ANNÉE II  ·  N° 603  ·  JEUDI 6 AOÛT 2026

GENÈVE --:--  ·  BOGOTÁ --:--  ·  ACIDREPORT v4.0
AcidReport
ENQUÊTECOLOMBIE

Sans la caserne réclamée, sans la place publique et sans le secrétaire d’État, ainsi jure De la Espriella

Abelardo de la Espriella voulait être investi devant un bataillon, devant une place pleine et devant l’homme le plus puissant de Washington au premier rang. Le vendredi 7 août, il obtiendra une investiture sans caserne militaire autorisée pour le serment, sans place publique ouverte et sans le secrétaire d’État des États-Unis, la figure que sa propre équipe donnait pour acquise quelques semaines plus tôt. Trois reculs s’accumulent en moins d’un mois sur la cérémonie censée inaugurer, selon ses propres mots, un gouvernement de poigne et une alliance étroite avec Washington. Le résultat est une investiture réduite à un gymnase universitaire d’une capacité de deux mille cinq cents personnes, escortée par onze mille hommes en uniforme et accueillie, côté américain, par un procureur par intérim plutôt que par un chef de la diplomatie.

La caserne que Petro lui a refusée

De la Espriella avait annoncé, plusieurs semaines auparavant, son intention de prêter serment comme président à l’intérieur d’une garnison militaire à Popayán, capitale du Cauca, département du sud-ouest colombien où opère avec force la dissidence des anciennes FARC que commande l’alias Iván Mordisco. Le geste visait un hommage explicite aux forces de l’ordre, pilier central de son discours de campagne contre les groupes armés illégaux.

Le 24 juillet, lors d’un acte solennel célébré à la Quinta de Bolívar, la maison musée bogotane où repose l’épée de Simón Bolívar, Gustavo Petro a fermé cette porte. Il a parlé en tant que commandant suprême des Forces militaires, fonction qu’il conserverait jusqu’à la dernière seconde de son mandat, et a ordonné qu’aucun établissement militaire ne se mette à disposition de l’acte.

« Je n’autorise aucune garnison ni établissement militaire à se préparer. » (Gustavo Petro, 24 juillet 2026, cérémonie de remise de l’épée de Bolívar)

La phrase n’était pas qu’une simple formalité administrative. Petro n’a jamais reconnu publiquement la défaite de son candidat, Iván Cepeda, face à De la Espriella au second tour de juin, et il a déposé une plainte formelle pour fraude électorale, portée devant le Conseil d’État, dans les jours précédant son départ, accusation que le registraire national a publiquement rejetée le 5 août lui-même. Le blocage de la caserne de Popayán fut, en ce sens, moins une mesure d’ordre institutionnel que le dernier exercice visible d’un pouvoir qui n’avait plus d’autre manière de se manifester contre le successeur qu’il rejetait.

Un commandant sortant qui ne contrôle plus rien sauf, encore, les clés des casernes. Et il les a utilisées.

Le Congrès a fini par autoriser le transfert. Le Sénat l’a soutenu par cinquante-cinq voix contre trente-deux, la Chambre des représentants par cent dix-sept voix contre sept, sans jamais préciser de siège militaire. Quelques jours plus tard, le Conseil d’État a rejeté un recours cherchant à suspendre entièrement l’événement, au motif que le changement de ville pouvait affecter la moralité administrative et les dépenses publiques. De la Espriella a dû renoncer au bataillon. Il a obtenu, en revanche, la ville, mais pas le décor qu’il avait imaginé.

L’organisation de l’événement a par ailleurs traîné un problème rarement mentionné aux côtés du différend politique. Le ministère des Affaires étrangères, encore sous l’administration sortante à ce moment-là, devait attribuer par appel d’offres public la logistique et l’invitation des personnalités internationales, un mécanisme choisi au nom de la transparence mais nettement plus lent qu’une attribution directe, et le processus ne s’est réglé qu’à quelques semaines de l’événement. La passation de pouvoir la plus célébrée de l’année s’est montée, côté logistique, dans l’urgence et sous un gouvernement qui partait déjà.

Une place qui n’en est plus une

Les investitures présidentielles colombiennes se célèbrent traditionnellement sur la Plaza de Bolívar de Bogotá, un espace ouvert où chacun peut se rendre. Celle de vendredi se tiendra à l’Arena USC, le gymnase de l’Université Santiago de Cali, d’une capacité de deux mille cinq cents personnes et à accès exclusivement sur invitation.

Ce sera, de surcroît, la première passation de pouvoir présidentielle célébrée hors de Bogotá dans l’histoire récente du pays. Le maire de Cali, Alejandro Eder, a présenté le fait comme une projection institutionnelle de la ville face au monde. Rien dans ce récit n’explique pourquoi la projection choisie exclut, par construction, l’immense majorité de ceux qui n’ont pas reçu d’invitation.

Les autorités locales justifient le changement par un argument sécuritaire difficile à écarter d’un revers de main. Cali a déployé un poste de commandement unifié couvrant aussi Palmira, Candelaria, Jamundí, Yumbo et Pradera, restreint l’usage des drones, imposé la loi sèche dès la veille et mobilisé onze mille hommes en uniforme entre Armée de terre, Marine et Police. De la Espriella lui-même avait écarté, quelques semaines plus tôt, l’idée de prêter serment à Popayán, invoquant, outre le veto de Petro, les cendres volcaniques qui affectent cette région.

Mais l’argument sécuritaire cohabite, sans la résoudre, avec une seconde réalité. Un acte que De la Espriella décrivait comme la première preuve que la décentralisation cesse d’être un discours pour devenir une réalité s’est révélé, dans les faits, moins accessible que n’importe quelle investiture bogotane des dernières décennies. Personne ne conteste le risque du dispositif. Ce qui se discute, c’est que la réponse à ce risque ait consisté à fermer la porte plutôt qu’à l’ouvrir avec davantage de contrôle, à substituer la place publique par un gymnase universitaire où n’entre que celui qui a été invité, et personne d’autre.

Le Pacto Histórico, la coalition de gauche battue en juin, a annoncé qu’il ne participerait pas, ne reconnaissant pas De la Espriella comme chef d’État, et a appelé à des mobilisations parallèles à la même date. L’opposition ne sera pas à l’intérieur du gymnase. Elle sera, comme le reste du pays, à regarder depuis l’extérieur.

La liste des invités nationaux confirme cette sélection. Parmi les anciens présidents vivants, Iván Duque, Álvaro Uribe et Andrés Pastrana ont été invités et seront présents. Juan Manuel Santos et Ernesto Samper, à ce jour, ne figurent pas parmi les participants confirmés. De la Espriella a défendu le nouveau format en chiffrant un impact économique proche de dix milliards de pesos pour Cali, grâce aux dépenses hôtelières, gastronomiques et logistiques d’environ six mille visiteurs, et a assuré que le coût total de la cérémonie serait inférieur à la moitié de celui de l’investiture d’il y a quatre ans. Le chiffre exact reste contesté, un tribunal a ordonné la remise des études budgétaires comparatives, et au moins trois chiffres différents circulent sur le même événement.

Washington rabaisse le rang de sa délégation

Pendant des semaines a circulé la possibilité que Marco Rubio, secrétaire d’État des États-Unis, dirige la délégation américaine à Cali. L’équipe même de De la Espriella la donnait pour probable, en cohérence avec le récit d’une alliance étroite avec Washington que le président élu a répété tout au long de la campagne.

La Maison-Blanche a confirmé le 5 août le contraire. Rubio ne se déplace pas. Donald Trump non plus, ni le sous-secrétaire aux Affaires de l’hémisphère occidental, Christopher Landau.

La délégation américaine à Cali sera dirigée par Todd Blanche, procureur général par intérim, et Terry Cole, directeur de l’Administration de contrôle des drogues, sans aucun fonctionnaire du rang diplomatique qu’une investiture présidentielle appelle habituellement.

Mieux vaut ne pas forcer la lecture. Rubio n’a représenté les États-Unis à aucune investiture présidentielle à l’étranger depuis qu’il est secrétaire d’État, dans aucun pays, si bien que son absence à Cali n’équivaut pas, à elle seule, à un affront dirigé contre De la Espriella. Ce que documente en revanche la composition finale de la délégation est autre chose, plus précis et plus gênant pour le récit officiel. Washington a choisi de se représenter à l’investiture de son nouveau partenaire colombien par un procureur et un chef antidrogue, non par un diplomate. La relation que le nouveau gouvernement célèbre comme une alliance stratégique arrive, côté américain, avec le vocabulaire d’une opération policière.

Complètent la délégation Hugo Guevara, chargé d’affaires de l’ambassade américaine à Bogotá, et Mario Diaz-Balart, président du sous-comité de sécurité nationale du Congrès des États-Unis, aucun des deux au rang de ministre des Affaires étrangères. En parallèle, le Sénat américain avance dans la confirmation de Nate Morris comme nouvel ambassadeur à Bogotá, dont l’audition a porté surtout sur le confinement de l’influence chinoise dans la région, pas sur la célébration d’un allié idéologique à la Casa de Nariño. Washington regarde la Colombie comme un terrain de disputes géopolitiques et de coopération antidrogue, non comme un partenaire méritant une photographie d’État à État.

Ce déploiement diplomatique de second ordre contraste, mot pour mot, avec la promesse de campagne. De la Espriella a bâti une bonne partie de son capital politique sur l’idée d’une relation directe et personnelle avec Washington, supérieure à celle de son prédécesseur. La délégation qui atterrit finalement à Cali dément cette promesse avant même que le nouveau gouvernement n’achève son premier jour.

Ce qu’il reste du spectacle

Le vendredi, il y aura des photographies avec le roi Felipe VI, avec Javier Milei, avec José Antonio Kast, avec la plupart des présidents de droite du continent réunis à Cali pour l’occasion, parmi eux Daniel Noboa, Santiago Peña et Rodrigo Paz. Ces images circuleront comme preuve d’un soutien international large, et dans un sens littéral elles le seront, un alignement idéologique continental que De la Espriella exhibera pendant des mois. Mais aucune de ces photographies ne peut remplacer ce qu’il a explicitement demandé et n’a pas obtenu, l’armée qu’on lui a refusée, la place ouverte qui n’a pas existé, le rang diplomatique américain que Washington a choisi de ne pas lui envoyer.

La coïncidence des dates n’est pas non plus fortuite. Tandis que le gymnase se remplit de drapeaux et de tenues de gala, le Pacto Histórico inaugure formellement son rôle d’opposition par des mobilisations dans les rues de plusieurs villes, un contraste que l’organisation de l’événement n’a pas choisi mais qu’elle n’a rien fait non plus pour éviter. Deux actes parallèles, l’un à l’intérieur à accès restreint, l’autre à l’extérieur sans limite de capacité, résument mieux qu’aucun discours l’état réel de la cohésion nationale que le nouveau gouvernement prétend représenter.

Un homme qui s’est présenté comme le candidat de la poigne de fer et de la relation privilégiée avec les États-Unis commence son mandat avec le commandant sortant lui fermant les casernes, avec un gymnase universitaire à la place d’une place publique, et avec un procureur par intérim comme visage le plus haut que Washington a voulu lui montrer.

Que l’armée lui rende bien hommage quelques heures plus tard, une fois que Petro n’aura plus rien à lui refuser, ne corrige pas le message initial. Il le confirme.

L’hommage que De la Espriella voulait comme ouverture de son mandat lui parvient, au contraire, comme une concession de dernière minute, accordée à peine le siège vidé d’où on le lui refusait.

Trois semaines ont suffi pour que l’allié le plus cité de la campagne lui envoie, à la place de son ministre des Affaires étrangères, un procureur.

Un président qui a besoin de ce déploiement de drapeaux étrangers pour dissimuler ce qu’il n’a pas obtenu ce même jour révèle, mieux qu’aucun de ses discours, la taille réelle du pouvoir dont il hérite. Le premier conseil de sécurité du nouveau gouvernement est fixé au samedi suivant, à huit heures du matin, à la Tercera Brigada de Cali. Là, sans rois ni présidents étrangers ni caméras de cérémonie, De la Espriella aura son premier contact réel avec l’appareil qu’il dit vouloir renforcer, celui-là même que son prédécesseur lui a refusé quelques heures de plus et que Washington, à travers un procureur et un chef antidrogue, lui rappelle ne l’intéresser qu’en tant qu’instrument de confinement. L’investiture aura duré un jour. L’orphelinat institutionnel qui l’a entourée peut durer bien plus longtemps…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

Voir tous les articles →

Laisser un commentaire