ANNÉE II  ·  N° 586  ·  VENDREDI 17 JUILLET 2026

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L’autonomie des femmes en Amérique latine s’est construite par étapes et n’a toujours pas fini de s’accomplir

La reconnaissance des droits des femmes en Amérique latine n’a pas été un fait isolé mais une accumulation lente et inégale de lois étalée sur tout le vingtième siècle et toujours ouverte aujourd’hui. Avant qu’aucune femme ne puisse voter, certains pays lui permettaient déjà d’administrer ses propres biens. Après que le vote fut assuré dans toute la région, en 1961, il fallait encore des décennies pour que les femmes mariées cessent d’être sous tutelle légale, ou pour que l’avortement cesse d’être un délit dans la majorité des pays. Cette longue séquence, avec des droits arrivant à des moments et des vitesses différents selon le pays, est celle que les organismes internationaux résument sous le concept d’autonomie des femmes. C’est aussi la toile de fond depuis laquelle il convient de lire le phénomène tradwife qui circule aujourd’hui sur les réseaux.

La citoyenneté est arrivée par vagues distinctes, jamais en une seule date

Avant qu’aucune Colombienne ne puisse voter, elle pouvait déjà, sur le papier, administrer son propre patrimoine. La réforme de 1922 a reconnu à la femme mariée le droit de gérer ses biens sans autorisation maritale, et en 1933 l’accès à l’enseignement supérieur s’est ouvert dans les mêmes conditions qu’aux hommes. Le vote n’arriverait que vingt et un ans plus tard. Ce schéma se répète dans une bonne partie de la région, les droits patrimoniaux ou éducatifs arrivaient généralement avant la pleine citoyenneté.

La première femme à voter en Amérique latine ne l’a pas fait grâce à une loi mais à un vide juridique, et son cas fut individuel et éphémère. Julieta Lanteri, médecin d’origine italienne naturalisée argentine, s’est fait recenser en 1911 en profitant du fait que le règlement municipal de Buenos Aires ne précisait pas le sexe des inscrits, et elle a voté cette même année lors d’une élection municipale. L’exploit a fait la une des journaux, mais a aussi alerté les autorités, qui ont aussitôt lié le registre électoral au service militaire pour fermer la porte aux autres femmes. Le vote de Lanteri n’a pas ouvert de cycle, ce fut une anomalie qui a mis trente-six ans à se reproduire légalement dans son propre pays.

La première fois qu’un groupe de femmes a voté collectivement, ce fut en Uruguay en 1927. Un différend administratif entre trois départements sur la juridiction du village de Cerro Chato s’est réglé par un plébiscite local, et comme la loi uruguayenne autorisait déjà le vote féminin aux municipales, des dizaines de femmes du village ont voté ce jour-là. L’Uruguay a confirmé le suffrage national en 1932, bien que les femmes n’aient voté à une élection générale qu’à partir de 1938. L’Équateur avait franchi le pas le plus tôt, en 1924, quand la médecin lojana Matilde Hidalgo a obtenu du Conseil d’État l’autorisation de voter, arrêt converti en norme constitutionnelle en 1929, premier pays à reconnaître la citoyenneté politique féminine.

Le Chili a reconnu la citoyenneté politique des femmes en 1931 et a étendu le suffrage aux municipales en 1934, mais a mis quinze ans de plus à leur permettre de voter à la présidentielle. Ce retard ne s’explique pas, comme on le suppose souvent, par la résistance catholique et conservatrice, qui selon l’historiographie chilienne fut parmi les premières à pousser pour le vote. Le frein est venu des partis anticléricaux et de gauche, craignant que le nouvel électorat féminin ne favorise le conservatisme.

L’Argentine a reconnu le suffrage plein en 1947, avec la loi 13.010 portée par Juan Domingo Perón et promue par Eva Perón. La Colombie est arrivée en 1954, sous le général Gustavo Rojas Pinilla, à l’issue d’une Assemblée constituante où la réforme fut approuvée par soixante voix pour et aucune contre, les opposants s’étant retirés de la salle pour tenter de briser le quorum.

La clôture régionale est arrivée en 1961, quand le Paraguay et le Salvador ont incorporé le suffrage féminin, trente-deux ans après que l’Équateur eut ouvert la voie.

Ces dates ne racontent pas toute l’histoire. La réforme constitutionnelle colombienne de 1945 avait déjà accordé la citoyenneté aux femmes, mais leur avait refusé le vote et le droit d’être élues, laissant des milliers de Colombiennes avec une nationalité pleine et une participation nulle pendant neuf ans de plus. Derrière ce retard, il y eut des organisations comme l’Union féminine de Colombie et des figures comme Esmeralda Arboleda et Josefina Valencia, qui ont porté le débat au Congrès depuis des bancs opposés entre eux.

Le vote n’a pas clos le cycle, il n’en fut qu’un tronçon. En 1948, la Neuvième Conférence interaméricaine, réunie à Bogotá, a adopté la Convention sur les droits civils de la femme, un traité cherchant à harmoniser la capacité juridique des femmes mariées. La pleine capacité civile, le droit d’agir sans la permission du mari pour administrer des biens ou signer des contrats, a mis des décennies à arriver pays par pays. L’Uruguay l’a reconnue en 1946, le Brésil en 1962, l’Argentine en 1968 et le Chili en 1989, déjà dans la transition démocratique qui a suivi Pinochet.

La couche la plus récente est celle des droits reproductifs, et sa chronologie est tout aussi inégale. Cuba a dépénalisé l’avortement en 1961, l’Uruguay l’a fait jusqu’en 2012, l’Argentine en 2020 après la marée verte, et la Colombie en 2022, quand la Cour constitutionnelle l’a dépénalisé jusqu’à la vingt-quatrième semaine par l’arrêt C-055. Le Mexique n’a atteint la reconnaissance fédérale qu’en 2023. Chaque date équivaut, en pratique, à une citoyenneté distincte selon le pays où une femme est née.

La loi existe, mais l’autonomie n’arrive pas à toutes de la même façon

Cette mosaïque n’a résolu qu’une partie de ce qui se regroupe aujourd’hui sous trois cadres juridiques internationaux. Depuis 1979, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes oblige les États qui la ratifient à garantir l’égalité devant la loi. Depuis 1994, la Convention de Belém do Pará, signée par trente-deux pays d’Amérique latine et des Caraïbes, reconnaît pour la première fois au monde que la violence contre les femmes est une violation sanctionnable des droits humains. Et depuis quatre décennies, les Conférences régionales sur la femme, coordonnées par la CEPALC, suivent l’autonomie des femmes, dans ses trois dimensions, physique, économique et décisionnelle.

L’Agenda régional de genre, adopté lors de la Conférence régionale sur la femme tenue à Mexico en août 2025, a traduit ces engagements en soixante-huit objectifs mesurables pour 2030. Le dernier rapport conjoint de la CEPALC et d’ONU Femmes, présenté en avril 2025 au Forum des pays d’Amérique latine et des Caraïbes pour le développement durable, a constaté que les reculs les plus importants touchent l’accès à la santé, à l’emploi décent, à la protection contre la violence et aux espaces de décision, et que seulement 13 pour cent des pays disposent de systèmes de suivi dotés d’un budget propre.

Seuls 13 des 68 objectifs analysés dans l’Agenda régional de genre d’Amérique latine et des Caraïbes, soit 19,1 pour cent, affichent un rythme et une tendance adéquats pour être atteints d’ici 2030, selon le rapport conjoint de la CEPALC et d’ONU Femmes présenté en 2025.

L’écart se concentre de façon inégale entre les pays et entre les femmes selon leur condition sociale. Les enquêtes sur l’usage du temps que systématisent la CEPALC et ONU Femmes montrent que la charge du travail domestique non rémunéré retombe de manière disproportionnée sur les femmes, avec des variations allant d’un peu plus de quatre heures par jour en Argentine à plus de sept au Guatemala, tandis que les hommes dépassent rarement deux heures. Cette charge explique en grande partie pourquoi les femmes avec enfants ont, selon l’OIT, une probabilité de trouver un emploi rémunéré d’à peine 54 pour cent, contre 88 pour cent chez les hommes avec enfants.

La Colombie reflète ce schéma avec ses propres nuances. Le pays reconnaît aujourd’hui des droits qui n’étaient même pas en discussion en 1954, comme la dépénalisation de l’avortement en 2022 ou la reconnaissance jurisprudentielle de la violence de genre comme catégorie autonome d’analyse judiciaire. Mais l’exercice de ces droits reste conditionné par le territoire et la classe sociale. Une femme rurale en zone de conflit armé rencontre des obstacles qui n’apparaissent pas dans les chiffres nationaux, de la distance à un centre de santé jusqu’à la stigmatisation communautaire qui entoure celles qui dénoncent des violences sexuelles là où le contrôle social reste aux mains d’acteurs armés.

Tradwife, un renoncement sans précédent exact dans la région

Ces derniers mois, un phénomène de réseaux sociaux né aux États-Unis a commencé à être discuté aussi dans les médias latino-américains. Il s’agit des tradwife, ces femmes qui, sur des plateformes comme TikTok et Instagram, exhibent une vie domestique idéalisée, entièrement consacrée au foyer et à un mari présenté comme seul pourvoyeur. Lors du Women’s Leadership Summit 2026, tenu aux États-Unis entre le 5 et le 7 juin, plusieurs participantes ont publiquement défendu l’idée d’un vote familial, selon laquelle l’homme devrait représenter politiquement l’ensemble du couple, une position qui remet directement en cause le droit au suffrage individuel qu’il a fallu soixante-douze ans de mobilisation aux femmes américaines pour obtenir.

Cette question n’a pas de réponse simple. La région a bien connu un conservatisme politique féminin organisé et actif. Au Chili, la Section féminine du Parti conservateur, fondée en 1941, a rassemblé des femmes catholiques faisant de la politique à temps plein pour défendre un modèle familial traditionnel. En Colombie, l’historiographie du suffrage identifie la résistance aux valeurs de la femme traditionnelle comme l’un des facteurs, avec le calcul électoral libéral, qui ont retardé sa reconnaissance.

Il y eut, en d’autres termes, des femmes qui ont occupé la vie publique pour défendre l’ordre que les tradwives revendiquent aujourd’hui en vidéo.

Ce qui n’apparaît documenté nulle part, c’est une demande explicite et publique de femmes latino-américaines pour céder leur vote ou leur citoyenneté politique aux hommes de leur entourage. L’opposition historique au suffrage, quand elle a existé, est venue de secteurs politiques masculins craignant l’effet électoral du nouveau corps électoral, non de femmes réclamant de renoncer à des droits qu’elles commençaient à peine à avoir. Cela distingue le phénomène tradwife du conservatisme féminin que la région a connu, et en fait une nouveauté réelle, non la répétition d’un schéma connu.

Pour ceux qui étudient le marché du travail et l’économie du soin, la réponse est plus économique qu’idéologique. Ana Güezmes, directrice des Affaires de genre à la CEPALC, a affirmé devant Bloomberg Línea que pour la majorité des femmes de la région, la vie domestique à temps plein n’est pas un choix mais un destin inévitable qui les maintient piégées dans la pauvreté et la violence structurelle. Mia Perdomo, de la société Aequales, le formule plus directement, les conditions économiques obligent femmes et hommes à travailler ensemble car aucun foyer moyen ne peut se passer d’un second revenu, ce qui distingue l’Amérique latine des marchés où la tendance s’est viralisée avec le plus de force.

Sur le continent américain, les femmes consacrent en moyenne 268 minutes par jour au travail de soin non rémunéré, contre 155 minutes chez les hommes, selon des chiffres de l’Organisation internationale du travail de 2020.

Plus de la moitié des femmes hors de la population active dans la région, soit 55 pour cent selon les mêmes sources, déclarent se consacrer exclusivement au travail domestique non rémunéré, contre à peine 7 pour cent des hommes. Ce chiffre suggère qu’une bonne partie de ce qui se présente sur les réseaux comme un choix esthétique et politique était déjà, avant d’avoir un nom en anglais, la réalité quotidienne de millions de femmes sans caméra ni audience. Le phénomène tradwife n’importe pas tant par sa taille réelle, qui reste marginale, que par ce qu’il révèle face à cette base structurelle, et par la question qu’il laisse ouverte, celle de savoir si l’exposition massive de ces contenus peut convertir en aspiration volontaire ce qui a été, pour la majorité, une limitation imposée par le manque d’autres options.

A.B.

Sources

Adrianis Beltran

À PROPOS DE L'AUTEUR

Adrianis Beltran

Adrianis Beltrán étudie le droit à l'Université du Magdalena, en Colombie. Sa formation se concentre sur les droits humains, la diversité culturelle et l'environnement, un axe qui oriente son regard sur les sujets qu'AcidReport aborde depuis une perspective géopolitique globale, avec une attention particulière portée à l'Amérique latine.

Elle est la première femme de l'équipe éditoriale d'AcidReport, un fait qui introduit une perspective jusqu'ici absente dans un média construit majoritairement par des regards masculins. Cette formation la place naturellement face aux enjeux qui traversent l'Amérique latine dans son ensemble, du déplacement forcé à la justice environnementale, en passant par la lutte des femmes et de la communauté diverse, jusqu'à la violence territoriale contre les peuples autochtones, la Colombie constituant l'un des terrains les plus documentés, mais non le seul. Elle appartient, en outre, à la génération ayant grandi immergée dans le monde numérique, une condition décisive dans le rôle qu'elle assumera à la tête de PILAS, le format vidéo court qu'AcidReport destine aux jeunes audiences colombiennes. Sa familiarité native avec les codes des réseaux sociaux, alliée à la rigueur propre à sa formation juridique, lui permet de traduire des contenus complexes dans un langage accessible sans sacrifier la précision. Cette double compétence, juridique et générationnelle, définit l'apport spécifique qu'elle apporte au nouveau projet.

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