Le pouvoir a cessé de se cacher en 2026.
Ce n’est pas une nuance, c’est un changement de méthode. Avant, il dissimulait ce qu’il faisait et nous le mettions au jour, avec des archives, des sources, des mois de vérification. Aujourd’hui il le publie en premier, par communiqué officiel, et il ne nous reste que la tâche de compter. Écrire dans ce contexte exige une autre discipline, non pas celle de trouver ce qui est caché, mais celle de ne pas laisser ce qui a été avoué devenir un simple bruit de fond. Le 7 août, Abelardo de la Espriella prête serment comme président à Cali, et non à Bogotá, une première dans l’histoire de la Colombie, la cérémonie d’investiture quittant la capitale. La date coïncide avec l’anniversaire de la bataille de Boyacá, le programme prévoit des honneurs militaires avant le serment et un conseil de sécurité dès le lendemain. De la Espriella a passé des années à défendre des chefs paramilitaires avant de se présenter à la présidence, et le gouvernement entrant a lui-même publié cet itinéraire sans demander à personne de le deviner. Cela fait à peine un an que nous écrivons depuis Genève sur cette alliance entre pouvoir politique et structures paramilitaires en Colombie, et ce qui se passe à Cali confirme chaque ligne que nous avons publiée jusqu’ici.
L’Office fédéral allemand de protection de la Constitution a qualifié l’AfD d’extrémiste de droite confirmée en mai 2025. Ce n’était pas l’opinion d’un éditorialiste, c’était une catégorie juridique de l’État allemand lui-même.
Quinze mois plus tard, cette même AfD arrive aux élections de Saxe-Anhalt du 6 septembre avec le double des voix obtenues en 2021, avec une possibilité réelle de majorité absolue. Quarante et un pour cent n’est pas un plafond électoral, c’est simplement le point où s’est arrêté le dernier sondage. Marine Le Pen a été condamnée en appel le 7 juillet 2026 pour détournement de fonds européens, mais la cour n’a cette fois pas prononcé l’exécution provisoire de la peine, ce qui la laisse éligible pour 2027 tant que son pourvoi en cassation n’est pas tranché, je suis candidate, a-t-elle annoncé le soir même à la télévision. Jordan Bardella, son dauphin de trente ans, a célébré en mars, sans nuance, la plus grande percée de l’histoire du Rassemblement National après avoir remporté Nice, Agde, Carcassonne, Carpentras et Orange, et dirige par ailleurs, aux côtés du Hongrois Viktor Orbán, le bloc Patriots for Europe, l’alliance des partis d’extrême droite au sein du Parlement européen, qui avec quatre-vingt-quatre sièges est déjà la troisième force de cette chambre. Le même schéma se répète à Berlin et à Paris avec des acteurs différents, et dans aucun des deux cas il n’a fallu de source anonyme pour le reconstituer.
À une autre échelle, qui n’admet plus de comparaison avec rien de précédent, la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU a conclu en septembre 2025 qu’Israël remplit quatre des cinq actes que la Convention de 1948 qualifie de génocide, intention génocidaire comprise, en citant nommément les responsables qui l’ont exprimée. Le cessez-le-feu d’octobre 2025 n’a rien arrêté sur le fond, un rapport de juin 2026 de cette même commission documente des attaques délibérées contre des enfants après l’accord.
Soixante-treize mille deux cent quarante-six morts depuis octobre 2023. La commission a déjà donné un nom officiel à ce qui se passe à Gaza, et ce nom n’a rien changé à ce qui continue de se passer.
Ni Washington ni Téhéran ne feignent plus une issue en Iran. Le cessez-le-feu conclu à la mi-juin a duré moins de deux semaines, Trump en a annoncé la fin le 8 juillet, et à la fin du mois les États-Unis totalisaient sept nuits consécutives de bombardements. L’Iran a fermé le détroit d’Ormuz, passage décisif du pétrole mondial, par communiqué, non par fuite, et le trafic maritime est tombé d’une centaine de navires par jour à moins de dix en un week-end. La diplomatie iranienne a dit sans détour qu’aucune négociation n’était en cours. Aucune des deux parties ne prétend, à aucun moment, croire qu’elle peut gagner cela, ce qui en dit plus sur 2026 que n’importe quelle analyse que nous pourrions ajouter.
Le 3 janvier 2026, les États-Unis ont bombardé Caracas, capturé Nicolás Maduro et son épouse, et les ont transférés à New York pour y être jugés pour narcoterrorisme, des mois avant que le reste de ce schéma ne finisse de se manifester sur d’autres continents. Le secrétaire général de l’ONU lui-même a qualifié l’opération de précédent dangereux. Washington l’a annoncée sous un nom d’opération militaire, en direct, avec date et heure, comme on annonce un succès et non comme on dissimule une décision gênante.
Ce n’est pas de l’opacité.
C’est autre chose, qui n’a pas encore de nom propre dans le vocabulaire hérité du journalisme du siècle dernier, un vocabulaire construit sur l’idée que révéler suffisait à corriger. Quand le crime se documente avant d’être commis et se commet quand même, quand l’extrême droite gagne avec son propre casier posé sur la table, quand une guerre se mène sans que personne ne promette de la gagner, la fonction de ce métier change de place. Il ne s’agit plus de dévoiler ce que le pouvoir cache. Il s’agit de refuser l’anesthésie que produit la répétition du déjà su jusqu’à ce que cela cesse de faire mal, jusqu’à ce que soixante-treize mille morts ou quarante et un pour cent d’intentions de vote deviennent des chiffres de fond, du bruit ambiant d’une époque qui a décidé que documenter et punir sont deux choses distinctes.
Nous n’avons pas fondé ce journal pour révéler des secrets. Les secrets, en 2026, se font rares.
Nous l’avons fondé pour nommer ce que d’autres médias décrivent par euphémisme, et ce travail ne disparaît pas quand le pouvoir se met à avouer de lui-même, il change seulement de forme. Cela fait des mois que nous répétons une phrase qui n’est pas un slogan mais une méthode, dissoudre les mensonges, une vérité à la fois, et août 2026 ne la rend pas plus facile à tenir, il la rend plus nécessaire.
Nous ne demandons pas de trêve. Août ne nous en accordera pas de toute façon, et nous préférons qu’il en soit ainsi…
G.S.

