ANNÉE II  ·  N° 538  ·  VENDREDI 22 MAI 2026

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AcidReport
ESSAISUISSE

AcidReport tourne sur leurs serveurs. Nous avons choisi Infomaniak avant que ce soit une déclaration politique. Boris Siegenthaler vient d’en faire une

Le 13 mai 2026, Boris Siegenthaler a signé un document. Il n’a pas prononcé de discours devant le Parlement européen. Il n’a pas engagé d’agence de relations publiques pour expliquer sa vision du monde numérique. Il n’a pas publié de manifeste. Il a signé un document qui a transféré la majorité des droits de vote d’Infomaniak Group SA, l’entreprise de cloud qu’il a fondée il y a plus de trente ans dans un cabanon de jardin aux portes du CERN à Genève, à la Fondation Infomaniak, une structure de droit suisse d’utilité publique. Depuis cette date, l’entreprise est, au sens le plus précis et le plus radical du terme, invendable.

Le mot n’existe pas dans le vocabulaire du capitalisme de plateforme. Il ne figure pas dans les manuels de gestion ni dans les feuilles de route des fonds d’investissement qui administrent le monde technologique depuis leurs bureaux de San Francisco, New York et Londres. Tout se vend. Tout a un prix. WhatsApp a valu 19 milliards de dollars en 2014 quand Meta l’a rachetée. Instagram, un an avant, un milliard. TikTok est en vitrine depuis des années, attendant qu’un gouvernement trouve la formule politique pour que Pékin cède l’algorithme à prix raisonnable. Le secteur européen du cloud, présenté pendant des années comme alternative souveraine aux géants américains, n’échappe pas à cette logique. Et l’histoire récente le démontre avec une brutalité qui n’a pas besoin d’ornement.

Lyon, août 2025, la répétition générale

En août 2025, le fonds américain Carlyle a mis 525 millions d’euros sur la table pour s’emparer de Ciril Group, opérateur lyonnais spécialisé dans l’hébergement de données pour les collectivités locales françaises. Communes, hôpitaux, organismes publics. La moitié de ses clients sont des acteurs du secteur public qui gèrent des données de santé, des registres civils, des finances municipales. La famille propriétaire a accepté. Ce qui a suivi est exactement ce qui suit toujours. Bercy a ouvert une enquête. Plusieurs députés ont envoyé des courriers au ministre. Le ministère de l’Économie a même étudié une participation de Bpifrance pour atténuer la perte de souveraineté. Bruit institutionnel, questions parlementaires, investigations. Ciril Group s’est retrouvé, quoi qu’il en soit, dans les mains d’un fonds enregistré sous juridiction américaine. Le mécanisme a fonctionné exactement comme il était conçu pour fonctionner.

C’est le problème. C’est ce qui arrive quand il n’existe pas de document comme celui que Siegenthaler a signé.

L’arme légale que personne n’a vue venir

L’instrument juridique qui rend ce document urgent a un nom précis. Cloud Act. Adopté par le Congrès des États-Unis en mars 2018, enfoui dans une loi budgétaire de deux mille pages que personne n’a lue en entier, le Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act modifie le Stored Communications Act de 1986, un texte rédigé quand internet était un projet universitaire. Le principe qu’il établit est simple dans sa formulation et dévastateur dans ses conséquences. Les autorités fédérales américaines peuvent contraindre toute entreprise sous juridiction américaine à livrer les données qu’elle contrôle, indépendamment de l’endroit où elles sont physiquement stockées. Peu importe si les serveurs sont à Francfort, à Dublin, à São Paulo ou à Genève. Peu importe si les données appartiennent à des citoyens n’ayant aucun lien avec les États-Unis. Peu importe si l’entreprise respecte scrupuleusement toutes les normes de protection des données de son pays. Ce qui compte, le seul critère que le Cloud Act reconnaît, c’est la juridiction applicable au fournisseur.

L’aspect le plus inquiétant du dispositif n’est pas technique mais procédural. Aucune procédure d’entraide judiciaire internationale n’est requise. La personne ou l’organisation dont les données font l’objet de la demande n’est pas informée. L’État où résident physiquement les données n’est pas consulté. L’accord se produit directement entre l’agence fédérale américaine et l’entreprise américaine. Le reste du monde observe de l’extérieur, sans savoir que l’opération a eu lieu.

En 2019, un rapport de l’Assemblée nationale française a qualifié le Cloud Act d' »étape supplémentaire de l’unilatéralisme extraterritorial américain » qui ignore totalement la souveraineté des États et l’application de leurs normes de droit. Le rapport a été débattu, bien accueilli et archivé. Il n’a rien changé. (Assemblée nationale française, 2019)

Ce que fait le Cloud Act n’est ni une erreur ni une anomalie corrigeable par un traité plus soigneux. C’est une décision politique délibérée. La géographie n’a pas d’importance. La souveraineté des États sur leurs données est une illusion administrative quand elle entre en collision avec une ordonnance fédérale américaine.

265 milliards d’euros sous juridiction étrangère

Ce principe s’applique à une infrastructure que trois entreprises américaines contrôlent dans des proportions qu’aucun débat européen ni latino-américain n’a réussi à réduire de manière significative. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud captent entre 62% et 69% du marché mondial du cloud.

Les acteurs américains absorbent 83% des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe, selon une étude du Cigref d’avril 2025. Cela représente 265 milliards d’euros annuels sous juridiction étrangère. Les principaux fournisseurs européens alternatifs, SAP, Deutsche Telekom et OVH, atteignent chacun environ 2% de parts de marché. (Cigref / Asterès, avril 2025)

Le marché a parlé. Il parle depuis des décennies. L’Amérique latine n’est pas dans une position différente. Le Brésil, le Mexique, la Colombie et l’Argentine hébergent leurs données gouvernementales, sanitaires et financières dans des infrastructures dominées par les mêmes trois acteurs, soumis au même Cloud Act. AWS étend activement sa présence dans la région avec de nouvelles zones au Mexique et des projets au Chili. L’usage du cloud croît dans tous les pays latino-américains, mais les lois locales de protection des données, la LGPD brésilienne, les normes colombiennes, les réglementations sectorielles mexicaines, n’ont pas modifié la dépendance structurelle. Les données des citoyens latino-américains, leurs dossiers médicaux, leurs transactions bancaires, leurs communications, transitent par des infrastructures qu’un tribunal fédéral américain peut réclamer à tout moment, sans préavis, sans procédure internationale, sans en informer personne.

Huit ans de réponses qui ne répondent à rien

L’Europe essaie de répondre à cette réalité depuis huit ans. Depuis 2018, le Conseil européen travaille sur son projet de directive e-Evidence, son propre Cloud Act européen, destiné à harmoniser les ordonnances européennes de production de preuves électroniques. En avril 2026, la Commission européenne a attribué un marché de 180 millions d’euros à quatre projets de cloud souverain pour ses propres institutions, présenté dans les communiqués officiels comme un premier signal concret. L’Office fédéral de la santé publique suisse tente d’exclure Microsoft, Google et IBM de son projet de numérisation des données de santé SwissHDS parce que les juristes du gouvernement fédéral ont conclu que le Cloud Act est incompatible avec la protection des données médicales. Amazon a lancé son European Sovereign Cloud, une construction marketing que ses propres critiques juridiques qualifient de fiction. Tant que le fournisseur est une entreprise américaine, la souveraineté opérationnelle ne produit pas de souveraineté juridique. La géographie des serveurs ne change pas la juridiction de l’opérateur. Microsoft a augmenté ses prix aux clients européens jusqu’à 25% en 2026, sans qu’aucun gouvernement puisse faire autre chose que protester.

Des signaux, disent les analystes. Des déclarations d’intention, précisent les ministères. Des processus en cours, confirment les cabinets. Ce ne sont pas des documents signés qui produisent des effets juridiques immédiats et irréversibles.

Le mur qui fonctionne vraiment

Boris Siegenthaler a signé un document qui produit des effets juridiques immédiats et irréversibles.

L’architecture qu’il a construite mérite d’être comprise dans sa précision, parce qu’elle n’est pas symbolique. La Fondation Infomaniak, structure d’utilité publique reconnue sous droit suisse et soumise à la surveillance des autorités cantonales genevoises, reçoit des actions spéciales non cessibles qui lui confèrent 65% des droits de vote de l’entreprise, en ne détenant que 15% de sa valeur économique. Cette dissociation entre pouvoir de contrôle et valeur financière est le noyau du dispositif. Elle sépare la gouvernance de la logique de marché. Aucun acheteur, aucun fonds d’investissement, aucun héritier, aucune offre future ne peut modifier les engagements fondateurs sans l’accord de la Fondation. Il n’y a pas de prix suffisant parce qu’il n’existe pas de mécanisme de vente possible. L’opération a été validée à l’unanimité par Siegenthaler et les 36 collaborateurs actionnaires de l’entreprise. Une Charte des participations signée inscrit dans les statuts les principes d’indépendance, de souveraineté numérique, de protection de la vie privée, d’ancrage local et de responsabilité environnementale. Ce sont des engagements exigibles devant un tribunal. Pas des valeurs publiées sur le site web.

L’entreprise que ce document protège a une réalité matérielle qu’il importe de préciser. Infomaniak n’est pas une startup idéologique vivant de subventions publiques. Elle a facturé 56 millions de francs suisses en 2025, avec une croissance de 17% sur l’année précédente, sans capital externe. Ses 316 employés travaillent tous en Suisse, sans sous-traitance. Ses centres de données à Genève et Zurich sont conçus et exploités sans intermédiaires étrangers. Son nouveau centre à Plan-les-Ouates récupère 100% de l’électricité consommée pour chauffer 6.000 logements du canton de Genève. Ses impôts sont payés là où la valeur est créée, sans optimisation fiscale. Elle autofinance son développement depuis sa fondation. Elle n’a jamais eu besoin de vendre, et c’est exactement ce qui rend le document possible.

De l’intérieur

Cet article est hébergé sur les serveurs d’Infomaniak. Non comme publicité, mais comme position d’énonciation. AcidReport a choisi Infomaniak avant que ce geste devienne une déclaration politique, avant que la fondation existe, avant que le Cloud Act soit débattu dans les ministères européens. Les données de cette publication sont à Genève, sous droit suisse, dans une entreprise qui vient de se blinder juridiquement contre toute acquisition étrangère. Nous la savions indépendante. Elle l’est maintenant par écrit, avec des conséquences qu’aucun fonds américain ne peut annuler.

Ce que Siegenthaler a fait n’est pas le geste romantique d’un entrepreneur à bonne conscience. C’est de l’ingénierie juridique froide, appliquée avec une précision chirurgicale, au service d’un refus concret et vérifiable. Le refus que l’infrastructure numérique dépende de la volonté d’un fonds d’investissement qui a besoin d’un retour trimestriel, de la succession d’un fondateur dont la famille pourrait préférer la liquidité, d’une offre suffisamment généreuse arrivée au mauvais moment. Ce qui est arrivé à Ciril Group à Lyon n’était ni une catastrophe ni une trahison. C’était le fonctionnement ordinaire du marché appliqué à des actifs que les États européens, et les latino-américains, n’ont jamais décidé de traiter comme stratégiques tant qu’ils étaient rentables et commodes à utiliser. Siegenthaler a décidé de ne pas attendre que quelqu’un prenne cette décision à sa place.

Le capitalisme a un prix pour tout. Le 13 mai 2026, à Genève, un homme a trouvé le moyen que son entreprise n’en ait aucun. Ce n’est pas fréquent. Cela exige trois conditions simultanées que le même acteur réunit rarement. Une structure juridique permettant ce blindage, une rentabilité éliminant la dépendance aux investisseurs externes, et la volonté de renoncer à la liquidité que représenterait une vente au moment de la plus grande valeur. Les trois conditions étaient réunies. Le mécanisme existe, fonctionne, et est disponible pour qui veut le répliquer.

Le reste du monde attend toujours que ses gouvernements prennent cette décision à sa place…

G.S.

Sources

  • Infomaniak, communiqué officiel de création de la Fondation Infomaniak, 13 mai 2026
  • Le Temps, « Infomaniak passe sous le contrôle d’une fondation d’utilité publique », 20 mai 2026
  • Le Temps, éditorial « La Suisse tient un contre-modèle aux géants américains du numérique », 20 mai 2026
  • Le Journal des Entreprises, « Le rachat de Ciril Group par Carlyle scruté de près par Bercy », août 2025
  • Cigref / Asterès, étude sur la dépendance européenne au cloud américain, avril 2025
  • Bilan.ch, « Cloud Act : les données en Europe restent accessibles aux USA », décembre 2025
  • 24 Heures, « L’OFSP veut exclure les géants tech américains d’un projet de numérisation », mai 2026
  • Usine Digitale, « Amazon, Microsoft et Google règnent sur le cloud européen », mai 2026
  • IT for Business, « AWS lance son European Sovereign Cloud avec une naïveté calculée très américaine », janvier 2026
  • PME.ch, « Infomaniak, l’alternative aux GAFAM », avril 2026
  • ICTjournal, « Infomaniak verrouille son indépendance via une fondation », mai 2026
  • SP Global Market Intelligence, « Hyperscalers continue global data center expansion », février 2026
  • Congrès des États-Unis, Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (Cloud Act), mars 2018
  • Assemblée nationale française, rapport sur la souveraineté des entreprises européennes face à la juridiction américaine, 2019
Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et s'est formé au milieu de l'effondrement des récits officiels. Écrivain suisse-colombien, individu de troisième culture et fondateur d'AcidReport, un média sans affiliation, sans marketing et sans sponsors. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, l'archive et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine : avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un outil de rupture, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité soutenue. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification rigoureuse des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Il croit en la parole comme acte politique, comme forme de protection contre l'oubli et comme possibilité de réparation symbolique pour ceux qui ne peuvent plus parler.

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