ANNÉE III  ·  N° 645  ·  JEUDI 24 SEPTEMBRE 2026

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Dominique de Villepin fait de la culture un champ de bataille et laisse hors de la carte l’ennemi qu’il a chez lui

Le 15 septembre 2026, Dominique de Villepin a présenté le programme culturel le plus ambitieux qu’ait formulé jusqu’ici un prétendant à la présidentielle française de 2027. Ancien Premier ministre, toujours sans candidature officielle, il propose plus de cent heures annuelles de pratique artistique pour chaque enfant, cinq mille artistes en résidence et une taxe sur les contenus générés par intelligence artificielle. Le diagnostic a la précision de celui qui a connu les salons de l’État et l’élégance de celui qui sait écrire. Ce que le discours tait, pourtant, pèse autant que ce qu’il dit.

Un homme d’État sans mandat des urnes

Pour un lecteur latino-américain, le nom évoque tout au plus une image. Le 14 février 2003, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, un ministre français des Affaires étrangères s’opposa à l’invasion de l’Irak que préparait Washington. Il rappela qu’après avoir gagné une guerre il faut bâtir la paix, et la salle applaudit, ce qui n’arrive presque jamais dans cette enceinte. Vingt-trois ans plus tard, une bonne partie du monde ne retient de lui que ce discours. Toute sa trajectoire s’est construite dans l’ombre de Jacques Chirac, le président conservateur qui gouverna la France de 1995 à 2007, comme secrétaire général de l’Élysée, ministre des Affaires étrangères, ministre de l’Intérieur puis Premier ministre de 2005 à 2007.

Né en 1953 à Rabat, diplomate de carrière, Villepin n’a jamais exercé de mandat électif. En 2012, il voulut être candidat à la présidentielle et renonça faute de réunir les cinq cents parrainages d’élus qu’exige la loi.

La Colombie l’a connu autrement. En juillet 2003, alors ministre des Affaires étrangères, il décida d’envoyer à Manaus, en Amazonie brésilienne, un avion militaire avec des agents des services secrets français pour récupérer Íngrid Betancourt, otage des FARC depuis février 2002, dont la libération semblait imminente. Selon les récits disponibles, ni Brasília ni Bogotá n’avaient été informées. La libération n’eut pas lieu et l’avion rentra vide. Il convient de s’en souvenir quand le même homme parle de souveraineté.

Comme Premier ministre, son moment décisif fut une défaite. En 2006, il imposa le contrat première embauche, qui ouvrait pour les moins de vingt-six ans une période d’essai de deux ans pendant laquelle l’employeur pouvait licencier sans motif. Il le fit adopter sans vote, par l’article 49.3 de la Constitution, et après des semaines de manifestations d’étudiants et de syndicats son propre gouvernement l’enterra le 10 avril. L’homme qui veut aujourd’hui former le regard de la jeunesse française entretint avec elle, quand il gouvernait, une relation d’affrontement direct.

Près de deux décennies durant, il resta en marge, entre conférences, livres et aura de sage hors jeu. En juin 2025, il fonda son propre parti, La France humaniste. C’est depuis cette position ambiguë, celle d’un aristocrate de l’État sans base électorale, qu’il parle aujourd’hui de culture.

Une abondance qui ne nourrit pas

Villepin trouve une image heureuse. Il parle d’une « culture fossile », d’une attention qui se brûle comme on brûle du pétrole, d’une abondance de contenus qui laisse le spectateur plus vide qu’avant. Dans ces pages, j’ai déjà décrit comment les plateformes de la Silicon Valley ont transformé la capacité humaine à ne pas être seul en ressource extractible. Le prétendant parvient à une conclusion voisine par un autre chemin, et il faut le reconnaître.

Il voit juste aussi en s’en prenant au Pass Culture, un crédit que l’État français accorde aux jeunes pour acheter des livres, des places de cinéma ou de concert. L’idée semblait généreuse. Les résultats sont modestes.

Selon la Cour des comptes, le budget du Pass Culture est passé de 92 à 324 millions d’euros entre 2021 et 2024, alors que seuls 68 % des jeunes issus de milieux populaires ont activé leur crédit, contre 87 % des jeunes issus de milieux aisés. (Cour des comptes, rapport du 17 décembre 2024)

Le même rapport relève que 38 % à peine des bénéficiaires prolongent une pratique culturelle une fois l’argent épuisé, et conclut que le dispositif n’a « que partiellement » réussi à toucher les jeunes les plus éloignés de la culture. Villepin le résume d’une formule cruelle, distribuer du pouvoir d’achat culturel à des regards que personne n’a formés revient à arroser le sable. Il a raison. Le problème est que la sociologie française l’a démontré il y a soixante ans, et qu’il le présente comme une découverte.

Une généalogie amputée de vingt ans

Le récit a une symétrie presque scolaire. En 1959, le général de Gaulle crée pour André Malraux un ministère des Affaires culturelles et lance les maisons de la culture, c’est la culture pour tous. En 1981 arrive Jack Lang, qui selon Villepin reconnaît le rock, la bande dessinée et la Fête de la musique, c’est la culture de tous. Ensuite, vingt ans de rien. Et maintenant la « culture par tous », qui viendrait avec lui.

La symétrie cache une histoire plus gênante. En 1966, Pierre Bourdieu et Alain Darbel démontraient dans L’Amour de l’art que la fréquentation des musées ne dépendait pas de l’offre mais du capital scolaire des visiteurs. Ouvrir les portes ne suffisait pas.

Deux ans plus tard, le 25 mai 1968, les directeurs de théâtres publics réunis à Villeurbanne adoptaient une déclaration dont ils confièrent la rédaction au philosophe Francis Jeanson. Le texte inventa le « non-public », cette masse que l’offre n’atteint pas parce que rien dans sa vie ne la prépare à la recevoir, et mettait en cause le caractère de privilège de la culture bourgeoise.

La thèse de Villepin, selon laquelle un enfant qui a chanté écoute autrement, a des auteurs qu’il ne cite pas. Il ne cite pas davantage ce qui, chez Bourdieu et à Villeurbanne, était le cœur de l’affaire, la classe sociale. Les auteurs effacés, la division qu’ils décrivaient disparaît, et la « culture par tous » devient une cause nationale sans adversaire intérieur.

Les « vingt ans de rien », d’ailleurs, commencent au moment même où Villepin quitta Matignon, en mai 2007. Le 20 octobre 2005, alors qu’il était Premier ministre, l’Unesco adoptait à Paris la Convention sur la diversité des expressions culturelles, qui donna un cadre juridique international à l’exception culturelle défendue par la France. Elle est absente du discours. Ma lecture est que le récit avait besoin d’un vide, et qu’un vide supporte mal les antécédents, y compris les siens.

La culture comme attribut de puissance

Villepin annonce un troisième modèle, la culture comme bien commun, face au marché total et face au contrôle des empires. Les instruments relèvent d’une autre grammaire, celle de la puissance. La Chine investit des milliards, la Russie a fait de la culture une arme, les Britanniques auraient inscrit la BBC dans leur doctrine de défense, la Corée du Sud exporterait près de 70 % de contenus culturels de plus que la France. La citation qui clôt le discours, attribuée à Malraux, définit la culture comme l’autodéfense de la collectivité. C’est le vocabulaire de la souveraineté, où la culture compte comme ressource stratégique avant de compter comme bien partagé.

L’exemple coréen dément le modèle qu’il prétend défendre. Après la crise financière asiatique de 1997, le gouvernement de Kim Dae-jung a fait de la culture une politique industrielle. En 2000, selon les chercheurs Tae Young Kim et Dal Yong Jin, le budget culturel dépassait 1 % du budget national, et les campagnes de promotion à l’étranger furent organisées en étroite association avec des conglomérats comme Samsung, LG ou Hyundai. Le résultat est spectaculaire, les chiffres publics.

Selon le ministère sud-coréen de la Culture, des Sports et du Tourisme, les exportations de contenus culturels du pays ont atteint 14,08 milliards de dollars en 2024, dont 60,4 % pour les jeux vidéo. (The Korea Times, 27 février 2026)

Cette machine d’exportation, où le jeu vidéo pèse plus que le cinéma, la musique et la télévision réunis, est le contraire d’un bien commun. Villepin l’admire sans le dire.

Ses chiffres résistent mal à la vérification, précisément là où il invoque la guerre. Je n’ai trouvé dans les publications du ministère français de la Culture aucun chiffre d’exportations comparable au chiffre coréen, de sorte que l’écart de 70 % n’a pas pu être vérifié de manière indépendante. La Stratégie de sécurité nationale britannique de juin 2025, pour sa part, ne nomme pas la BBC. Elle mentionne la culture comme source de pouvoir d’attraction et annonce un conseil chargé de l’orienter. L’orateur gonfle la menace pour grandir la réponse.

L’ennemi qui habite Paris

Il y a dans le discours des plateformes « américaines pour l’essentiel », des algorithmes qui « n’ont pas été écrits pour nous », des empires qui racontent. L’adversaire vient toujours du dehors. Les propriétaires français de la production culturelle française n’apparaissent jamais.

Dans ces mêmes pages, j’ai documenté, le 14 juillet et le 3 septembre, comment une poignée de fortunes a fini par posséder une bonne partie des médias et de l’édition en France. Le groupe Bolloré détient environ 30 % de Canal+, propriétaire de la chaîne CNews, et une participation équivalente dans Louis Hachette Group, qui lui confère selon l’observatoire ÉquiLibre le contrôle de fait sur les éditions Hachette, la radio Europe 1 et l’hebdomadaire Le Journal du Dimanche. Un prétendant qui parle d’imaginaires dictés ne peut ignorer qu’une partie de la confiscation a lieu à domicile, avec du capital national. Qu’il n’en dise mot en dit long sur le lieu d’où il parle.

Les propositions sur l’intelligence artificielle obéissent à la même logique. Rémunérer les œuvres qui ont entraîné les modèles, étiqueter les contenus générés par les machines et les taxer pour financer la création humaine. « Que la machine finance ce qu’elle concurrence », dit-il. L’étiquetage figure déjà dans le droit européen. Depuis le 2 août 2026, l’article 50 du règlement de l’Union européenne sur l’intelligence artificielle impose d’avertir le public lorsque certains contenus ont été générés ou manipulés par des machines. Le nouveau, c’est la taxe, et une taxe redistribue sans toucher à la propriété. Les entreprises qui concentrent modèles, données et catalogues resteraient les mêmes, elles paieraient seulement un péage.

Il en va de même pour le statut de l’artiste, avec revenu garanti et caisse de solidarité. La France dispose déjà d’un régime particulier d’assurance chômage pour les travailleurs du spectacle, l’intermittence, durci en 2003 par un accord entre le patronat et trois syndicats minoritaires qui déclencha une grève et l’annulation de plusieurs festivals d’été. La promesse mérite d’être prise au sérieux. Son financement reste en l’air.

Ce que le discours ne peut pas dire

Villepin pose la bonne question, ce qui nourrit un peuple et ce qui élève un enfant. Sa réponse s’arrête à la frontière exacte où commence la propriété du capital. Il peut attaquer Washington, Pékin et Moscou, parce que la rhétorique gaulliste de la souveraineté le lui permet. Le gaullisme eut aussi sa troisième voie sociale, la « participation », qu’une ordonnance d’août 1967 imposa pour associer les salariés aux fruits de l’expansion des entreprises. Elle les associait aux bénéfices, jamais à la propriété. Pour s’en prendre à ceux qui, depuis Paris, ont acheté chaînes, maisons d’édition et rédactions, il faudrait une critique du capital que cette tradition n’a jamais formulée.

L’exception culturelle qu’il invoque avec fierté, arrachée en 1993 lors des négociations commerciales du GATT, affirmait que les œuvres ne sont pas des marchandises comme les autres. Trois décennies plus tard, à l’intérieur des frontières françaises, ces œuvres s’achètent, se vendent et se concentrent comme n’importe quelle autre marchandise. Vu d’ici, l’État qui défendit le principe à Genève semble l’avoir abandonné sur son propre marché.

Reste une observation qui gêne davantage la gauche que Villepin lui-même. Le programme culturel le plus articulé de cette précampagne ne vient pas de ceux qui revendiquent l’héritage de Villeurbanne, mais d’un ancien Premier ministre de Chirac qui le réinvente sans le citer. Tant que la gauche française ne reprendra pas cet héritage avec son contenu de classe intact, elle assistera à sa propre récupération par d’autres, avec une meilleure prose et moins de mémoire…

*G.S.*

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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