ANNÉE II  ·  N° 528  ·  LUNDI 11 MAI 2026

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Le stade comme machine du pouvoir. Du Cartel de Cali à l’Arabie Saoudite, une seule logique

Il existe une liturgie qui se répète chaque semaine dans presque tous les pays du monde, sans distinction d’idéologie ni de régime. Des millions de personnes suspendent leur vie et leurs opinions politiques pour consacrer deux heures à regarder vingt-deux hommes courir après un ballon. Ce n’est pas un accident. Ce que le stade produit n’est pas du divertissement, mais de l’obéissance, une catharsis collective sans conséquences politiques, et une architecture financière opaque qu’aucun paradis fiscal n’a su égaler. Le football latino-américain n’a pas été corrompu par l’argent sale. Il a été conçu, dans ses fondements institutionnels mêmes, comme une machine au service du pouvoir.

Le deuxième cirque

Les Romains l’avaient compris avant tout le monde. Le panem et circenses, le pain et les jeux du cirque, était une formule de gouvernement, non de divertissement. La différence entre le Colisée de Rome et le Stade El Campín de Bogotá est technologique, non structurelle. L’État y offre aux classes populaires un espace de fureur collective qui se consume dans l’enceinte sans déborder dans les rues. Antonio Gramsci, sociologue italien emprisonné par Mussolini, appela hégémonie culturelle la façon dont les classes dominantes font reproduire par les dominés les conditions de leur propre domination. Le football est le mécanisme le plus efficace de cette hégémonie parce qu’il ne se présente pas comme du contrôle. Il se présente comme de la passion.

L’Argentine en 1978 est le cas latino-américain le mieux documenté du sport comme outil politique. La Junte militaire du général Videla organisa la Coupe du Monde tandis qu’elle faisait disparaître ses opposants, torturait dans des centres clandestins situés à quelques kilomètres des stades et exécutait un projet d’extermination qui coûterait la vie à trente mille personnes. Le ballon roula, l’Argentine gagna, et le monde applaudit. Ricardo Villa, milieu de terrain de cette sélection, le résuma des décennies plus tard. On les avait utilisés pour dissimuler trente mille disparitions. Il se sentait trahi. La Coupe du Monde fut conçue et gérée comme une opération de relations publiques par un régime qui savait exactement ce qu’il achetait.

Cette logique ne disparut pas avec les dictatures. Elle se sophistiqua. Le sport de masse moderne produit un effet de discipline sociale qu’aucune junte militaire n’aurait pu garantir sans répression. Il ne nécessite pas de censure, ne génère pas de martyrs, n’exige pas d’état de siège. Il occupe le temps libre et la conversation publique de millions de personnes avec un contenu qui ne menace aucune structure de pouvoir. Que le match est samedi, que l’équipe a perdu, que l’arbitre était corrompu, que l’entraîneur doit partir. Le stade produit une identité tribale et un calendrier d’émotions parfaitement administré. Ce qu’il ne produit jamais, en aucun cas, c’est une conscience politique.

La plus grande blanchisserie du monde

Le mécanisme est simple, comme le sont tous les mécanismes d’extraction bien conçus. Un club de football reçoit de l’argent de sources multiples et difficilement vérifiables par des organismes externes, parmi lesquelles la billetterie en espèces, les contrats de sponsoring, les transferts de joueurs et la marchandise officielle. La valorisation d’un joueur est, par essence, subjective. Combien vaut un attaquant de vingt-deux ans avec du potentiel ? La réponse peut être un million de dollars ou dix millions de dollars selon qui la formule, et il n’existe aucun organisme international capable de vérifier réellement la différence. Ce différentiel de valorisation est l’espace où circule l’argent sale.

L’opération est comptable et relativement simple. On signe un contrat de transfert pour le double de la valeur réelle, la différence est versée hors des registres par le biais d’une société interposée dans un territoire à faible fiscalité comme les îles Caïmans ou le Panama. Le joueur arrive, l’argent est blanchi. Les transactions avec des clubs étrangers se font dans une devise et sont enregistrées dans une autre, les contrats sont signés pour des montants inférieurs à ceux que reçoit le footballeur, et l’écart entre les deux chiffres disparaît dans l’opacité institutionnelle que le football a cultivée pendant des décennies avec la complicité de ses autorités de régulation.

La Colombie fut, au cours des décennies 1980 et 1990, le laboratoire le plus avancé de ce mécanisme. Non parce que les narcotrafiquants colombiens étaient particulièrement créatifs, mais parce que le contexte réglementaire était optimal pour leurs besoins. Un Statut des Changes de 1968 permettait de vendre des devises étrangères sans en justifier la provenance. La Dimayor, la División Mayor del Fútbol Colombiano, l’instance dirigeante du football professionnel dans le pays, manquait de capacité et de volonté de contrôle. Et la presse sportive dépendait de la publicité de ces mêmes clubs. Le premier Colombien extradé vers les États-Unis ne fut pas un trafiquant de cocaïne. Ce fut le président d’un club de football.

Hernán Botero Moreno, propriétaire de 76 % de l’Atlético Nacional et de l’hôtel Nutibara de Medellín, fut extradé aux États-Unis en janvier 1985. La justice américaine l’accusa d’avoir blanchi environ 55 millions de dollars provenant du trafic de drogue. Il passa dix-sept ans dans des prisons américaines. Le club avait remporté trois titres nationaux sous sa direction. La Dimayor suspendit une journée du championnat professionnel en signe de protestation contre l’extradition, geste qui résume avec précision la place qu’occupait le narcotrafic au sein du football colombien à cette époque.

L’América de Cali, l’un des clubs les plus populaires du pays, fut géré par le Cartel de Cali pendant plus d’une décennie. Miguel Rodríguez Orejuela, l’un des chefs du cartel, en était actionnaire direct. Les achats de joueurs, le paiement des primes et les opérations financières du club se faisaient par l’intermédiaire de membres de la famille de Rodríguez ou de prête-noms, c’est-à-dire de personnes qui prêtent leur identité pour dissimuler celle du véritable propriétaire. En 1995, le gouvernement américain inclut l’América de Cali dans la Liste Clinton, un registre de sanctions pour liens avec le narcotrafic. Le club y resta pendant dix-sept ans.

Ce ne fut pas une exception. En octobre 1983, le ministre de la Justice Rodrigo Lara Bonilla déclara publiquement que six clubs professionnels étaient aux mains de narcotrafiquants. Le club Envigado FC, une modeste équipe de la périphérie de Medellín, fut utilisé par Juan Pablo Upegui comme véhicule financier de La Oficina de Envigado, organisation narcocriminelle héritière de l’empire de Pablo Escobar. Selon le Département du Trésor américain, qui inclut le club et ses dirigeants dans la liste des entités sanctionnées en 2014, le mécanisme fonctionnait par l’achat et la vente fictifs de joueurs et la vente de billets en espèces.

Entre 1983 et 2015, au moins huit clubs de football professionnel colombien firent l’objet d’enquêtes judiciaires pour liens avec le narcotrafic. Hernán Botero Moreno, président de l’Atlético Nacional, fut condamné aux États-Unis pour avoir blanchi environ 55 millions de dollars et devint le premier Colombien extradé dans ce pays. L’América de Cali resta dix-sept ans sur la Liste Clinton du Département du Trésor américain. L’Independiente Medellín aurait servi, selon le commissaire aux comptes du club, de véhicule pour blanchir plus de 150 milliards de pesos colombiens au profit de six groupes criminels distincts entre 1978 et 2008.

La CONMEBOL comme système

Luis Bedoya fut président de la Fédération Colombienne de Football entre 2006 et 2015. C’était un homme respecté dans les circuits du football international, avec des liens au sein de la CONMEBOL, la Confédération Sud-Américaine de Football. En mai 2015, le Département de Justice américain révéla qu’il détenait un compte bancaire en Suisse où il déposait ses pots-de-vin. Il démissionna de la Fédération le jour même et commença à collaborer avec la justice américaine pour éviter la prison. Ce que son témoignage révéla n’était pas l’histoire d’un homme corrompu dans un système sain, mais celle d’une institution où la corruption était le mode de fonctionnement ordinaire.

Le scandale connu sous le nom de FIFAGate, mis au jour en 2015 par la justice américaine, exposa un réseau de corruption s’étendant sur au moins deux décennies. Le mécanisme était précis. Torneos y Competencias, connue sous le nom de TyC, une entreprise argentine de marketing sportif, versait des pots-de-vin aux dirigeants de la CONMEBOL en échange des droits télévisés de la Copa Libertadores et de la Copa América. Ce n’était pas une négociation commerciale irrégulière. C’était un tarif. Alejandro Burzaco, propriétaire de TyC et témoin clé du procès de Brooklyn en 2023, déclara avoir versé plus de 160 millions de dollars en pots-de-vin à trente personnes différentes au cours de cette période.

Au Mexique, l’infiltration n’eut pas besoin d’un scandale pour être reconnue. En 2020, le secrétariat mexicain à la sécurité élabora un rapport interne admettant, sans euphémismes, que toutes les divisions du football professionnel mexicain avaient été impliquées dans des activités liées au narcotrafic. Le document identifiait qu’à Jalisco, État où opère le Cartel Jalisco Nueva Generación, organisation criminelle connue sous le sigle CJNG, il existait 29 franchises de football dans des territoires en conflit actif. Rafael Márquez, capitaine historique de la sélection mexicaine, fut inscrit sur la Liste Clinton en 2017 pour des liens documentés avec le CJNG. L’État mexicain ne découvrit pas un problème. Il en certifiait un qu’il connaissait déjà.

Le parquet américain accusa 45 personnes et plusieurs entreprises sportives dans le cadre du FIFAGate de plus de 90 chefs d’inculpation et d’avoir payé ou accepté plus de 200 millions de dollars en pots-de-vin. Vingt-sept des accusés plaidèrent coupables. L’ancien président de la CONMEBOL Juan Ángel Napout et l’ancien président du football brésilien José Marin furent condamnés lors d’un procès. Alejandro Burzaco, témoin principal et l’un des architectes du système, admit avoir distribué des dizaines de millions de dollars entre trente dirigeants en échange des droits de diffusion de la Copa Libertadores et de la Copa América.

Le blanchiment d’image

Ce que le narcotrafic latino-américain a fait à l’échelle d’un club, les États pétroliers du Golfe Persique le reproduisent à l’échelle d’une nation. Le mécanisme est structurellement identique. On introduit de l’argent dont l’origine est politiquement embarrassante dans une institution sportive à forte visibilité, on obtient en échange une légitimité symbolique qu’aucune campagne de relations publiques conventionnelle ne pourrait générer, et on transforme la passion de millions de supporters en bouclier contre les critiques politiques. Les universitaires anglophones appellent cela le sportswashing, soit le blanchiment d’image par le sport. Les narcotrafiquants colombiens l’appelaient simplement les affaires.

Le Qatar investit environ 220 milliards de dollars dans les infrastructures pour la Coupe du Monde 2022, le plus grand investissement d’un pays hôte dans l’histoire du sport. L’Arabie Saoudite avait dépensé au moins 1,5 milliard de dollars en activités de sportswashing avant d’obtenir l’organisation de la Coupe du Monde 2034, selon Grant Liberty. Gianni Infantino, président de la FIFA, fut accusé d’avoir manipulé les procédures de vote pour faciliter cette attribution. Aucune accusation n’eut de conséquences institutionnelles. La FIFA, qui fut le théâtre central du plus grand scandale de corruption de l’histoire du sport, continue d’être l’organisme qui décide quels pays méritent d’accueillir ses tournois.

Le lien entre le sportswashing des États pétroliers et la corruption structurelle du football latino-américain n’est pas métaphorique. Il est institutionnel. La FIFA et la CONMEBOL sont les organismes qui rendent possibles ces deux phénomènes, car ce sont elles qui accordent la légitimité qui rend l’investissement précieux, qui établissent des règles suffisamment opaques pour laisser circuler l’argent, et qui produisent le spectacle qui rend ce label désirable. Un club de Medellín aux mains du Cartel de Cali et un club de Paris aux mains du fonds souverain du Qatar sont la même opération vue depuis deux hémisphères différents. Dans les deux cas, ce que l’on achète n’est pas du football. C’est de la respectabilité.

Ce qui distingue le football des autres instruments du pouvoir est sa capacité à produire une loyauté authentique, non simulée. Personne ne feint d’aimer son équipe. Cette authenticité émotionnelle est précisément ce qui en fait le mécanisme de contrôle le plus sophistiqué disponible pour toute structure de domination, qu’il s’agisse d’un cartel de la drogue, d’une junte militaire ou d’un État autoritaire financé par le pétrole. Le stade n’est pas l’endroit où le pouvoir vient se cacher. C’est l’endroit où le pouvoir vient se montrer sous son visage le plus avenant, entouré de quatre-vingt-dix mille personnes qui chantent son nom sans le savoir…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et s'est formé au milieu de l'effondrement des récits officiels. Écrivain suisse-colombien, individu de troisième culture et fondateur d'AcidReport, un média sans affiliation, sans marketing et sans sponsors. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, l'archive et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine : avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un outil de rupture, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité soutenue. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification rigoureuse des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Il croit en la parole comme acte politique, comme forme de protection contre l'oubli et comme possibilité de réparation symbolique pour ceux qui ne peuvent plus parler.

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