Le 29 novembre 1947, trente-trois voix ont suffi pour partager un territoire qu’aucun de ses habitants arabes n’avait demandé à diviser. Six mois plus tard, plus de sept cent mille personnes avaient quitté leurs foyers, et l’armée qui les en avait chassées par les armes a fini par attribuer cette fuite à un appel lancé par leurs propres dirigeants. Le document qui prouvait le contraire existait depuis juin de cette même année. L’État qui l’a produit l’a dissimulé pendant plus de trois décennies, l’a laissé réapparaître un instant, puis l’a de nouveau caché. Voici l’histoire de cette double dissimulation, pas seulement celle de la guerre qui l’a rendue nécessaire.
Le partage que personne n’a accepté
L’Assemblée générale de l’ONU a voté la Résolution 181 le 29 novembre 1947. Trente-trois voix pour, treize contre, dix abstentions. Le plan attribuait 56,47 % du territoire de la Palestine sous mandat britannique à un futur État juif et 42,88 % à un État arabe, Jérusalem et ses environs restant sous régime international séparé. La population arabe était majoritaire sur l’ensemble du territoire et possédait, selon les relevés cadastraux du mandat britannique, près de 93 % des terres cultivables. Elle a reçu, malgré cela, moins de la moitié du territoire total.
Le refus arabe fut unanime.
Le Haut Comité arabe, la Ligue arabe et les gouvernements de la région y ont vu une violation du principe d’autodétermination pourtant consacré par la Charte des Nations unies elle-même, la population arabe étant à la fois majorité démographique et propriétaire de l’essentiel de la terre. Du côté juif, l’acceptation publique masquait une division interne que l’historiographie documente avec un certain détail. Ben Gourion, selon ce que rapportent aussi bien Morris que Pappé dans leurs travaux respectifs, concevait le partage comme une étape provisoire, non comme un plafond définitif pour les frontières du futur État. Des groupes révisionnistes comme l’Irgoun, de leur côté, rejetaient la partition en bloc, non par excès mais par défaut, ils la jugeaient insuffisante face à la totalité du territoire sous mandat. Personne, dans aucun des deux camps, n’a accepté la carte de 1947 comme frontière finale, et cette double réserve, juive et arabe, explique en partie pourquoi la guerre est arrivée avant la paix.
La guerre civile a commencé avant même qu’existe un État pour la mener. Entre décembre 1947 et mai 1948, milices juives et groupes arabes locaux se sont affrontés pour le contrôle des routes, des quartiers et des villages mixtes, tandis que les puissances mandataires se retiraient sans garantir aucune transition. Israël a proclamé son indépendance le 14 mai 1948. Le lendemain, l’Égypte, la Jordanie, la Syrie, le Liban et l’Irak ont envahi. Quand la guerre s’est achevée, en 1949, Israël contrôlait 78 % du territoire de l’ancienne Palestine sous mandat, bien au-delà des 56 % attribués par l’ONU. Gaza est passée sous administration égyptienne. La Cisjordanie a été annexée par la Transjordanie l’année suivante. L’ONU a répondu à l’ampleur du déplacement en créant, en décembre 1949, un organisme conçu comme provisoire et toujours actif septante-sept ans plus tard, l’UNRWA, chargé d’assister une population de réfugiés dont l’État même qui l’avait produite mettrait des décennies à admettre le nombre exact.
Le document que l’État a caché deux fois
Près de huitante ans plus tard, le débat sur ce qui s’est passé entre ces deux extrêmes reste ouvert, et non faute de preuves.
Le 30 juin 1948, le service de renseignement des Forces de défense d’Israël, héritier de l’appareil de renseignement de la Haganah dissoute quelques semaines plus tôt, a rédigé un rapport interne intitulé Migration of Eretz Yisrael Arabs between December 1, 1947, and June 1, 1948. Le document attribuait près de 70 % de l’exode arabe à des opérations militaires juives, dont 55 % imputés directement à la Haganah et le reste aux milices de l’Irgoun et du Lehi, contre à peine 5 % attribués à des appels de dirigeants arabes à évacuer. Ce dernier chiffre est précisément celui qui a soutenu, pendant des décennies, le récit officiel israélien d’une fuite volontaire suscitée de l’extérieur.
Selon le rapport de renseignement des Forces de défense d’Israël du 30 juin 1948, près de 70 % de l’exode arabe entre décembre 1947 et juin 1948 a été causé par des opérations militaires juives, contre à peine 5 % attribués à des appels de dirigeants arabes à l’évacuation (Akevot Institute, republication intégrale du document, 2021).
L’historien Benny Morris a localisé le document en 1986 dans les archives du Hashomer Hatzaïr et a publié son analyse dans la revue Middle Eastern Studies, une donnée qui, au moment de cette publication, provient de sources secondaires sur Morris et non d’une vérification directe auprès de la revue. Ce qui s’est passé ensuite est ce qui transforme ce document en davantage qu’une pièce historiographique. Après la publication de Morris, les autorités israéliennes ont retiré le rapport de l’accès public. L’archiviste en chef de l’État, puis la Direction de la sécurité de l’Établissement de défense, en ont bloqué la consultation pendant plus de trente ans. C’est seulement en 2021 que des chercheurs de l’institut israélien Akevot ont retrouvé un second exemplaire dans les mêmes archives et l’ont publié intégralement, dans le cadre d’un rapport dont le titre ne laisse aucune place à l’ambiguïté, SILENCING.
Deir Yassin et le plan Dalet à la lumière du document
Le rapport des Forces de défense d’Israël ne décrit pas des faits abstraits. Il décrit, entre autres épisodes, ce qui s’est passé à Deir Yassin.
Le 9 avril 1948, des combattants de l’Irgoun et du Lehi ont attaqué ce village arabe proche de Jérusalem, qui avait pourtant signé un pacte de non-agression avec ses voisins juifs. Les chiffres de morts varient selon la source, entre 93 et 140, avec une fourchette plus souvent citée d’environ cent à cent dix, en majorité des femmes, des enfants et des personnes âgées. Certains historiens israéliens, comme Uri Milstein, ont contesté que l’épisode mérite la qualification de massacre. Ce que presque aucun historien ne conteste, c’est son effet. La nouvelle de Deir Yassin s’est propagée comme un avertissement et a accéléré de façon vérifiable l’abandon d’autres villages dans les semaines suivantes, un schéma que le rapport des Forces de défense d’Israël lui-même documente comme partie structurelle, non incidente, du déplacement.
Ce schéma porte un nom opérationnel, le plan Dalet, élaboré dès 1946 et activé au début de 1948. L’historiographie se divise sur sa nature. Pour Benny Morris, ce fut un plan militaire défensif qui a dérivé, dans la pratique, vers le déplacement de populations lorsqu’il rencontrait une résistance armée. Pour Ilan Pappé, ce fut directement le plan directeur d’une expulsion décidée à l’avance. Dès mai 1948, le gouvernement de Ben Gourion avait déjà fait du déplacement de la population arabe dans des zones précises une priorité déclarée, selon la lecture que fait des archives militaires l’historien Yoav Gelber, thèse que ni Morris ni Pappé ne contredisent dans leurs travaux respectifs, même si chacun la formule en des termes distincts. Sur le nombre de localités dépeuplées, il n’y a pas non plus de consensus, Morris en recense 369, Walid Khalidi 418, Salman Abu Sitta 531, des écarts qui reflètent des méthodologies de comptage différentes plutôt que des désaccords sur la réalité même du dépeuplement.
L’archiviste qui l’a reconnu
La dissimulation du rapport de juin 1948 ne fut pas un épisode isolé.
En 2018, l’archiviste en chef de l’État d’Israël lui-même a reconnu publiquement que les décisions sur ce qu’il convient de déclassifier répondent, en partie, à une volonté de dissimuler des fragments de la vérité historique, en particulier tout ce qui pourrait se lire comme des crimes de guerre israéliens. Cet aveu n’est pas resté une déclaration isolée. Une enquête de 1961, commandée par Ben Gourion lui-même pour démontrer que les Palestiniens étaient partis de leur propre volonté, demeure classifiée à ce jour sous le dossier 618/922/1975, un chiffre qui provient d’une seule source journalistique et que ce texte n’a pas pu confirmer de façon indépendante. En 2017, la ministre de la Justice de l’époque, Ayelet Shaked, a justifié le maintien de cette étude sous scellés en invoquant un risque pour la sécurité de l’État, soixante ans après les faits qu’elle documente.
L’archiviste en chef de l’État d’Israël a reconnu en 2018 que les critères de déclassification des documents de 1948 répondent, en partie, à une tentative de dissimuler une partie de la vérité historique, en particulier ce qui pourrait s’interpréter comme des crimes de guerre (rapporté par MERIP, 2019).
Le schéma se répète dans d’autres institutions. Le Shin Bet, le service de sécurité intérieure, a plaidé depuis 2009 pour intégrer ses archives au système étatique et a, depuis lors, rejeté toute demande de déclassification déposée à son encontre, y compris un recours de l’historien Shay Hazkani devant les tribunaux. Selon l’enquête de Hazkani, près d’un tiers des documents déclassifiés dans les années 1980, précisément la période qui a permis le travail de Morris et d’autres historiens révisionnistes, ont été reclassifiés à partir de la fin des années nonante, coïncidant avec la numérisation des archives. Ce qui s’était ouvert une fois, avec la génération d’historiens qui a brisé le récit officiel, s’est refermé quand ce récit a produit des conséquences politiques.
Bernadotte, la même architecture appliquée à un homme
Ce que l’État a fait à un document, il l’avait fait des mois plus tôt à un être humain.
Le comte suédois Folke Bernadotte fut nommé médiateur de l’ONU pour la Palestine après la déclaration d’indépendance israélienne. Il négocia une trêve entre juin et juillet 1948 et présenta, en septembre, un plan qui redistribuait le territoire et renvoyait l’avenir du secteur arabe à un arrangement avec la Transjordanie. Le 17 septembre 1948, quatre membres du Lehi vêtus d’uniformes de l’armée israélienne tendirent une embuscade à son convoi dans le quartier jérusalémite de Katamon. Yehoshoua Cohen lui tira six balles dans la poitrine et la gorge. Le colonel français André Serot, assis à ses côtés, reçut dix-huit balles et mourut également.
La décision de l’assassiner fut approuvée par la direction tripartite du Lehi, parmi laquelle Yitzhak Yezernitsky, connu plus tard sous le nom de Yitzhak Shamir. L’enquête policière et militaire israélienne n’a officiellement identifié aucun responsable. Deux membres du Lehi furent poursuivis pour appartenance à une organisation terroriste, déclarés coupables, puis graciés dans la foulée. Le rôle de Yehoshoua Cohen ne fut connu que des années plus tard, une fois le délai de prescription déjà écoulé, en 1971. Deux chefs opérationnels n’avouèrent publiquement leur participation qu’en 1988, deux ans après la mort de Cohen. Shamir, qui avait approuvé l’assassinat d’un médiateur des Nations unies, devint premier ministre d’Israël à deux reprises, entre 1983 et 1984, puis entre 1986 et 1992, sans que cet épisode ne fasse jamais l’objet d’une enquête formelle à son encontre.
Bilan
Trois strates distinctes d’impunité soutiennent, en dernière instance, la même architecture. Factuelle, la première, un État qui a produit la preuve documentaire de ses propres opérations, l’a gardée sous clé pendant trente-cinq ans, et a de nouveau refermé les archives dès que ce matériau a commencé à déranger. Politique, la deuxième, un homme qui a ordonné l’assassinat d’un médiateur de l’ONU et a fini par gouverner le pays qui l’avait protégé. Juridique, la troisième, et celle-ci reste en vigueur aujourd’hui.
Décembre 1948 a reconnu, par la Résolution 194, le droit des réfugiés palestiniens à rentrer chez eux ou à recevoir une compensation, droit réaffirmé par l’Assemblée générale chaque année depuis lors sans avoir été appliqué une seule fois en huit décennies. 1950, en revanche, a garanti à toute personne juive du monde le droit immédiat de s’installer en Israël, sans condition d’origine ni de lien préalable avec le territoire. Deux ans d’écart entre ces deux normes, et une asymétrie qui, huitante ans plus tard, tient exactement debout. La carte de 1947 n’a jamais été la frontière finale. Le silence construit autour du tracé de celle qui a suivi ne l’a pas été non plus…
G.S.
Sources
- United Nations Partition Plan for Palestine
- Palestine plan of partition with economic union, Résolution 181 (II), texte officiel ONU
- Intelligence brief from 1948 hidden for decades indicates Jewish fighters’ actions were the major cause of Arab displacement
- The causes and character of the Arab exodus from Palestine, the Israel defence forces intelligence branch analysis of June 1948, Middle Eastern Studies, vol. 22, n°1, 1986
- Classified: Politicizing the Nakba in Israel’s state archives, +972 Magazine
- Israel’s Vanishing Files, Archival Deception and Paper Trails, MERIP
- Deir Yassin massacre
- 1948 Palestinian expulsion and flight
- United Nations General Assembly Resolution 194
- Law of Return
- Folke Bernadotte
- 1948 Arab-Israeli War
- Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine (sans lien, ouvrage physique)
- Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited (sans lien, ouvrage physique)



