonome, qui n’a plus besoin d’objet extérieur parce qu’elle est devenue son propre objet. Achille avant l’arrivée de Priam ne calcule rien. Il habite la colère comme si c’était un paysage permanent. L’arrivée du vieil homme ne le convainc pas que la colère était mauvaise. Elle l’en sort, brièvement, pour lui montrer qu’un autre registre est disponible.
Ce registre n’a pas de nom héroïque dans le vocabulaire épique grec. Ce n’est pas le courage, ni la prudence, ni la ruse. C’est la capacité de reconnaître dans l’autre, même dans l’ennemi, même dans le père de l’homme qui a tué ton meilleur ami, quelque chose qui te concerne. Priam n’arrive pas comme roi de Troie. Il arrive comme père. Cette distinction n’est pas sentimentale. Elle est structurelle. La rencontre est possible parce que les deux hommes sortent temporairement de leurs identités institutionnelles et se reconnaissent dans quelque chose de plus élémentaire.
La colère collective, organisée, celle qui devient mouvement ou idéologie, produit de la cohésion interne et de l’hostilité externe. Elle produit un nous et un eux dont la frontière, une fois tracée, devient progressivement plus rigide. Le mécanisme est fonctionnel pour la mobilisation. Il est désastreux pour tout ce qui vient après, parce que l’après requiert exactement ce que la colère a détruit, la capacité de reconnaître l’autre comme quelque chose de plus que sa fonction dans le conflit.
Ce qui rend la scène du chant XXIV si difficile à digérer, c’est qu’elle survient trop tard. Troie tombera. Achille mourra. Le poème ne se termine ni par une rédemption ni par une transformation durable. Il se termine par des funérailles. L’humanité qui réapparaît ne change pas le résultat de la guerre. Elle le rend seulement plus supportable, brièvement, pour deux hommes qui eurent la rarissime capacité de se voir.
C’est ce qu’Homère offre. Pas une solution. Un exemple de ce qui se passe quand quelqu’un décide, à l’intérieur de la machine de destruction la plus efficace que son monde connaisse, de sortir un instant du cadre et de regarder l’autre sans la protection de la colère.
C’est le seul moment dans l’Iliade où personne ne meurt…
G.S.
Sources
- Homère, Iliade, traduction de Paul Mazon, Les Belles Lettres, 1937
- Gregory Nagy, The Best of the Achaeans: Concepts of the Hero in Archaic Greek Poetry, Johns Hopkins University Press, 1979
- Jonathan Shay, Achilles in Vietnam: Combat Trauma and the Undoing of Character, Scribner, 1994
- Seth Schein, The Mortal Hero: An Introduction to Homer’s Iliad, University of California Press, 1984
- Martha Nussbaum, The Fragility of Goodness: Luck and Ethics in Greek Tragedy and Philosophy, Cambridge University Press, 1986
- James Redfield, Nature and Culture in the Iliad: The Tragedy of Hector, Duke University Press, 1994


