Le Programme de Bâle, adopté le 31 août 1897 après trois jours de débats au Stadtcasino, tient en deux phrases. Sa force ne venait pas de ce qu’il disait mais de ce qu’il évitait de dire, une ambiguïté calculée pour ne se compromettre entièrement ni face à l’Empire ottoman ni face aux juifs eux-mêmes qui rejetaient le projet. Cette vague délibérée, plus que le congrès lui-même, est l’objet de ce premier épisode, car le même procédé, dire en public le minimum indispensable pour avancer sans fermer aucune porte, reviendra tout au long de cette série jusqu’au différend actuel sur la qualification de génocide à Gaza. Comprendre comment ce langage s’est construit en 1897 exige de remonter plus loin que Theodor Herzl.
L’affaire Dreyfus et la conversion de Herzl
Theodor Herzl est né à Budapest en 1860, a étudié le droit à Vienne et est arrivé au journalisme presque par défaut, comme chroniqueur de la Neue Freie Presse. En 1891, le journal l’envoya à Paris comme correspondant, et c’est là, trois ans plus tard, qu’il couvrit le procès du capitaine Alfred Dreyfus, officier juif de l’armée française accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne sur la base de preuves fabriquées. Dreyfus fut condamné en décembre 1894 et dégradé publiquement le 5 janvier 1895 devant l’École militaire de Paris, cérémonie que Herzl couvrit en personne et durant laquelle la foule rassemblée cria « mort aux juifs ». La France était, dans l’imaginaire européen de l’époque, le pays où la Révolution avait résolu la question juive par la citoyenneté pleine et entière. La voir démentie dans sa propre capitale produisit chez Herzl bien plus qu’une indignation journalistique, une conclusion politique, l’assimilation ne protégeait personne d’une résurgence systématique de la haine.
Cette préoccupation n’est pas née en 1894. Dix ans plus tôt, en 1883, Herzl avait appartenu à Albia, une corporation étudiante allemande de Vienne qui pratiquait le duel entre ses membres, juifs compris. Il démissionna cette même année, après qu’une cérémonie en mémoire du compositeur Richard Wagner eut réuni quatre mille étudiants et que plusieurs orateurs, dont l’un au nom même d’Albia, eurent tenu des discours ouvertement antisémites. Herzl écrivit alors une lettre de démission qualifiant cette tendance de menace pour le libéralisme, onze ans avant de couvrir l’affaire Dreyfus.
L’historiographie postérieure nuance cette version héroïque de l’origine. Plusieurs historiens ont souligné que Herzl portait déjà une préoccupation ancienne pour l’antisémitisme européen avant 1894, et qu’il exagéra ensuite le poids de l’affaire Dreyfus dans son propre récit pour donner à son projet politique un scénario de conversion fulgurante, plus convaincant qu’une évolution lente. Le 14 février 1896, il publia à Vienne le pamphlet Der Judenstaat, à peine quatre-vingts pages, dans lequel il soutenait que le problème juif n’était ni social ni religieux mais national, et que seule une souveraineté territoriale propre pouvait le résoudre. Le texte ne proposait pas encore de lieu précis, il mentionnait l’Argentine et la Palestine comme options équivalentes d’un point de vue pratique, tout en reconnaissant que seule la seconde possédait la force symbolique nécessaire pour mobiliser les masses juives d’Europe orientale. Avant d’être une technique de rédaction politique, l’imprécision calculée fut, chez Herzl, une technique narrative appliquée à son propre parcours.
Le paysage avant Bâle
Herzl n’a pas inventé l’idée d’un retour organisé en Palestine, il l’a trouvée déjà en marche. Depuis 1882, année où une vague de pogroms traversa l’Empire russe après l’assassinat du tsar Alexandre II, des dizaines de milliers de juifs avaient émigré vers l’ouest, et une minorité d’entre eux, regroupée dans des réseaux locaux connus sous le nom de Hovevei Zion, les amants de Sion, avait choisi de s’installer en Palestine plutôt qu’à New York ou à Buenos Aires. Entre 1870 et 1897, plus de vingt colonies agricoles juives furent fondées dans la région, financées en partie par le baron Edmond de Rothschild, qui finança Rishon LeZion dès 1882 puis, un an plus tard, Zikhron Yaakov, baptisée ainsi en l’honneur de son propre père, ainsi que Rosh Pinna et Ekron, le tout sans aucun cadre politique pour les protéger face au pouvoir ottoman. Cette même année, 1882, Léon Pinsker, médecin d’Odessa, publia Autoémancipation, un pamphlet qui parvint avant Herzl à la même conclusion, aucun peuple sans territoire ni force propre ne peut dépendre de la bonne volonté d’autrui pour survivre.
Le monde juif européen de la fin du siècle était loin de former un bloc homogène attendant un chef. En Europe occidentale, la majorité des communautés juives, intégrées juridiquement depuis l’émancipation révolutionnaire et napoléonienne un siècle plus tôt, continuait de miser sur l’assimilation comme réponse à l’antisémitisme, et voyait le projet sioniste avec méfiance, y compris comme une menace pour sa propre loyauté nationale récemment acquise. À l’est, la réponse majoritaire au même problème prit une autre forme, entre le 7 et le 9 octobre 1897, quelques semaines à peine après Bâle, treize délégués venus de cinq villes de l’Empire russe, Vilnius, Minsk, Varsovie, Bialystok et Vitebsk, se réunirent en secret, par crainte de la répression tsariste, pour fonder le Bund, parti socialiste juif qui rejetait totalement la voie territoriale et proposait à la place l’autonomie culturelle et politique au sein de chaque pays, sous la devise du doikayt, la permanence ici. Entre ces deux pôles, des rabbins orthodoxes objectaient pour des raisons théologiques, pour eux aucun projet humain ne pouvait devancer la venue du Messie sans commettre une faute religieuse grave. Bâle allait devoir trouver une formule capable de n’effrayer aucun de ces camps sans se compromettre entièrement avec aucun.
Entre 1870 et 1897, plus de vingt colonies agricoles juives furent fondées en Palestine sous le réseau Hovevei Zion, avant qu’aucune organisation politique centrale ne vienne les coordonner. (National Library of Israel)
Deux phrases, une ambiguïté calculée
Nordau lui-même ouvrit le congrès le 29 août par un discours qui distinguait deux formes de misère juive. À l’est, en Russie et en Roumanie, la misère était matérielle, pogroms, restrictions légales, pauvreté répandue parmi des millions de personnes. À l’ouest, en France, en Allemagne, en Autriche, la misère était morale, celle de communautés juridiquement émancipées qui continuaient de se sentir étrangères dans leurs propres nations, contraintes de dissimuler leur origine pour être acceptées. Nordau, médecin et essayiste hongrois installé à Paris depuis 1880, auteur d’Entartung, un traité sur la dégénérescence culturelle européenne qui lui avait valu une renommée internationale des années plus tôt, apportait au projet sioniste un prestige intellectuel que Herzl, journaliste sans titres académiques, ne possédait pas à lui seul.
Le Premier Congrès sioniste se réunit du 29 au 31 août 1897 au Stadtcasino de Bâle, non à Munich comme il avait été prévu à l’origine. La ville bavaroise fut écartée après que cinq rabbins allemands, deux orthodoxes et trois réformés, eurent publié le 6 juillet 1897 une déclaration connue depuis sous le nom de Protestrabbiner, dans laquelle ils qualifiaient le projet sioniste d’incompatible avec la loyauté due à la patrie allemande. Deux cent huit délégués venus de dix-sept pays, accompagnés de vingt-six correspondants de presse, débattirent durant trois journées de la rédaction d’un document qui finit réduit à deux phrases. La commission présidée par Nordau lui-même proposa le 30 août la formule d’un foyer en Eretz Israël garanti par la loi, écartant délibérément le mot « État » que Herzl avait employé sans détour dans Der Judenstaat, précisément pour ne pas indisposer la Turquie ottomane dont Herzl espérait obtenir une concession formelle, ni effrayer les milieux juifs les plus prudents. Il n’était pas le seul à employer ce vocabulaire sans détour, Max Bodenheimer avait lui aussi défendu dans ses propres écrits antérieurs au congrès la formule d’un État juif, ce qui rend plus visible le recul délibéré de la commission Nordau face à un terme qui circulait jusque-là sans grande pudeur au sein même du mouvement. La formule finale, adoptée par acclamation, fut un compromis proposé par Herzl lui-même, un foyer pour le peuple juif en Eretz Israël garanti par le droit public. Herzl fut élu président de l’Organisation sioniste mondiale tout juste créée. Le congrès adopta également un drapeau bleu et blanc orné d’une étoile à six branches en son centre et fit du Hatikva l’hymne de l’organisation, deux symboles qui survivraient au programme politique lui-même. Dix-sept femmes assistèrent aux séances, certaines en leur nom propre, d’autres accompagnant des délégués, sans droit de vote, un droit qui ne leur serait reconnu qu’au congrès suivant.
Le congrès ne se limita pas à la formule politique. Il adopta également un programme pratique en quatre points, la promotion de la colonisation agricole et industrielle de la Palestine par des travailleurs juifs, l’organisation de l’ensemble de la judaïcité mondiale en institutions locales et générales soumises à la législation de chaque pays, le renforcement du sentiment et de la conscience nationale juive, et la réalisation des démarches préparatoires nécessaires pour obtenir le consentement des gouvernements là où il serait indispensable pour atteindre l’objectif du sionisme. Ce quatrième point, délibérément vague sur quels gouvernements et quel consentement, répétait à une autre échelle la même technique de rédaction qui avait déjà dissous le mot « État » dans la formule finale. Le congrès créa en outre un appareil institutionnel permanent, l’Organisation sioniste mondiale avec son Comité d’action et son congrès annuel, Die Welt comme organe de presse officiel fondé par Herzl lui-même quelques semaines plus tôt à Vienne, et le fameux shekel, une cotisation annuelle minimale donnant droit de vote aux congrès futurs et qui transforma l’appartenance au mouvement en quelque chose de mesurable, de comptable, soumis à statistique.
Quelques jours plus tard, le 3 septembre 1897, il écrivit dans son journal la phrase que l’on cite depuis comme le résumé le plus honnête du projet, « si je devais résumer le Congrès de Bâle en un mot, que je me garderai de prononcer en public, ce serait celui-ci, à Bâle j’ai fondé l’État juif. Si je le disais aujourd’hui à voix haute, la réponse serait un rire universel. Dans cinq ans, peut-être, et à coup sûr dans cinquante ans, tout le monde le verra. » Ce que le Programme de Bâle inaugure n’est pas seulement un objectif politique mais une méthode, dire en public le minimum indispensable pour ne fermer aucune porte, et réserver la certitude complète au journal privé, aux négociations closes, au moment où le rapport de force le permettra. La distance entre la prudence du texte officiel et la certitude privée du journal n’est pas une anecdote biographique, c’est l’architecture même du projet.
Réactions et silences
La réaction la plus immédiate au congrès ne vint ni du gouvernement ottoman ni d’aucune chancellerie européenne, mais d’autres juifs. Au-delà du Protestrabbiner, qui avait déjà forcé le changement de lieu avant même que le congrès ne commence, le Centralverein deutscher Staatsbürger jüdischen Glaubens, la principale organisation juive allemande de défense de la citoyenneté, fondée à Berlin en 1893, répudia le projet en le jugeant incompatible avec la pleine appartenance nationale allemande que ses membres revendiquaient depuis des décennies. Le Bund, à peine fondé, ajouta sa propre condamnation, pour ses dirigeants le sionisme détournait la classe ouvrière juive de la lutte révolutionnaire vers un fantasme territorial sans assise matérielle. Herzl, qui dans son journal privé était allé jusqu’à qualifier les antisémites européens d’alliés objectifs de sa cause, savait que le projet avait besoin autant du rejet extérieur que du soutien intérieur pour s’imposer comme cause nationale.
L’Alliance israélite universelle, fondée à Paris en 1860 par Adolphe Crémieux entre autres, garda face à Bâle une distance plus calculée qu’hostile. Son président depuis 1898, Narcisse Leven, misait sur une voie distincte de celle de Herzl, l’émancipation des juifs de l’Empire ottoman, d’Afrique du Nord et des Balkans par un réseau d’écoles modernes qui, à la fin du siècle, dépassait la centaine d’établissements. L’Alliance ne condamna pas le projet sioniste avec la rigueur du Centralverein ni celle du Bund, mais ne l’adopta pas non plus, elle préféra continuer de miser sur l’éducation et l’intégration juridique au sein des États existants, une troisième position face au dilemme entre assimilation pure et souveraineté territoriale que posait le Programme de Bâle.
Toute la critique ne vint pas de l’extérieur du mouvement. Asher Ginsberg, connu sous son pseudonyme Ahad Ha’am, défendait depuis 1889 un sionisme culturel centré sur la régénération spirituelle du peuple juif plutôt que sur l’urgence d’un État, et assista en personne à Bâle, où selon des récits postérieurs il se sentit en décalage au milieu de l’enthousiasme général des délégués. Il publia cette même année l’essai « Le premier congrès sioniste », dans lequel il avertissait que l’euphorie collective dissimulait une fragilité de fond, un mouvement politique sans territoire, sans armée et sans reconnaissance diplomatique courait le risque de promettre une libération qu’il ne pouvait tenir dans le délai que ses propres délégués espéraient. Pour Ahad Ha’am, la Palestine devait d’abord devenir un centre spirituel capable de régénérer la culture juive dispersée à travers l’Europe, non la solution immédiate à la persécution que proposait Herzl. Cette divergence entre sionisme politique et sionisme culturel, déjà visible à Bâle, deviendrait l’une des lignes de fracture les plus durables du mouvement au cours des trois décennies suivantes.
Le silence le plus déterminant, cependant, fut celui du sultan Abdulhamid II. L’Empire ottoman, qui exerçait une souveraineté formelle sur la Palestine, refusa systématiquement d’accorder la moindre charte ou concession territoriale à l’Organisation sioniste mondiale dans les années qui suivirent le congrès, et les démarches diplomatiques de Herzl auprès des grandes puissances européennes n’aboutirent à aucun engagement concret. Avec le kaiser Guillaume II, il se rencontra trois fois en 1898, le 18 octobre à Constantinople puis les 28 octobre et 2 novembre à Jérusalem, un parcours qui débuta avec un certain espoir que l’Allemagne fasse pression sur le sultan en échange d’un protectorat, et qui s’acheva, lors de la dernière rencontre, sans aucun engagement. L’ambiguïté du programme n’épargna pas au projet ce rejet, aucun texte n’aurait suffi à infléchir l’intérêt ottoman à conserver la Palestine sous sa propre souveraineté, mais elle lui épargna autre chose, une condamnation frontale capable de fermer la porte définitivement. Un programme qui ne réclamait formellement ni territoire ni souveraineté se révélait plus difficile à rejeter une fois pour toutes que s’il les avait exigés ouvertement, et cette distinction, entre l’échec diplomatique immédiat et la survie politique à long terme, est ce qui sépara l’Organisation sioniste mondiale de tant d’autres projets nationalistes qui n’ont pas survécu à leur premier rejet.
Le sultan Abdulhamid II rejeta systématiquement les demandes de concession territoriale présentées par l’Organisation sioniste mondiale après le Congrès de Bâle, et aucune puissance européenne n’offrit de soutien diplomatique concret au projet durant la décennie suivante. (Jewish Virtual Library, Encyclopaedia Britannica)
Bâle n’a résolu aucune des divisions du camp juif ni obtenu le moindre engagement des puissances qui auraient pu les garantir. Elle a laissé, en revanche, une méthode, l’ambiguïté comme instrument de survie politique, capable de tenir sans territoire, sans armée et sans reconnaissance diplomatique pendant des décennies, précisément parce qu’elle n’a jamais offert une cible assez précise pour être détruite d’un seul coup. Cette même méthode, appliquée ensuite à la terre, à la citoyenneté et, bien plus tard, à la qualification juridique de la violence, est le fil qui traverse le reste de cette série…
G.S.
Sources
- First Zionist Congress
- Basel Program
- Basle Program
- Protestrabbiner
- First Zionist Congress and Basel Program
- Theodor (Binyamin Ze’ev) Herzl
- 3 September 1897, At Basel I founded the Jewish State
- The Complete Diaries of Theodor Herzl (Herzl Press, 1960, ed. Raphael Patai)
- Theodor Herzl, Der Judenstaat (1896)
- Leon Pinsker, Autoémancipation (1882)
- Max Nordau, Entartung (1892)
- Alliance Israélite Universelle, historia institucional
- Narcisse Leven, presidencia AIU desde 1898
- Ahad Ha’am, « The First Zionist Congress » (1897), en Ten Essays on Zionism and Judaism, trad. Leon Simon



