Entre 1938 et 1947, le monde occidental a pratiqué, presque sans exception, la même grammaire du refus, d’abord envers les Juifs qui fuyaient la persécution, ensuite envers les survivants d’un exterminement déjà consommé. Cette grammaire s’est brisée non par un changement de conviction mais par épuisement, l’opinion publique a cessé de tolérer ce que les gouvernements continuaient de pratiquer. Cet épisode reconstitue ce basculement, ses chiffres, ses documents et sa logique interne, sans le traiter comme une conversion morale mais comme ce qu’il fut, une capitulation devant l’évidence accumulée.
Évian, ou le refus organisé en conférence
En juillet 1938, trente deux pays se réunissent à Évian-les-Bains à l’initiative de Franklin D. Roosevelt, convoqués pour discuter du sort des réfugiés juifs qui cherchent déjà à quitter l’Allemagne nazie et l’Autriche récemment annexée. La conférence dure neuf jours. Aucun pays participant, à l’exception partielle de la République dominicaine, n’élargit ses quotas d’admission. Le délégué australien résume l’esprit de la rencontre par une phrase que l’historiographie cite jusqu’à l’épuisement, son pays n’avait pas « de problème racial » et n’avait aucune intention d’en importer un. Hitler, informé de l’échec, l’interprète exactement pour ce qu’il est, une licence tacite pour agir sans que le monde n’intervienne pour les Juifs d’Europe.
La confirmation arrive un an plus tard avec l’affaire du Saint Louis, le paquebot parti de Hambourg en mai 1939 avec plus de neuf cents passagers juifs, la plupart munis de visas cubains qui se révèlent invalides à leur arrivée à La Havane. Refoulé par Cuba, le navire navigue au large des côtes de Floride pendant que Washington refuse d’autoriser le débarquement, alors même que de nombreux passagers avaient déjà une demande de visa américain en cours de traitement. Le Saint Louis retourne en Europe. Un quart de ses passagers mourra plus tard dans la Shoah, selon les reconstitutions du musée commémoratif de l’Holocauste de Washington. Ni Évian ni le Saint Louis ne furent des accidents diplomatiques, ils furent le résultat prévisible de quotas d’immigration fixés par la loi aux États-Unis depuis 1924 et jamais révisés à la hausse malgré l’urgence. L’exception dominicaine confirme cette règle plus qu’elle ne la dément. Rafael Trujillo offre à Évian jusqu’à cent mille visas, un geste qui lui sert surtout à laver son image internationale un an après le massacre d’Haïtiens à la frontière, et dont cinq mille seulement seront finalement délivrés. Selon le décompte du musée de l’Holocauste de Washington lui même, six cent quarante cinq réfugiés s’installent effectivement dans la colonie agricole de Sosúa entre 1938 et 1945, d’autres sources parlent de jusqu’à sept cent cinquante, la plupart émigrent à nouveau la guerre terminée, et il ne reste aujourd’hui là bas que quelques dizaines de familles juives sur une population totale d’environ cinquante mille habitants. L’unique porte déclarée ouverte à Évian s’est refermée presque d’elle même, par usure, dès que l’attention internationale s’est retirée.
L’immigration qui s’organise en dehors de la loi
Face à ces portes fermées, le mouvement sioniste répond par une infrastructure clandestine, l’Alya Beth, coordonnée dès 1938 par le Mossad LeAlya Beth, bras de la Haganah, avec le Palyam chargé de la navigation. Le chiffre consolidé par l’historiographie de l’immigration situe au delà de cent mille le nombre de Juifs arrivés en Palestine par voie maritime illégale avant 1948, plus de septante mille d’entre eux survivants directs de l’exterminement, auxquels s’ajoutent environ neuf mille personnes passées par voie terrestre, dont mille trois cents Juifs syriens. Le nombre exact de traversées varie selon la source et la période retenue, entre soixante deux et soixante six selon qu’on compte depuis 1937 ou depuis 1939, mais plus de nonante pour cent des bateaux furent interceptés par la marine britannique avant d’atteindre la côte.
Plus de cent mille Juifs, dont plus de septante mille survivants de l’exterminement, sont arrivés en Palestine par immigration maritime illégale avant 1948, avec plus de nonante pour cent des bateaux interceptés par la marine britannique. (United States Holocaust Memorial Museum, Aliyah Bet)
La politique britannique, héritière directe du Livre blanc de mai 1939 déjà décrit dans l’épisode précédent, consiste à intercepter les bateaux en haute mer et à interner les captifs dans des camps de détention à Chypre, dont la plupart ne sortiront pas avant la proclamation de l’État en 1948. Entre août 1946 et mai 1948, Londres y interne près de cinquante deux mille personnes, sous des tentes et des baraques de tôle que le musée de l’Holocauste de Washington lui même décrit comme insupportables de chaleur en été et de froid en hiver, sans électricité, avec un accès limité à l’eau et des conditions sanitaires précaires. Huitante pour cent des internés ont entre douze et trente cinq ans, huit mille sont des adolescents. Quatre cents meurent durant l’internement. Environ deux mille naissent sur place, dans l’aile juive de l’hôpital militaire britannique de Nicosie, le détail qui résume le mieux la nature du lieu, un camp de réfugiés qui fut aussi, pendant près de deux ans, une maternité. La logique administrative londonienne traitait la survie à l’extermination comme une simple infraction migratoire, soumise à quota, sans distinction entre le réfugié de 1938 et le survivant de 1945.
Biltmore, quand l’ambiguïté cesse d’être possible
En mai 1942, à l’hôtel Biltmore de New York, environ six cents délégués venus de dix huit pays, parmi eux David Ben Gourion, Chaïm Weizmann et Nahum Goldmann, adoptent un programme qui rompt délibérément avec la formule ambiguë de Bâle. On ne parle plus d’un « foyer national », la résolution exige que la Palestine soit constituée en Commonwealth juif, avec une immigration libre et illimitée. Le tournant n’est pas unanime, certains délégués objectent sur place que le problème immédiat est le sauvetage des vies, non la fondation d’un État, tension que l’historiographie du mouvement documente sans la trancher en faveur de l’une ou l’autre position.
Biltmore déplace en outre le centre de gravité diplomatique du sionisme, de Londres, puissance mandataire mais de plus en plus hostile depuis le Livre blanc, vers Washington, où la communauté juive américaine et une opinion publique de plus en plus informée de l’extermination offrent un levier politique que Downing Street n’offre plus. Le programme est adopté alors que les chiffres de l’extermination européenne se discutent encore en termes d’estimation, non de certitude consommée, ce qui n’empêchera pas qu’il devienne, rétrospectivement, le point de non retour vers la revendication étatique explicite.
Le programme ne représenta jamais la totalité du champ juif ni même du champ sioniste. Judah Magnes, recteur de l’Université hébraïque de Jérusalem, et le groupe Ihoud qu’il fondera peu après, défendaient depuis avant Biltmore une position binationale, un État partagé entre Juifs et Arabes sans majorité démographique garantie pour aucun des deux peuples, position que la direction sioniste officielle marginalisa avec toujours plus de fermeté à mesure que la guerre avançait. La ratification arrive en août 1943, quand la Conférence juive américaine réunit à New York cinq cents délégués représentant deux millions deux cent cinquante mille Juifs américains regroupés en trente deux organisations nationales. Le rabbin Abba Hillel Silver y impose l’adoption explicite du programme de Biltmore comme position officielle de la communauté juive organisée des États-Unis, lors d’un vote qui provoque le retrait, en signe de protestation, de la délégation de l’American Jewish Committee, hostile à ce qu’un objectif étatique remplace la défense des droits civiques comme axe de la représentation juive américaine. La divergence interne n’empêcha pas Silver d’émerger de cette session comme la nouvelle référence du mouvement sur le sol nord américain.
Après Auschwitz, les portes restent closes
La libération des camps ne change pas immédiatement la politique d’admission. En août 1945, l’envoyé spécial Earl Harrison remet à Truman un rapport accablant sur les conditions des personnes déplacées juives dans les camps alliés en Allemagne, avec une phrase que la Maison Blanche ne peut ignorer.
Nous semblons traiter les Juifs comme les nazis les traitaient, sauf que nous ne les exterminons pas. (Earl Harrison, rapport au président Truman, août 1945)
Truman, personnellement affecté par le rapport, demande à Clement Attlee d’autoriser cent mille certificats d’immigration supplémentaires vers la Palestine. Attlee rejette la demande et met en garde contre des dommages graves à la relation anglo américaine. Pour désamorcer la tension sans céder sur le fond, Londres accepte de former un Comité anglo américain d’enquête, dont le rapport d’avril 1946 confirme pour l’essentiel les conclusions de Harrison et recommande, à nouveau, l’admission des cent mille. Londres l’écarte également. Deux rapports convergents, un rejet identique, la politique des portes fermées survit intacte près d’un an après que le monde a vu les photographies de Bergen Belsen.
L’Exodus, ou le refus qui ne peut plus se cacher
En juillet 1947, l’Exodus 1947 quitte Marseille avec environ quatre mille cinq cents passagers, en majorité des survivants de l’exterminement sans aucune autre destination possible. La marine britannique l’intercepte avant qu’il n’atteigne les eaux du mandat et le force à accoster à Haïfa, dans un affrontement qui fait trois morts et de nombreux blessés. Le ministre des Affaires étrangères Ernest Bevin, au lieu d’interner les passagers à Chypre comme c’était la pratique habituelle, ordonne de les renvoyer directement vers les camps de personnes déplacées en Allemagne, la même Allemagne où beaucoup avaient été prisonniers quelques années plus tôt.
Les passagers entament une grève de la faim à bord que la presse internationale suit pendant des semaines. La décision de Bevin, pensée pour dissuader l’immigration clandestine, produit l’effet exactement inverse, elle transforme quatre mille cinq cents personnes en preuve visuelle que la politique britannique ne distingue plus la dissuasion de la cruauté administrative.
L’affaire n’arrive pas aux Nations unies par hasard. Un comité spécial, composé de onze pays parmi lesquels la Suède, les Pays Bas, le Guatemala, le Pérou, l’Uruguay, l’Inde et l’Iran, s’était constitué à peine deux mois plus tôt, le quinze mai 1947, pour décider de l’avenir du mandat. En août, tandis que l’Exodus est renvoyé vers Hambourg, une sous commission parcourt pendant une semaine les camps de personnes déplacées dans les zones d’occupation américaine et britannique en Allemagne et en Autriche, et y entend le témoignage du révérend John Stanley Grauel, qui avait voyagé à bord de l’Exodus même en tant qu’observateur. D’autres membres assistent directement au débarquement forcé dans le port de Haïfa. Le trois septembre 1947, le comité remet son rapport, la porte que cet épisode documente en train de se fermer systématiquement depuis neuf ans passe, à partir de cette date, entre les mains d’une assemblée internationale qui ne peut plus traiter la question comme une simple affaire administrative.
Clôture
Rien de tout cela n’obligeait, à strictement parler, la communauté internationale à soutenir la création d’un État, ni à le soutenir précisément sous la forme réclamée à Biltmore, à l’exclusion de l’alternative binationale que Magnes continuait de défendre depuis Jérusalem jusqu’à sa mort en 1948, avant même que l’État qu’il avait combattu n’ait un an d’existence. Mais après Évian, après le Saint Louis, après Chypre, après Harrison écarté deux fois et après l’Exodus renvoyé à Hambourg, continuer à refuser cette issue exigeait une justification qu’aucun gouvernement occidental n’était plus en mesure de soutenir publiquement. La légitimation n’est pas venue par conviction soudaine, elle est venue parce que le coût politique de continuer à dire non était devenu, en à peine trois ans, insoutenable…
G.S.
Sources
- The Evian Conference, July 1938 (United States Holocaust Memorial Museum)
- « Exodus 1947 » (United States Holocaust Memorial Museum)
- The Harrison Report (United States Holocaust Memorial Museum)
- Aliyah Bet, 1939-1948 (Jewish Virtual Library)
- Aliyah Bet (United States Holocaust Memorial Museum)
- Cyprus Detention Camps (United States Holocaust Memorial Museum)
- Dominican Republic Settlement Association, « Sosúa: Haven in the Caribbean » (Experiencing History, USHMM)
- United Nations Special Committee on Palestine (Wikipedia)
- American Jewish Conference (Wikipedia)
- Mossad LeAliyah Bet (Wikipedia)
- The Biltmore Conference (Wikipedia)
- Anglo-American Committee of Inquiry (1946) (Encyclopedia.com)
- The Real Story: Exodus (Yad Vashem)
- Segev, Tom, One Palestine, Complete (Metropolitan Books, 2000)
- Morris, Benny, Righteous Victims (Knopf, 1999)



