En avril 2026, Olivier Nora a été licencié de Grasset après 26 ans comme directeur. La version officielle a invoqué des résultats financiers. Le motif réel, selon le Nouvel Observateur, était son refus de publier le manuscrit d’un biographe de Jordan Bardella, dont l’incorporation au catalogue lui aurait été exigée directement par Vincent Bolloré. Ce n’était pas la première fois. Entre 2022 et 2026, trois directrices de grandes maisons du même groupe ont été écartées dans des circonstances analogues. Ce qui se passe dans le livre n’est pas une escalade. C’est la conclusion logique d’un projet en exécution depuis plus d’une décennie.
Près de 200 auteurs ont annoncé leur départ de Grasset dans les jours suivants. La Foire du Livre de Paris a tenu son édition d’avril sans le stand de la maison. Personne dans le secteur n’a interprété cette absence comme accidentelle.
La galaxie Hachette
Pour comprendre ce qui se passe, il faut d’abord comprendre qui contrôle quoi. Louis Hachette Group (LHG) est l’entité cotée à la Bourse de Paris qui réunit les actifs éditoriaux et médiatiques issus de la fusion entre Vivendi, le conglomérat de médias de la famille Bolloré, et le groupe Lagardère, l’un des empires de communication les plus anciens de France. L’opération a été finalisée en novembre 2023, au terme d’une procédure judiciaire conclue par la cession du contrôle d’Arnaud Lagardère à son créancier principal. La famille Bolloré détient directement 31,04 % du capital de LHG, suffisant pour exercer un contrôle opérationnel dans un actionnariat où le reste flotte librement sur le marché. Une seule famille impose ses critères sur le catalogue du premier groupe éditorial français.
Sous la marque Hachette Livre se regroupent des maisons qui représentent des siècles d’histoire littéraire. Grasset, fondée en 1907, a publié Proust, Malraux et Mauriac. Fayard, créée en 1857, a édité Soljenitsyne et Houellebecq. Stock est la maison active la plus ancienne de France, fondée en 1708. Calmann-Lévy, JC Lattès, Larousse et Le Routard complètent le périmètre. C’est la première fois dans l’ère contemporaine qu’un seul propriétaire porteur d’un projet politique articulé contrôle simultanément ce volume de catalogues littéraires, scolaires et de référence.
Jean-Christophe Thiery, désigné directeur général de Hachette Livre en octobre 2024, incarne cette nature mieux qu’aucun organigramme. Thiery n’est pas un éditeur. C’est un exécutif de médias dont toute la carrière s’est construite au sein de l’univers Bolloré, comme PDG de Bolloré Media depuis 2001 et président du directoire de Canal+ depuis 2015. Sa trajectoire coïncide exactement avec les années où cette chaîne s’est transformée en principal amplificateur de la droite radicale française, avec Éric Zemmour comme figure centrale avant sa candidature présidentielle de 2022. Au printemps 2026, c’est ce même homme qui remplace Nora à la tête de Grasset.
Vincent Bolloré est un homme d’affaires breton de 72 ans, héritier d’un groupe industriel fondé en 1822. Il a construit sa fortune dans la logistique portuaire africaine, les télécommunications et les médias. Il contrôle un empire qui couvre la télévision (CNews, Canal+), la radio (Europe 1), la presse (Journal du Dimanche, Paris Match) et désormais le premier groupe éditorial de France. Il est l’homme le plus influent de l’écosystème médiatique français et l’un des plus proches de la droite radicale européenne. Son pouvoir s’exerce à travers des structures societaires et des exécutifs de confiance, rarement en public.
Louis Hachette Group a réalisé un chiffre d’affaires de 9,2 milliards d’euros en 2024. La famille Bolloré contrôle 31,04 % de son capital, contre 8,61 % pour Arnaud Lagardère. Hachette Livre regroupe plus de 20 maisons d’édition en France et opère aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Espagne. C’est le numéro un du marché éditorial français, le numéro deux au Royaume-Uni et le troisième groupe éditorial mondial.
Les directeurs sacrifiables
La première victime documentée n’était pas un directeur littéraire mais le PDG d’Hachette Livre lui-même. Arnaud Nourry a dirigé le groupe pendant 18 ans. Lorsqu’il s’est opposé à la fusion avec Vivendi, il a été licencié. Le message était clair. L’indépendance éditoriale n’était pas une politique d’entreprise mais une tolérance révocable. C’était la répétition générale. La suite serait le spectacle en grandeur réelle.
Sophie de Closets, présidente-directrice générale de Fayard depuis 2014, est partie en mars 2022, alors que la négociation entre Vivendi et Lagardère entrait dans sa phase décisive. Dix-huit ans dans le groupe. Son départ a été présenté comme une transition naturelle. Personne dans le secteur ne l’a interprété ainsi. Fayard a été libérée pour sa recomposition.
Isabelle Saporta lui a succédé en juin 2022. Docteure en sciences politiques, journaliste d’investigation avec une oeuvre propre, elle avait construit chez Fayard un catalogue cohérent avec une ligne intellectuelle reconnaissable, éloignée du consensus médiatique dominant. C’était exactement le type de catalogue qu’un actionnaire porteur d’un projet politique propre ne pouvait tolérer indéfiniment. En mars 2024, alors que Bolloré contrôlait effectivement Hachette, Saporta a été convoquée à l’entretien préalable au licenciement, la procédure formelle préalable au congédiement dans le droit du travail français. Le motif déclaré était son refus de partager la direction de Fayard avec Lise Boëll, nouvelle directrice de Mazarine. Ce que ce motif ne disait pas, c’est qui était Lise Boëll : l’éditrice qui avait construit la carrière d’Éric Zemmour chez Albin Michel et celle de Philippe de Villiers chez Plon, deux figures de la droite radicale française dont l’irruption dans le débat public a été possible, en partie, grâce aux livres qu’elle a choisi de publier. Installer Boëll chez Fayard n’était pas une décision éditoriale. C’était un signal d’alignement. Saporta a refusé. La substitution a été effective en juin 2024. Ce qui a suivi était prévisible.
Sous Lise Boëll, Fayard a commencé à publier les ouvrages de Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella et Philippe de Villiers. Nicolas Diat, biographe officiel de Bardella dans cette même maison, a également été le détonateur de l’affaire Nora. Son manuscrit, dont l’incorporation au catalogue de Grasset aurait été exigée directement à Nora par Bolloré, a fini par être le prétexte qui a rendu public ce qui s’était produit dans le silence jusque-là. Nora a refusé. Bolloré a confirmé le “désaccord” dans le Journal du Dimanche du 19 avril 2026, en le présentant comme une différence de critère sur la date de publication du prochain livre de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal. L’argument économique comme couverture de la décision politique est une formule connue. Dans l’univers Bolloré, elle a été utilisée au moins quatre fois en trois ans.
Ce qui fait du cas Saporta le plus instructif des quatre est sa précision chirurgicale. On n’a pas licencié une directrice pour ses résultats. On l’a licenciée pour avoir refusé d’ouvrir la porte. La différence n’est pas mineure, elle implique que l’objectif n’était pas uniquement de remplacer des personnes mais de reconfigurer le type de catalogue que ces personnes avaient construit.
Le catalogue comme outil
La recomposition se lit dans les titres. Fayard, qui sous Sophie de Closets était reconnue pour son sérieux historique et sa diversité intellectuelle, publie depuis l’arrivée de Lise Boëll les livres de Sarkozy, Bardella et Villiers. La biographie de Bardella écrite par Nicolas Diat, Ce que je cherche, est sortie avec un tirage initial de 150 000 exemplaires et une campagne à l’échelle nationale. Le schéma est lisible sans effort. Une maison au prestige historique se convertit en plateforme d’amplification de figures politiques proches du propriétaire. Ce n’est pas une conspiration. C’est une politique éditoriale exécutée avec le même sang-froid qu’on applique à n’importe quelle ligne de produit.
Ce schéma n’est pas nouveau. CNews a été transformée entre 2019 et 2021 en principal canal du discours de l’extrême droite française. Europe 1 a vu partir 80 journalistes et a réorienté sa programmation comme extension radiophonique de CNews. Le Journal du Dimanche a été mis au pas en 2023 après une grève qui a duré des semaines sans que la direction ne cède. Dans chaque cas, le cycle a été identique. Acquisition, restructuration de la direction, recomposition du contenu. Ce qui se passe depuis 2023 dans le secteur du livre est la continuation d’un modèle éprouvé, avec une différence que la télévision n’a pas. Un catalogue éditorial ne se refait pas en semaines mais en années, et ses effets ne se dissipent pas avec le cycle d’audiences suivant. Les décisions prises aujourd’hui chez Grasset ou Fayard s’inscriront dans les bibliographies de référence de la culture française pour des décennies. Les directeurs qui demeurent à Stock, Calmann-Lévy et JC Lattès savent exactement ce qui est arrivé à leurs collègues. Leur silence est aussi une forme de réponse.
Deux empires, un marché
Il serait inexact de présenter Bolloré comme le seul acteur de la concentration éditoriale française. En janvier 2025, le groupe Editis a finalisé l’absorption du Groupe Delcourt, premier éditeur indépendant français de bande dessinée et de roman graphique. Editis appartient au holding Czech Media Invest du milliardaire tchèque Daniel Křetínský, présent également en Allemagne, au Royaume-Uni et en Belgique. Ce n’est pas le même projet politique, mais la même logique structurelle. Des actifs culturels concentrés entre les mains de propriétaires dont la motivation première n’est pas littéraire. Křetínský n’a pas licencié de directeurs pour refus de publier des manifestes politiques. Cette différence délimite ce qui est spécifique au cas Bolloré. Ce n’est pas la concentration qui le distingue. C’est la dimension politique explicite et la cohérence du projet dans le temps.
Le marché du livre français se partage entre deux grands pôles de capital concentré, avec Gallimard comme seul acteur de poids maintenant une structure indépendante via le holding Madrigall. Les maisons véritablement indépendantes opèrent avec un accès restreint aux réseaux de distribution de ces groupes. L’indépendance éditoriale n’est pas une posture artistique. C’est une condition économique de plus en plus précaire.
Ce que Bolloré a construit est ce qu’Antonio Gramsci appellerait hégémonie culturelle, entendue comme la capacité d’imposer la vision du monde d’un groupe social comme sens commun à travers les institutions qui produisent et distribuent la culture. La télévision, la radio, la presse hebdomadaire et maintenant le livre. Tous les territoires où se forme l’opinion d’une société intégrés, méthodiquement, sur plus d’une décennie, à son contrôle. Que ce processus se soit déroulé sous les yeux des autorités de régulation et du gouvernement sans qu’aucune instance ne l’arrête en dit autant sur Bolloré que sur l’État qui le lui a permis.
Conclusion
Olivier Nora n’est pas un martyr de la cause littéraire. Il était le directeur d’une filiale d’un groupe privé, révocable par ses actionnaires comme tout cadre dans une structure marchande. C’est précisément ce qui rend son cas perturbant. Ce n’est pas une exception, c’est la norme en fonctionnement. Le mécanisme qui l’a éjecté est systématique, documenté en quatre instances distinctes, et aucune institution française n’a trouvé les instruments légaux ni la volonté politique pour le contenir. Le président Macron a visité la Foire du Livre et a exprimé son soutien aux auteurs qui partaient. La déclaration ne modifie pas la structure du capital.
Le livre peut rester un territoire de résistance, mais uniquement si ceux qui l’habitent comprennent qu’ils n’opèrent plus dans un marché culturel. Ils sont dans un territoire politique. Et dans ce territoire, comme dans tous les territoires politiques, la neutralité est aussi une façon de prendre parti…
G.S.
Sources
- Bolloré défend Grasset après le départ de 170 auteurs et d’Olivier Nora, RTS Info, Avril 2026
- Licenciement d’Olivier Nora : 115 auteurs annoncent leur départ de Grasset, Livres Hebdo, Avril 2026
- Départ d’Olivier Nora : Vincent Bolloré sort du silence dans le JDD, Puremédias, Avril 2026
- Isabelle Saporta sera licenciée de la direction de Fayard, Le Monde, Mars 2024
- Saporta fait ses cartons : Adieu Fayard et Bolloré, bonjour la liberté ?, Actualitté, Mars 2024
- Lise Boëll appointed CEO of Éditions Fayard, Hachette Livre, Juin 2024
- Hachette Livre announces the appointment of Jean-Christophe Thiery as Deputy CEO, Lagardère, Octobre 2024
- Louis Hachette Group, Wikipedia EN, consulted Avril 2026
- Visualisez la galaxie Bolloré dans le monde de l’édition, Franceinfo, Avril 2026
- French collective urges Hachette Livre authors to jump ship over right wing shift, The Bookseller, Avril 2026
- L’Autorité autorise le rachat du groupe Delcourt par Editis, Autorité de la concurrence, Décembre 2024


