ANNÉE III  ·  N° 656  ·  MERCREDI 7 OCTOBRE 2026

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Israël paie l’entreprise de l’ancien directeur de campagne de Trump pour influencer ce que ChatGPT répond sur Gaza

Entre le 6 et le 14 août 2026, un institut dont le Guardian n’a trouvé aucune existence légale, sans adresse, sans personnel nommé et sans un seul auteur signataire, a publié 124 rapports d’apparence académique sur Gaza, la famine, le génocide et l’antisémitisme, soit plus de 560 000 mots en neuf jours. Les détecteurs de texte généré par intelligence artificielle, appliqués à un échantillon, signalent une rédaction automatique. Les pièces que la loi américaine oblige à déposer décrivent la chaîne de commandement, qui part de l’Agence de publicité du gouvernement d’Israël (LaPam), passe par la filiale allemande de Havas, groupe publicitaire français dont le capital est contrôlé à peu près pour moitié par des entités de Bolloré, et aboutit à une petite société de production new-yorkaise nommée Piro. Leurs lecteurs sont surtout les machines qui répondent à la place du lecteur, ChatGPT, Perplexity et leurs équivalents. Israël nie mener des opérations d’influence aux États-Unis.

Un institut sans adresse ni auteurs

Le Hanover Institute for Public Policy se présente comme un think tank, une institution qui produit de la recherche pour orienter le débat public. Son site affirme étudier « les intrants qui alimentent l’antisémitisme aux États-Unis » et que ses rapports ne prennent pas position. Tous portent sur Israël et la Palestine, presque tous ont pour titre une question et aucun n’est signé.

Le site explique l’omission. « Les chercheurs ne sont pas nommés, car un constat doit tenir ou tomber sur ses sources plutôt que sur le prestige de celui qui les a réunies, et parce que le sujet attire le harcèlement », dit sa page À propos, selon 404 Media. La même page fait naître l’œuvre d’une anecdote du fondateur sur un survivant de l’Holocauste, invérifiable puisque personne ne la signe.

Alice Lee, analyste de NewsGuard, a décrit le site comme une imitation d’« un think tank américain crédible typique, jusqu’au nom générique, à la mise en page et à la palette rouge, blanc et bleu ». Ses conditions d’utilisation renvoient à « l’État où l’Institut est établi » sans dire lequel.

Ce matériel est distribué par Piro, Inc. au nom de Havas Media Germany GmbH, agissant au nom de l’Agence de publicité du gouvernement d’Israël (LaPam). La divulgation identifie la relation contractuelle entre les parties et n’indique ni paternité ni contrôle éditorial. (Pied de page des rapports du Hanover Institute for Public Policy, traduction propre)

Hanover ne cache pas son financeur, il le dépose en pied de page, là où le trouve celui qui descend jusqu’au bout.

Une chaîne de sous-traitances qui passe par Havas

Aux États-Unis, une loi de 1938 connue par son sigle, FARA (Foreign Agents Registration Act), oblige quiconque travaille pour un gouvernement étranger à le déclarer au Département de la Justice et à étiqueter le matériel diffusé en son nom. Piro, Inc., société de production new-yorkaise cofondée par Daniel Rosenberg, s’est enregistrée le 2 juin 2026 sous le numéro 7732 et a déposé depuis les rapports de Hanover. Le mandant qui figure dans son annexe contractuelle n’est pas directement l’État israélien. C’est « Havas Media Germany GmbH au nom de l’Agence de publicité du gouvernement d’Israël (LaPam) ».

Deux factures de Havas à Piro figurent au dossier, 900 000 dollars le 30 avril 2026 et 100 000 le 20 juin pour deux mois de travail, soit un million en deux ordres de travail selon le Guardian. Rien n’établit quelle part a financé Hanover. Politico associe les premiers rapports à 100 000 dollars destinés à diffuser un contenu « exact, étayé et accessible » sur les sujets que fixeraient le client et le ministère israélien des Affaires étrangères.

Le contrat entre Piro et Havas Media Germany, daté du 30 avril 2026, totalise 900 000 dollars répartis entre stratégie (190 000), supervision de production (80 000), coûts de production (400 000), conseil en distribution (95 000), conseil média (35 000) et analytique (100 000). (Registre FARA 7732, annexe AB)

Piro n’est pas la seule sous-traitante. Selon le Guardian, la filiale allemande de Havas a versé 15 millions de dollars à Clock Tower X, l’entreprise de Brad Parscale, ancien directeur de campagne de Donald Trump, en six versements entre octobre 2025 et mars 2026, et environ 9,9 millions à Targeted Communications Global entre octobre et décembre 2025. Près de 25 millions à deux sociétés américaines en cinq mois. Le quotidien n’a trouvé aucune adjudication publique couvrant cette période, et les précédentes, accordées par LaPam à des entités de Havas, totalisaient des contrats de 39, 29 et 17,5 millions de dollars et un de 58,3 millions en 2023.

Selon le communiqué de Havas du 20 février 2026, Bolloré SE détient 30,4 % du capital et la Compagnie de l’Étoile des Mers, contrôlée par Bolloré Participations, environ 19 %, plus 2,9 % que son président, Yannick Bolloré, transfère à cette même compagnie, de sorte que, le transfert achevé, les entités du groupe avoisinent la moitié. Aucune pièce consultée ne relie cette famille à la rédaction des rapports, et le pied de page affirme que Havas Media Germany n’exerce aucun contrôle éditorial. Le lien documenté est de propriété. La propriété ne prouve pas l’intention, mais elle dit à qui appartient l’intermédiaire qui facture.

Piro, l’enregistrée, ne signe pas un seul texte. Havas, LaPam, l’ambassade d’Israël et Hanover n’ont pas répondu à Politico ni au Guardian. Rosenberg a déclaré à Politico que sa société avait été engagée « pour contrer la désinformation sur Israël par une information vérifiable ». Le ministère israélien des Affaires étrangères a affirmé que l’État ne mène pas d’opérations d’influence aux États-Unis.

Écrire pour être cité

Presque tous les titres sont des questions, celles qu’un utilisateur tape dans un chatbot. « Israël commet-il un génocide à Gaza ? », « Existe-t-il une politique de famine à Gaza ? », « L’armée israélienne est-elle la plus morale du monde ? ». Le rapport sur la prétendue politique de famine, du 12 août, montre le moule. Il s’ouvre sur un bloc de constats clés à puces, répète la question dans chaque intertitre et se clôt sur une foire aux questions où chaque question imite celle d’un utilisateur et chaque réponse est brève, autonome, prête à être copiée. Il cite de vraies sources, des organismes de l’ONU, Amnesty International, l’armée israélienne elle-même, sans en lier aucune, et renvoie sur chaque page à d’autres rapports du même institut.

Un modèle qui cherche des sources trouve un texte déjà découpé en réponses, et s’il cherche une seconde source pour recouper, le réseau de liens internes peut le ramener au même institut.

Le contenu n’est pas celui que sa couverture annoncerait. Le rapport admet la classification de famine que le système international de mesure alimentaire, l’IPC, a émise en août 2025, admet que cinq organismes, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont parlé de la faim utilisée comme méthode de guerre, et conclut qu’aucun tribunal ne s’est prononcé. Rien n’est faux. Le texte déplace la barre de mesure jusqu’à un jugement qui n’existe pas, et dès lors chaque avis se trouve ravalé à l’affirmation d’une partie. Selon le Guardian, 20 des 124 rapports rappellent qu’aucun tribunal n’a rendu de verdict sur les accusations de génocide ou d’apartheid, et 55 présentent les chiffres de victimes et d’aide comme provenant d’« une partie aux faits », formule qui s’applique aussi bien aux chiffres israéliens qu’aux palestiniens. Une étude de 2022 sur les commentaires antisémites sur Facebook apparaît citée 454 fois dans 88 rapports, et Nick Cleveland-Stout, du Quincy Institute, observe que la répétition lie le débat sur la politique israélienne à l’antisémitisme.

Autre signal technique. Un fichier nommé llms.txt, placé à la racine d’un site pour que les modèles de langage le lisent plus facilement, figurait sur le site de Hanover et appartenait à Res, une plateforme américaine qui vend ce que le secteur appelle l’optimisation pour moteurs génératifs, soit des contenus conçus pour que ChatGPT, Perplexity, Claude ou Gemini les citent. Après l’appel de Politico, les mentions de Res ont disparu. Son directeur, Hai Tran, répond que son rôle figure dans l’enregistrement auprès du Département de la Justice. Piro vend un service nommé AI Story Optimization. « Chaque jour, davantage de parcours d’achat commencent par une conversation avec une IA plutôt que par une recherche Google. Si les modèles ne comprennent pas votre histoire, ils raconteront celle d’un autre », écrit Rosenberg sur LinkedIn, selon 404 Media.

Dans les pièces de Piro ne figurent ni le mot intelligence artificielle, ni chatbot, ni moteur de recherche. Que Hanover ait été pensé pour les machines, c’est le format, le fichier de Res, les analyses de texte et le catalogue commercial de son propre prestataire qui l’établissent, non une clause. Pangram a conclu que trois rapports analysés par 404 Media étaient entièrement écrits par IA, bibliographie exceptée, et GPTZero a signalé onze rapports sur douze tirés au hasard par Responsible Statecraft avec une confiance élevée. Un échantillon ne prouve pas que les 124 le soient. Sur un autre front la clause existe. Selon les registres FARA que citent Responsible Statecraft et le journaliste Jack Poulson, le contrat que Havas Media Germany a signé le 8 septembre 2025 avec Clock Tower X engage le « déploiement de sites web et de contenus pour produire des résultats de cadrage GPT dans les conversations avec GPT ». Ce que Hanover fait sans clause, Clock Tower X le fait avec elle.

Une réponse que personne ne signe

Politico a testé ChatGPT et Perplexity le 14 août avec des questions neutres sur Gaza, l’antisionisme et l’antisémitisme, et tous deux ont cité à plusieurs reprises du matériel de Hanover. Le Guardian a obtenu de ChatGPT quatre liens vers des rapports de l’institut, accompagnés d’un avertissement sur la polémique autour de son financement. Une citation n’est pas un entraînement et aucun test publié que j’ai pu consulter ne démontre que les réponses des modèles ont changé.

L’argument rassurant s’arrête là, et il est fragile. Hanover n’avait pas besoin de convaincre quiconque en neuf jours, il lui fallait exister. L’index de juillet de Common Crawl, l’archive publique de pages web qui sert de matière première à l’entraînement de nombreux modèles, ne le recueille pas parce que les rapports ont été publiés après sa clôture, selon le Guardian. Le sort des collectes suivantes n’est pas documenté, et l’institut reste là, indexable.

Le coût est ce qui alarme. Un million de dollars au plus, selon les documents, a acheté une bibliothèque de 560 000 mots avec notes de bas de page, et une telle bibliothèque se réplique, se traduit et se multiplie au prix d’un abonnement à un modèle de langage.

Le motif ne figure dans aucun document, et la lecture est la mienne. Le 27 février 2026, Gallup a indiqué que, pour la première fois depuis 2001, les Américains qui sympathisent davantage avec les Palestiniens, 41 %, dépassent ceux qui sympathisent davantage avec les Israéliens, 36 %, même si l’écart reste dans la marge d’erreur. Les républicains restent du côté d’Israël par 70 à 13. Un État dont les États-Unis sont le principal allié militaire voit s’éroder la base de cette alliance et achète ce que l’on achète en 2026 quand l’opinion se déplace, une place dans la réponse de la machine.

Hanover est le cas que l’on a découvert, pas le seul, puisque, selon les registres FARA, Clock Tower X l’a précédé, et il ne sera pas le dernier, parce que ses mécanismes sont à la portée de toute agence de communication abonnée à un modèle de langage. Ce qui inquiète n’est pas qu’un chatbot en vienne à dire qu’Israël est aimable et n’a jamais rien fait de mal, car cela se détecte. Ce qui inquiète est une réponse sobre, annotée, qui concède les faits et ravale chaque accusation à l’affirmation d’une partie, et que celui qui la lit prend pour la neutralité même. Personne ne la signe, tout est cité, et la seule donnée qui permettrait de la peser, le nom de celui qui a payé, reste en bas de page, là où aucune règle dont j’aie connaissance n’oblige une réponse à la reproduire…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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