ANNÉE II  ·  N° 550  ·  VENDREDI 5 JUIN 2026

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Au Chili, sous Kast, protester contre la perte de la gratuité universitaire peut vous coûter la gratuité universitaire

Le 3 juin 2026, au centre de Santiago, les Carabiniers du Chili ont dispersé à coups de canons à eau, de gaz lacrymogènes et de chiens sans muselière une marche de la Confédération des Étudiants du Chili contre les coupes budgétaires du gouvernement Kast. C’était la première grande mobilisation étudiante depuis la prise de fonctions du président, le 11 mars, à peine quatre-vingt-trois jours plus tôt. Une étudiante en droit de l’Université du Chili a subi de multiples fractures au visage et a dû être opérée. Au moins dix personnes ont été détenues. La Délégation Présidentielle Métropolitaine avait modifié unilatéralement le parcours autorisé quelques heures avant le départ. Ce qui s’est passé ce mercredi n’était pas un excès policier isolé, mais la première vérification empirique d’une architecture de contrôle que le gouvernement construit depuis le premier jour de son mandat.

Le programme de choc

José Antonio Kast a remporté le second tour du 14 décembre 2025 avec plus de 58 % des voix, porté par une campagne sur la sécurité publique, l’immigration irrégulière et l’austérité radicale. Il a pris ses fonctions le 11 mars 2026 avec un programme explicite de réduction de 6 milliards de dollars des dépenses publiques en dix-huit mois, pour assainir les finances laissées par Gabriel Boric. La première mesure fut une réduction immédiate de 3 % des budgets de tous les ministères. Le ministère de la Santé subit la coupe la plus sévère, avec une perte de 486 millions de dollars, soit 2,5 % de son budget annuel. Le ministère de l’Éducation perdit 221 millions de dollars supplémentaires, représentant 1,3 % de ses ressources. Quinze programmes sociaux furent suspendus et quarante-deux autres réduits de 15 à 42 %.

Kast a défendu l’ajustement devant le Congrès dans une formule qui a circulé. « Ce ne sera pas rapide, il y aura de la douleur. Je ne vous promettrai pas de miracles, mais je vous promets que nous allons rétablir l’ordre des finances publiques. » Dans le même temps, la Mégaréforme, un ensemble de réformes adopté à la Chambre avec les voix de la droite gouvernante et du Parti du Peuple, a réduit l’impôt sur les bénéfices des grandes entreprises de 27 % à 23 %. L’opération a une géométrie reconnaissable; moins de ressources pour les services qu’utilisent les majorités, moins d’impôts pour ceux qui accumulent davantage. Que les deux se présentent comme un même programme de reconstruction nationale est un détail que le langage politique gère sans effort.

Kast est le fondateur du Parti Républicain du Chili, une organisation d’extrême droite construite après sa rupture avec l’Union Démocrate Indépendante en 2019. Son cabinet fut décrit comme technocratique; seize des vingt-quatre ministères furent attribués à des personnalités sans appartenance partisane. Parmi les nominations les plus commentées figuraient deux avocats qui avaient défendu Augusto Pinochet devant la justice, détail qui signale une continuité dans la gestion historique de la dissidence par cet espace politique. Kast a signé la Charte de Madrid, document fondateur de l’alliance de partis d’extrême droite latino-européens, aux côtés de Milei et Abascal. Ce n’est pas un détail marginal; il définit le cadre idéologique dans lequel ce programme s’inscrit.

Ce qu’il a fallu conquérir

La gratuité universitaire au Chili n’a pas été une concession spontanée de l’État. Elle est le résultat de deux décennies de mobilisations étudiantes. En 2006, des dizaines de milliers de lycéens ont occupé leurs établissements dans ce qu’on a appelé la Révolution des Pingouins, exigeant la fin du profit dans l’éducation. Le mouvement n’a pas obtenu de changements immédiats, mais il a installé la question éducative comme axe irresolu du débat politique. En 2011, une nouvelle vague de mobilisations a paralysé le pays pendant des mois. La pression accumulée a finalement forcé la construction d’un système de gratuité pour les étudiants issus des 60 % de foyers aux revenus les plus modestes, progressivement étendu. Ce n’était pas le système que réclamait le mouvement, mais il représentait la reconnaissance que l’enseignement supérieur ne pouvait pas rester une dette à vie pour les familles sans capital.

En octobre 2019, le Chili a connu le soulèvement social le plus significatif de son histoire récente. Ce qui a commencé comme une protestation contre la hausse du prix du métro à Santiago s’est transformé en semaines de mobilisation massive. Le résultat en a été un référendum constitutionnel, une nouvelle constitution finalement rejetée en plébiscite, et l’élection de Boric en 2022. Le gouvernement Kast arrive pour démonter non seulement une politique éducative, mais le résultat de vingt ans de mobilisation.

La gratuité universitaire au Chili couvrait, avant le gouvernement Kast, les étudiants issus des 60 % des foyers aux revenus les plus modestes. Le système fonctionnait par des transferts directs de l’État aux universités accréditées ayant adhéré au régime, progressivement étendu depuis 2016.

Le gouvernement Kast a déclaré dès sa première semaine qu’il ne poursuivrait pas le Fonds d’Éducation Supérieure créé par Boric, qu’il limiterait la gratuité aux moins de 30 ans et renforcerait le recouvrement du Crédit-Aval de l’État, le système de prêts étudiants dont la dette étouffe des centaines de milliers de familles depuis vingt ans. La ministre de l’Éducation a soutenu que la gratuité avait substitué des ressources privées par des ressources publiques sans impact suffisant sur l’équité d’accès. C’est un argument qui élude les données que cette dépense produit; la réduction de la dette structurelle des familles de travailleurs, le revenu attendu sur une vie active, la mobilité générée pour ceux qui sont la première génération à accéder à l’université. Éliminer cette donnée n’est pas une omission technique. C’est un choix politique avec des destinataires précis.

Les ciseaux doubles

Jusqu’ici, le gouvernement Kast se comporte comme tous les gouvernements d’austérité. Ce qui le distingue, c’est l’architecture légale qu’il construit simultanément pour gérer la protestation que ses propres politiques génèrent. Le 1er juin 2026, lors de son premier discours annuel devant le Congrès à Valparaíso, Kast a annoncé un projet de loi pour créer le Registre National des Vandales et Incivilités. L’initiative établit un fichier officiel de personnes condamnées pour des actes de vandalisme et des troubles à l’ordre public. Ceux qui y figureraient perdraient des prestations sociales, notamment la gratuité universitaire et la Pension Garantie Universelle, prestation de retraite de base pour les personnes âgées sans épargne suffisante. Kast l’a résumé dans une formule destinée à circuler. « Personne qui détruit le bien public ne mérite la gratuité. » Le Procureur National et plusieurs législateurs ont exprimé des doutes sur la constitutionnalité de la mesure. Dans l’opposition, au moins un député a averti qu’elle pourrait servir « à criminaliser la protestation légitime des étudiants, des travailleurs ou des citoyens. »

Ce qui rend le Registre efficace n’est pas sa sévérité pénale mais son architecture administrative. Il n’exige pas de condamnation pour un délit grave; il inclut des « incivilités » définies assez largement pour couvrir des comportements qui accompagnent en pratique toute mobilisation. Taguer un mur, bloquer une rue, se couvrir le visage. La perte de prestations qu’il prévoit opère comme une sanction administrative parallèle à la procédure pénale, ce qui en facilite l’application et en complique la contestation. La Centrale Unitaire des Travailleurs a rejeté le projet, avertissant qu’il constitue une stratégie de persécution institutionnelle visant à contenir les organisations syndicales, étudiantes et de quartier.

Deux jours avant ce discours, le Congrès avait approuvé la Loi des Écoles Protégées. La norme autorise la fouille des sacs des élèves, interdit le port d’éléments couvrant le visage et prévoit pour ceux qui commettent des délits en milieu scolaire une sanction spécifique; l’interdiction d’accéder à la gratuité universitaire pendant cinq ans. Pour un jeune issu d’une famille de travailleurs au Chili, perdre la gratuité cinq ans peut signifier perdre la possibilité réelle de poursuivre des études supérieures. La logique des deux lois converge vers le même point; l’accès à l’éducation devient une franchise révocable, conditionnée au comportement politique de celui qui la reçoit.

Le 3 juin 2026, la Confédération des Étudiants du Chili et le Syndicat des Enseignants ont convoqué la première mobilisation nationale massive de la période Kast. Les Carabiniers sont intervenus avec des canons à eau, des gaz lacrymogènes et des chiens sans muselière. Au moins dix arrestations ont été signalées. Une étudiante en droit de l’Université du Chili a subi de multiples fractures au visage et a été opérée. La Délégation Présidentielle Métropolitaine avait modifié unilatéralement le parcours autorisé avant le début de la marche.

La logique de la punition circulaire

Le mécanisme qui opère au Chili sous le gouvernement Kast a l’élégance des dispositifs bien conçus. D’abord, on réduit les droits. Ensuite, on construit l’infrastructure légale qui permet de supprimer ces mêmes droits à ceux qui protestent contre leur suppression. Le résultat est un circuit fermé; protester contre la perte de la gratuité peut coûter la gratuité, manifester contre le sous-financement de la santé peut coûter la pension de vieillesse. Il n’est pas nécessaire de déclarer l’état d’exception ni de suspendre les garanties constitutionnelles. Il suffit de rendre les droits sociaux conditionnels, dépendants du comportement politique de leurs titulaires. C’est une forme de discipline qui ne requiert pas de dictature parce qu’elle opère dans le cadre de l’État de droit, avec ses propres instruments.

Quand un État construit ce système, la question de savoir quel type de liberté reste disponible pour les personnes qui n’ont rien d’autre que leurs droits sociaux cesse d’être rhétorique. La réponse que donne le 3 juin depuis l’Alameda n’a pas besoin de traduction. « L’éducation publique se défend. » Ce que le slogan ne dit pas, mais que dit le corps de l’étudiante en droit opérée, c’est combien peut coûter de la défendre…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et s'est formé au milieu de l'effondrement des récits officiels. Écrivain suisse-colombien, individu de troisième culture et fondateur d'AcidReport, un média sans affiliation, sans marketing et sans sponsors. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, l'archive et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine : avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un outil de rupture, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité soutenue. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification rigoureuse des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Il croit en la parole comme acte politique, comme forme de protection contre l'oubli et comme possibilité de réparation symbolique pour ceux qui ne peuvent plus parler.

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