À la fin du mois de septembre 2023, le président des Émirats arabes unis, Mohammed bin Zayed, a téléphoné à Benjamin Netanyahou pendant quarante-cinq minutes pour l'avertir que Yahya Sinouar préparait une opération capable de provoquer un bain de sang. Netanyahou, selon la révélation de Haaretz le 8 septembre 2026, tirée du livre Kidnapped, 843 Days of Abandonment, de Shlomi Eldar et Ruth Yuval, a répondu avec calme, a assuré qu'Israël était prêt et a suggéré qu'une éventuelle attaque viendrait plutôt de Cisjordanie. Eldar, correspondant chevronné spécialisé dans les affaires palestiniennes et arabes, n'est pas une figure marginale du journalisme israélien, et ce parcours pèse dans la réception du livre à l'intérieur même du pays, indépendamment de la réponse officielle. Netanyahou n'a pas informé ses propres chefs de la sécurité du contenu de cet appel. Son bureau a qualifié le récit de mensonge absolu et annoncé une plainte contre le journal et contre Eldar. L'ancien chef d'état-major Gadi Eisenkot a répondu que Netanyahou avait reçu des dizaines d'avertissements avant le 7 octobre et les avait tous ignorés, et son rival Naftali Bennett est allé plus loin, affirmant publiquement que le récit de Haaretz est vrai. L'épisode survient en pleine campagne vers les élections du 27 octobre, et la presse l'a traité, avec peu de variations, comme un procès moral sur l'honnêteté d'un homme. Cette lecture, sans être fausse, laisse intacte une question plus dérangeante, pourquoi un avertissement de ce calibre restait, en pratique, sans conséquence pour un appareil d'État qui construisait depuis des années sa relation avec le Hamas sur des prémisses entièrement différentes de celle d'empêcher une attaque de cette nature.
Bin Zayed n'appelait pas par altruisme. Les Émirats avaient normalisé leurs relations avec Israël en 2020, par les accords d'Abraham, et une déstabilisation majeure à Gaza menaçait directement cette architecture diplomatique, sans compter une voie parallèle de normalisation saoudienne discutée ces mêmes semaines-là. L'avertissement protégeait un édifice géopolitique concret, pas des vies israéliennes dans l'abstrait, et cette distinction compte pour comprendre pourquoi Netanyahou a pu l'écouter avec le calme que décrit Haaretz sans sentir qu'un enjeu urgent se jouait pour son propre calcul politique.
Un avertissement parmi tant d'autres
L'appel de bin Zayed n'était ni le premier avertissement ignoré, ni le plus détaillé. Plus d'un an avant le 7 octobre, le renseignement militaire israélien possédait déjà un document connu de façon informelle sous le nom de Jericho Wall, qui décrivait point par point le type d'invasion que le Hamas finirait par exécuter, bombardement initial de roquettes, neutralisation de la surveillance électronique, vagues de combattants franchissant la frontière par terre et par air. Selon la révélation du New York Times en décembre 2023, une analyste ayant détecté un exercice d'entraînement correspondant à ce plan a été écartée du dossier, et un colonel lui a suggéré d'attendre patiemment.
Le schéma se répète. Les noms changent, pas le résultat.
Pendant des mois, des soldates chargées de la surveillance frontalière ont signalé des mouvements suspects sans que leurs rapports ne produisent la moindre réaction proportionnée. Un officier ayant averti que le Hamas construisait une capacité d'invasion majeure a été écarté par ses supérieurs, qui ont qualifié son analyse d'aspirationnelle et totalement imaginaire, selon une analyse documentée par le Combating Terrorism Center de West Point. Le document a largement circulé parmi les commandements militaires et du renseignement, mais on n'a jamais établi qu'il soit parvenu jusqu'aux niveaux politiques supérieurs.
Cette même révélation a provoqué à l'époque une crise mineure au sein même du gouvernement israélien, contraint d'expliquer pourquoi un plan aussi précis était resté plus d'un an dans un tiroir administratif.
L'explication officielle, résumée par plusieurs fonctionnaires cités sans nom, fut qu'aucun analyste n'a voulu assumer la responsabilité de déclarer crédible un scénario impliquant une guerre sur deux fronts, précisément quand l'attention stratégique du pays se portait sur le Hezbollah et sur l'Iran. Cette hiérarchie des menaces, décidée en haut lieu, a laissé Gaza en arrière-plan permanent, non par ignorance mais par choix budgétaire et doctrinal.
Le document connu sous le nom de Jericho Wall a circulé pendant plus d'un an parmi les commandements militaires et du renseignement israéliens avant le 7 octobre 2023 sans parvenir aux niveaux politiques supérieurs, selon la révélation du New York Times en décembre de cette même année.
La doctrine de tondre le gazon
Aucun de ces épisodes ne s'explique bien comme une négligence si on les regarde à la lumière d'une doctrine qu'Israël a formulée, publiée et défendue ouvertement pendant plus d'une décennie. En 2014, les chercheurs Efraim Inbar et Eitan Shamir, du Begin-Sadat Center for Strategic Studies, ont décrit dans la revue Journal of Strategic Studies une stratégie baptisée tondre le gazon, des opérations militaires brèves et percutantes destinées à punir le Hamas et à dégrader sa capacité militaire sans chercher son élimination, dans le seul but d'acheter une période de calme. La métaphore est explicite, les combattants palestiniens et leur arsenal improvisé sont de l'herbe qui repousse et qu'il convient de tondre, pas un cancer qu'il faudrait extirper une bonne fois pour toutes.
On attribue largement à Naftali Bennett, bien que sans source primaire datée avec précision, la formule qui circule depuis lors comme une évidence dans le débat stratégique israélien, celui qui ne tond pas le gazon finit par être tondu par lui. Que la citation lui revienne exactement ou non, cette phrase n'invente rien, elle dit tout haut ce qui se pratiquait déjà en privé depuis des années.
Lue aujourd'hui, cette phrase décrit avec précision la position du gouvernement face aux avertissements reçus avant octobre 2023. Un Hamas contenu n'est pas, dans cette logique, une menace exigeant une prévention absolue. C'est un adversaire qui remplit une fonction, qu'on frappe de temps à autre, qu'on finance sous certaines conditions, mais qu'on n'élimine jamais tout à fait.
L'application pratique de la doctrine a des dates et des noms propres. Opération Bordure protectrice en 2014, Gardien des murs en 2021, Aube en 2022, Bouclier et flèche en 2023, quatre campagnes brèves, toutes présentées comme des réponses ponctuelles à une escalade précise, aucune conçue ni exécutée pour démanteler l'administration du Hamas à Gaza. Entre l'une et l'autre, la vie politique israélienne a suivi son cours normal, des gouvernements sont tombés et se sont formés, des procès, des élections, sans que la relation de fond avec le Hamas ne change de nature. On tondait le gazon, on attendait qu'il repousse, on le tondait de nouveau. Le 7 octobre n'a pas brisé cette logique de l'extérieur, il l'a débordée de l'intérieur.
L'argent qatari comme instrument, pas comme erreur
Le financement qatari de Gaza n'était pas une négligence tolérée à contrecœur. C'était une politique soutenue avec la connaissance explicite d'Israël pendant des années, acheminée par des valises d'argent liquide qui traversaient la frontière sous la surveillance de l'armée israélienne elle-même. En novembre 2018, trois valises contenant quinze millions de dollars en liquide sont passées par le point de passage d'Erez en direction de Gaza, selon les informations rapportées alors par CNN, l'agence juive JTA et le Jerusalem Post, avec l'approbation explicite d'Israël comme condition d'entrée de cet argent. L'opération s'est répétée mois après mois pendant des années, toujours selon la même procédure, toujours avec la même autorisation.
Selon la révélation de Haaretz en février 2019, confirmée ensuite par le Times of Israel et par CNN, le Qatar a transféré à Gaza plus de 1,1 milliard de dollars entre 2012 et 2018, avec l'autorisation explicite du gouvernement israélien.
Netanyahou en est venu à justifier cet argent en des termes que ses conseillers n'ont jamais réussi à neutraliser complètement. Plusieurs médias israéliens ont rapporté de façon indépendante, à partir d'une réunion du groupe parlementaire du Likoud en mars 2019, parmi eux le Times of Israel, le Jerusalem Post et, plus tard, The Guardian, que Netanyahou aurait dit à ses députés que quiconque voulait empêcher la création d'un État palestinien devait soutenir le renforcement du Hamas et le transfert d'argent vers ce groupe, dans le cadre d'une stratégie visant à maintenir séparés les Palestiniens de Gaza de ceux de Cisjordanie. Netanyahou a nié avoir dit cela lors d'un entretien accordé au magazine Time en 2024. Cet argent ne finançait pas la paix. Il finançait la fragmentation. Un rapport ultérieur de Yedioth Ahronoth, publié en février 2025 et non confirmé à ce jour de façon indépendante par un autre média, a situé l'origine de ce corridor financier dans le refus de Netanyahou d'une offre de paix saoudienne d'août 2014, qui aurait permis de reconstruire Gaza sous administration de l'Autorité palestinienne en échange d'une normalisation avec Riyad. Le bureau de Netanyahou a qualifié ce rapport de mensonges recyclés.
Toujours selon ce même rapport, non confirmé à ce jour de façon indépendante, l'offre saoudienne de 2014 est arrivée par l'intermédiaire de l'alors prince Bandar bin Sultan, quelques jours après la fin d'une guerre à Gaza, et prévoyait un financement du roi Abdallah pour la reconstruction, à annoncer devant l'Assemblée générale de l'ONU, sans exiger d'Israël aucun engagement préalable sur un État palestinien. Netanyahou a retiré les négociations des mains du Mossad pour les confier à son avocat personnel, Yitzhak Molcho, une décision que plusieurs responsables du renseignement ont interprétée à l'époque comme une manœuvre destinée à les faire échouer. Quelques semaines plus tard, toujours selon le même récit, Netanyahou a demandé au Qatar de maintenir et d'élargir ses transferts mensuels vers Gaza, malgré les mises en garde du Mossad lui-même sur la destination finale de cet argent.
La question que le scandale ne pose pas
Placé à côté de ces antécédents, l'appel de bin Zayed perd son statut d'exception. Il devient une pièce de plus dans un dossier déjà volumineux. Le débat qui domine la presse israélienne, Netanyahou a-t-il menti, doit-il démissionner, la révélation nuit-elle à sa campagne, présuppose que la défaillance fut ponctuelle et personnelle, corrigible par un changement de gouvernement.
Les faits réunis ici suggèrent autre chose, une architecture de confinement qui a survécu à différents premiers ministres, à différentes coalitions et à différents cycles électoraux, parce qu'elle servirait, à en juger par ces faits, un objectif partagé par une bonne partie de la classe dirigeante israélienne, empêcher qu'émerge une autorité palestinienne unifiée capable de négocier un État. Rien de tout cela n'exonère Netanyahou de la décision ponctuelle de ne pas partager un avertissement explicite avec ses chefs de la sécurité, un fait qui, s'il se confirme dans les termes décrits par Haaretz, constitue en soi une faute grave de commandement. Mais réduire l'épisode à cette faute individuelle est aussi une forme de protection politique, celle d'un système entier qui préfère débattre de l'intégrité d'un homme plutôt que de l'utilité que cet homme, et plusieurs de ses prédécesseurs, ont trouvée à maintenir vivante la menace qui a fini, le 7 octobre 2023, par les déborder.
Netanyahou pourra perdre le procès d'opinion qui se joue aujourd'hui dans la presse israélienne. Il pourra même perdre les élections d'octobre. Aucune des deux choses n'oblige quiconque, à Jérusalem, à expliquer pourquoi on a préféré pendant des années un Hamas faible mais vivant à une Autorité palestinienne forte et unifiée. C'est la question qui survit au scandale, et aussi à celui qui en est le protagoniste. Elle survivra pareillement au livre d'Eldar et Yuval, à la plainte annoncée contre Haaretz, et au résultat du 27 octobre, parce qu'elle ne dépend d'aucun nom propre, elle dépend d'un calcul que plusieurs gouvernements israéliens, de bords différents, ont trouvé rentable pendant près de deux décennies…
G.S.
Sources
- Revealed: Netanyahu Received an Explicit Warning Before Oct. 7. He Didn't Brief Israel's Security Chiefs
- Netanyahu says he'll sue Haaretz over report UAE leader warned him days before Oct. 7
- UAE warned Netanyahu of 7 October attack, Israeli newspaper reports
- Israeli military analysts flagged Hamas plans to 'start a war' before terror attack
- The October 7 Attack: An Assessment of the Intelligence Failings
- Mow the Lawn: Israel's Strategy For Perpetual War With the Palestinians
- Benjamin Netanyahu: Money to Hamas part of strategy to keep Palestinians divided
- With Israel's Consent, Qatar Gave Gaza $1 Billion Since 2012
- Qatar gave over $1.1 billion to Gaza Strip from 2012-18, ministers told
- Qatar sent millions to Gaza for years, with Israel's backing
- Report: Netanyahu's rejection of Saudi peace offer led to Qatari cash corridor to Hamas
- Fact-Checking Netanyahu's 2024 TIME Interview
- Israel OKs Qatari $15 million cash transfer by suitcases into Gaza amid terrorist escalation
- Suitcases of $15M in cash from Qatar bring relief for Gaza
- Three suitcases stuffed with $15m passed to Hamas in Gaza



