En 1983, le sociologue américain W. Phillips Davison a donné un nom à un mécanisme que chacun pressentait déjà, la conviction quasi universelle que les messages trompeurs affectent davantage les autres que soi-même. Quatre décennies plus tard, la recherche sur la désinformation politique confirme le même schéma, et une enquête récente sur les élections municipales françaises de 2026 le documente avec une précision inhabituelle, septante-deux citoyens sur cent se croient capables de distinguer le faux du vrai sur internet, tandis que vingt-trois seulement sur cent accordent cette même capacité à leurs concitoyens. Blaise Pascal était parvenu à une conclusion voisine trois siècles plus tôt, lorsqu’il écrivit que l’intelligence seule ne suffit pas à reconnaître la vérité sans l’aimer assez pour s’y laisser corriger. Ce biais a aussi une conséquence politique concrète, il incline à préférer que l’on éduque les autres plutôt que de réguler ce que chacun peut lire ou partager. AcidReport examine ce mécanisme, non comme une curiosité de laboratoire mais comme une condition politique d’une époque qui confond la répétition avec la preuve.
Le biais que Davison a nommé en 1983
Davison a appelé sa découverte l’effet de troisième personne, la tendance à supposer qu’un message persuasif ou trompeur influence davantage des tiers que soi-même. Le sociologue l’avait documenté à l’origine dans le champ de la propagande de guerre, mais le schéma s’est révélé bien plus large que son objet d’étude initial.
Quatre décennies de recherche ultérieure le confirment dans des contextes que Davison ne pouvait prévoir, parmi lesquels celui de la désinformation numérique. Une enquête nationale menée aux États-Unis en mars 2017 par les chercheurs S. Mo Jang et Joon K. Kim, sur un échantillon de 1299 personnes, a mis au jour le même biais appliqué aux fausses nouvelles. L’identité partisane et le sentiment d’efficacité politique personnelle sont apparus comme les principaux facteurs renforçant cette perception. Le mécanisme ne dépend ni du pays, ni de la langue, ni du type d’élection. Il dépend uniquement de l’existence d’un message que le sujet juge faux et d’un tiers à qui attribuer la naïveté d’y croire.
Jang et Kim ont par ailleurs mis au jour une conséquence politique plus subtile qu’une simple tolérance à la censure, et d’une certaine manière plus dérangeante. Plus une personne percevait fortement l’écart entre son propre jugement et celui des autres, plus elle soutenait des programmes d’éducation aux médias destinés à ces autres, et moins elle soutenait la régulation directe des plateformes ou des contenus. Personne ne demande à être éduqué soi-même face au mensonge. Presque tout le monde préfère que l’on éduque les autres, plutôt que de restreindre ce qu’il pourrait lui-même vouloir lire ou partager.
Formulé en 1983 par le sociologue W. Phillips Davison, l’effet de troisième personne a été confirmé dans des dizaines d’études ultérieures, y compris celles portant spécifiquement sur les fausses nouvelles et la désinformation politique. (Davison, The Third-Person Effect in Communication, Public Opinion Quarterly, 1983)
À qui profite le biais
Le biais ne profite à personne en particulier tant qu’il demeure privé, chacun convaincu de sa propre immunité face au mensonge qu’il voit chez les autres. Mais il devient une ressource politique dès que quelqu’un apprend à l’exploiter depuis l’extérieur.
Une campagne de désinformation bien conçue n’a pas besoin de convaincre le citoyen moyen que le mensonge est vrai. Il lui suffit que ce citoyen croie que seuls les autres, ceux de l’autre parti, les moins instruits, sont susceptibles d’y croire. Le message faux circule alors protégé par la certitude d’autrui d’être vacciné contre lui, sans que personne ne ressente le besoin d’examiner ce qu’il vient de partager.
Davison lui-même a ouvert son article de 1983 par l’épisode qui l’a conduit au concept. À Iwo Jima, pendant la Seconde Guerre mondiale, une unité de service composée de soldats noirs commandés par des officiers blancs reçut des tracts japonais l’exhortant à déserter à la première occasion plutôt que de risquer sa vie pour l’homme blanc. Rien n’indiquait que le message avait affecté les soldats auxquels il s’adressait. Il affecta, en revanche, les officiers blancs, qui retirèrent l’unité dès le lendemain. Le propagandiste japonais n’avait pas besoin de convaincre le destinataire direct du tract. Il lui suffisait qu’un tiers croie que ce destinataire pouvait en être convaincu.
C’est en bonne part pourquoi les campagnes d’éducation aux médias, financées presque toujours par des institutions qui visent le grand public, produisent des résultats modestes. Elles enseignent à reconnaître le canular avec une efficacité raisonnable, mais ne touchent pas au mécanisme psychologique qui fait que le lecteur se sent dispensé d’appliquer ce qu’il a appris à sa propre consommation d’information. On peut savoir, dans l’abstrait, identifier une fausse nouvelle, et continuer de ne pas appliquer ce savoir au message que l’on vient soi-même de retransmettre à un groupe familial.
Un cas récent et bien documenté
Presque n’importe quelle enquête actuelle sur la désinformation peut servir d’illustration au biais, mais peu le font avec la précision qu’a apportée la Fondation Jean-Jaurès aux élections municipales françaises de 2026. Septante-deux personnes interrogées sur cent affirment pouvoir reconnaître une information fausse dès qu’elles la voient. Interrogées sur cette même capacité chez leurs concitoyens, le chiffre s’effondre à vingt-trois.
L’écart entre ces deux nombres ne mesure pas la crédulité d’autrui. Il mesure l’aveuglement propre, et c’est là tout l’intérêt de la donnée. Cette asymétrie n’est pas un accident statistique, c’est le mécanisme même que Davison a décrit en 1983, actualisé avec des outils de mesure dont il ne disposait pas. Si chacun se croit immunisé, personne ne surveille sa propre consommation d’information, et la surveillance retombe, par défaut, sur les autres, tout aussi convaincus de leur propre immunité.
La même enquête détaille en outre par où circule le mensonge et qui l’origine, selon les personnes interrogées elles-mêmes. 51% des personnes exposées à une information fausse sur la vie locale l’ont reçue en conversation privée, contre 41% sur les réseaux sociaux et 22% seulement dans la presse locale. Interrogées sur l’origine, 44% ont désigné d’autres citoyens ordinaires, 39% des candidats ou figures politiques locales, et 26% des militants ou activistes. 47% des personnes interrogées se déclarent en outre préoccupées par une éventuelle ingérence étrangère dans le processus électoral municipal, une crainte que l’échelle du phénomène ne suffit pas à elle seule à justifier.
72% des personnes interrogées se déclarent capables de distinguer l’information vraie de la fausse, mais 23% seulement accordent cette même capacité au reste de la population. (Fondation Jean-Jaurès, enquête sur les élections municipales françaises de 2026)
Cette même logique de sous-estimation se répète à un autre niveau. 39% des personnes interrogées considèrent que les élections municipales sont moins exposées à la désinformation que les élections nationales, contre 9% seulement qui les jugent plus exposées. La proximité, paradoxalement, rassure. On surveille avec attention le discours lointain, la campagne présidentielle, la polémique internationale, et l’on relâche la garde face à la rumeur sur le maire ou le chantier public du quartier, précisément là où la parole d’autrui pèse le plus parce qu’elle circule entre gens qui se connaissent.
Ce que Pascal pressentait déjà
Blaise Pascal ne disposait ni de sociologie empirique ni de sondages d’opinion, mais il est parvenu à une conclusion que Davison mettrait trois siècles à formuler avec méthode. Il écrivit, dans un fragment de ses Pensées rédigé vers 1660, que la vérité est si obscurcie en ce temps et le mensonge si établi que, à moins d’aimer la vérité, on ne saurait la connaître.
Les deux ne parlent pas exactement de la même chose, et il convient de le dire sans détour. Pascal décrit une disposition morale, la volonté de se laisser corriger, au sein d’un projet théologique inachevé. Davison décrit un biais cognitif, mesurable et reproduit en laboratoire, étranger à toute question de foi. Mais tous deux désignent le même angle mort, la résistance à examiner avec la même rigueur le jugement propre et celui d’autrui.
Ce même Pascal avait passé une bonne partie de sa vie adulte à construire des machines à calculer, à étudier la pression atmosphérique et à poser les bases du calcul des probabilités. Il n’était pas étranger au raisonnement rigoureux, il en fut l’un des praticiens les plus doués de son siècle. Qu’un tel homme ait conclu que l’intelligence ne suffit pas n’est pas l’aveu de quelqu’un incapable de bien raisonner. C’est l’observation de quelqu’un qui raisonnait mieux que presque personne et qui, précisément pour cela, put voir la limite exacte de ce que le raisonnement accomplit à lui seul.
Pascal écrivait par ailleurs dans le cadre d’un projet inachevé, une apologie du christianisme que la mort, en 1662, l’empêcha de terminer et que ses héritiers publièrent huit ans plus tard sous le titre qu’on lui connaît aujourd’hui. Le fragment sur la vérité obscurcie ne parle d’aucune technologie, d’aucune enquête, d’aucun algorithme. Il parle d’une disposition de l’âme, plus rare selon Pascal que l’intelligence elle-même et, à la différence d’elle, non distribuée par hasard mais choisie.
La phrase dérange parce qu’elle inverse l’ordre attendu. Elle ne dit pas qu’il faut plus d’information, de meilleurs outils de vérification, une presse plus vigilante, même si tout cela aide. Elle dit qu’il faut vouloir, avant de savoir.
L’intelligence repère l’erreur d’autrui avec une facilité presque sportive. Elle trouve le sophisme dans l’argument de l’adversaire politique, la manipulation dans le titre d’un média qui lui déplaît, le mensonge dans la bouche de celui dont elle se méfiait déjà. Cette même intelligence devient nettement plus lente lorsque l’erreur se trouve dans sa propre conviction. Ce n’est pas que la capacité manque. C’est la disposition qui manque, et la disposition ne se mesure pas en quotient intellectuel, elle se mesure à la volonté de perdre une discussion contre soi-même.
Le coût de sa propre dispense
Aimer la vérité, au sens où Pascal l’entendait, ce n’est pas la posséder. C’est accepter qu’elle puisse nous dépouiller de quelque chose, un préjugé confortable, une certitude qui soutenait la moitié d’une identité, l’image flatteuse que chacun construit patiemment de soi-même au fil des années. Le mensonge n’exige pas ce sacrifice. Il offre, en échange, la cohérence sans effort d’un monde où les convictions propres ne se trompent jamais.
C’est là son avantage décisif, ce qui explique pourquoi il prospère même chez des personnes qui se croient raisonnables, informées, immunisées. L’effet de troisième personne ne distingue ni nationalité ni niveau d’instruction, chaque nouvelle enquête qui ose poser la question le confirme, non pas si la personne interrogée croit au mensonge, mais si elle croit que les autres y croient. Personne ne se croit de la majorité qui se trompe. Tous, sans exception, se croient l’exception.
Aucune réforme institutionnelle ne résout ce qui relève d’une économie intime de l’estime de soi. On peut réguler une plateforme, sanctionner un média, démentir un canular, le mécanisme demeurera intact tant que chacun conservera la certitude confortable que le problème commence sur l’écran du voisin.
Le métier journalistique lui-même n’échappe pas au piège, et il serait commode de feindre le contraire. Aucune rédaction ne se croit manipulable, toutes soupçonnent la rédaction d’en face. La même vigilance exigée du lecteur distrait s’applique rarement, avec la même rigueur, sur ses propres sources. Présenter ce texte comme l’exception échappant au biais qu’il décrit serait, en réalité, la façon la plus élégante d’y tomber précisément.
C’est là que commence la seule résistance disponible, non dans le soupçon généralisé envers tout ce qui se lit ou s’entend, qui n’est qu’une autre forme de confort intellectuel, mais dans la disposition à douter d’abord de sa propre certitude avant celle d’autrui. Pascal ne demandait pas de l’intelligence. Il demandait quelque chose de plus difficile à feindre…
G.S.
Sources
- La vérité est si obscurcie en ce temps (Pensées, Brunschvicg 341, Lafuma 736, Sellier 617)
- Municipales 2026, la menace discrète de la désinformation (Fondation Jean-Jaurès)
- The Third-Person Effect in Communication, W. Phillips Davison, Public Opinion Quarterly, 1983 — archive indisponible à la date de publication, source inaccessible
- Third person effects of fake news, fake news regulation and media literacy interventions, S. Mo Jang et Joon K. Kim, Computers in Human Behavior, vol. 80, 2018 — archive indisponible à la date de publication, source inaccessible



