Entre 1948 et 1958, la Colombie vécut une guerre qui préféra ne pas s’appeler ainsi. La Violencia ne fut pas une guerre civile au sens classique du terme ; il n’y avait ni fronts délimités ni armées en campagne, mais une machine de dépossession rurale où la couleur du parti décidait du sort des fermes et des corps. Deux cent mille morts plus tard, les élites conclurent le Frente Nacional, une alternance du pouvoir qui résolut le problème des notables sans toucher à la terre. En 1964, lorsque l’armée arriva à Marquetalia avec 16 000 soldats pour déloger un noyau réduit de paysans armés, elle ne comprit pas qu’elle fabriquait ce qu’elle prétendait détruire. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie ne naquirent pas d’une doctrine importée ni d’un mot d’ordre havanais. Elles naquirent d’un calcul que l’histoire avait lentement vérifié ; lorsque toutes les voies légales se ferment, le fusil cesse d’être une option et devient une conclusion.
I. La guerre des couleurs
La Violencia colombienne a des dates officielles (1948-1958) et un nombre de morts que les historiens situent entre 180 000 et 300 000 selon la méthodologie de décompte. Elle a aussi un récit commode que l’historiographie officielle porta durant des décennies ; deux partis ataviques qui se massacrèrent mutuellement dans une spirale de vengeance insensée, passion primordiale, irrationalité paysanne. Cette lecture est confortable et fausse. La première grande réforme agraire du vingtième siècle en Colombie fut La Violencia, mais de signe inversé ; elle ne redistribua pas la terre vers ceux qui la travaillaient, elle la réordonna vers ceux qui avaient le bon parti. Le Libéral et le Conservateur partageaient la même économie de hacienda, le même mépris pour toute réforme structurelle, les mêmes noms de famille dans les mêmes conseils d’administration. Ce qu’ils se disputaient, c’était qui administrait les marchés publics, les postes de maire et les registres de propriété à l’intérieur du pays. La violence fut le mécanisme de cette dispute, non sa cause.
Le paysan qui migrait après le Bogotazo vers un village conservateur avec sa carte d’identité libérale ne portait pas un manifeste politique. Il portait la peur d’être né du mauvais côté d’une frontière invisible que personne n’avait choisie. Dans les zones du Tolima, du Huila, des Llanos, d’Antioquia et des Santanderes, l’appartenance partisane décidait si la ferme survivait ou brûlait, si le maire signait les papiers ou les égarait, si la police protégeait ou perquisitionnait. La chulavita et les pájaros, forces irrégulières d’origine conservatrice qui opéraient avec des listes et des commandements, n’étaient pas des anomalies du système mais des instruments d’administration territoriale ; des bandes avec une logique de dépossession qui transféraient des propriétés vers des familles du bon parti, sous la couverture de chefs locaux qui enregistraient ensuite les achats dans des études notariales sans poser de questions. Le déplacement fut le mécanisme réel de la guerre ; l’idéologie partisane fut son alibi.
Dans ce climat, les autodéfenses paysannes ne furent pas une invention idéologique. Elles furent une réponse de survie. Des communautés libérales persécutées organisèrent des groupes armés de surveillance mutuelle, héritiers d’une tradition qui remontait aux guerres du dix-neuvième siècle et qui trouva dans la montagne une logique élémentaire ; si l’État vient tuer, il faut être en position de répondre. Des hommes comme Pedro Antonio Marín, qui prendrait l’alias Manuel Marulanda Vélez, apprirent le métier des armes non dans une école soviétique mais dans les villages du sud du Tolima, où survivre exigeait organisation, discipline et un territoire à défendre. Cette pédagogie de la montagne serait le substrat réel de ce qui allait suivre, plus décisive que tout manuel marxiste circulant dans les campagnes.
Selon les estimations de la Commission nationale d’enquête sur les causes de la Violence, le conflit bipartisan laissa entre 1948 et 1957 un bilan proche de deux cent mille morts dans un pays qui ne dépassait pas douze millions d’habitants, avec plus de deux millions de déplacés internes. (Commission nationale d’enquête sur les causes de la Violence, 1958)
La dictature de Gustavo Rojas Pinilla (1953-1957) offrit une amnistie qui démobilisa partiellement le cycle de violence, mais ne toucha pas à la racine. La terre ne fut pas redistribuée, les latifundia survécurent intacts, les déplacés ne récupérèrent pas leurs propriétés. Rojas Pinilla promit l’ordre, pas la justice. L’effet fut une pause armée, non une pacification. Lorsque les partis négocièrent leur sortie du pouvoir en 1957 par le plébiscite qui ouvrit la voie au Frente Nacional, ils le firent pour restaurer l’alternance oligarchique, non pour résoudre le grief paysan qui avait alimenté le massacre. Ce calcul, pris dans des bureaux de Bogotá, aurait des conséquences qui se mesureraient en décennies et dans des territoires que ses auteurs ne foulèrent jamais.
II. Le pacte des notables
Le Frente Nacional fut la solution la plus élégante que l’élite colombienne put concevoir pour résoudre son propre problème. De 1958 à 1974, la présidence alterna entre libéraux et conservateurs tous les quatre ans, les ministères furent répartis en proportions égales et tout parti distinct fut exclu de la participation au gouvernement par disposition constitutionnelle. L’accord mit fin à La Violencia bipartisane parce qu’il élimina l’objet du litige ; si le partage du pouvoir est garanti par la Constitution, il n’y a aucune raison de se massacrer pour les mairies. Pour les élites, le Frente Nacional fut un succès technique. Pour le paysan sans terre, ce fut la confirmation que le système n’avait pas de place pour lui.
La réforme agraire fut la promesse que le Frente Nacional agita sans tenir. En 1961 fut créé l’Institut colombien de la réforme agraire avec le mandat de redistribuer les terres domaniales, de titrer des parcelles et de doter de terres les familles paysannes déplacées par La Violencia. Durant ses vingt premières années d’existence, l’organisme titra des terres avec une lenteur qui rendait illusoire toute statistique de progrès. La concentration ne céda pas. L’indice Gini des terres, qui mesure l’inégalité dans la distribution de la propriété agraire sur une échelle de zéro (distribution parfaitement égalitaire) à un (concentration totale chez un seul propriétaire), se maintint en Colombie au-dessus de 0,85 durant les décennies du Frente Nacional, l’un des registres les plus élevés de l’hémisphère. La hacienda et le latifundium survécurent au changement constitutionnel avec le même confort qu’ils avaient survécu à La Violencia, étant le décor de l’exclusion et non sa victime.
Pour le paysan du Tolima ou du Meta qui avait survécu à la guerre des couleurs, le Frente Nacional n’apporta pas de nouvelle grammaire. Il apporta la même carte des pouvoirs locaux, les mêmes noms de famille à la mairie, les mêmes conditions de fermage et de journée. La différence est que désormais l’exclusion était constitutionnalisée. Ce n’était pas le résultat d’une conspiration conjoncturelle mais le dessin visible du système. La perception que la voie légale était une impasse ne nécessita pas d’élaboration théorique sophistiquée ; il suffisait de vivre dans un village du sud du pays et de calculer combien d’années il faudrait pour que l’institut de réforme agraire arrive, s’il arrivait, et combien de terre resterait disponible quand les propriétaires terriens régionaux auraient fini d’enregistrer ce qu’ils contrôlaient déjà de fait.
Ce fut dans ce vide que les communautés paysannes d’autodéfense trouvèrent une raison de persister. Non encore comme guérilla, mais comme gouvernement local de facto dans des zones où l’État n’était pas présence mais absence organisée. Dans les territoires du Sumapaz, du Pato, du Duda, de Riochiquito et de Marquetalia, des groupes issus de la résistance libérale construisirent des formes rudimentaires d’administration communautaire ; ils résolvaient des conflits, organisaient la production et maintenaient une capacité défensive qui leur avait permis de survivre à La Violencia. Le sénateur Álvaro Gómez Hurtado les appela républiques indépendantes dans un discours de 1961 qui transforma ces communautés en menace pour la sécurité nationale. L’étiquette fut une décision politique ; nommer le problème de cette façon exigeait une réponse militaire, pas une réforme agraire. Et les élites préférèrent toujours la réponse qui ne leur coûtait pas de terre.
III. Marquetalia
L’Opération Souveraineté, lancée en mai 1964 sous le gouvernement de Guillermo León Valencia, fut présentée comme la récupération du territoire national des mains d’un groupe de hors-la-loi. La logique était simple dans sa formulation ; un État qui ne peut exercer sa souveraineté sur son propre sol n’est pas un État. La réalité de l’opération était moins héroïque. Environ 16 000 effectifs de l’armée colombienne, avec appui aérien et conseil américain dans le cadre de la doctrine de sécurité hémisphérique, furent déployés contre un noyau que les survivants eux-mêmes se rappelleraient comme quarante-huit combattants sur le plateau de Marquetalia, dans la cordillère centrale du Tolima. La proportion n’était pas une donnée accidentelle. C’était la mesure de la peur que ces communautés inspiraient à l’élite et à ses conseillers extérieurs, et aussi la mesure du coût de ne pas avoir distribué la terre à temps.
Marulanda et Jacobo Arenas s’échappèrent dans la montagne avec leurs hommes avant que le siège ne se referme. L’armée prit le plateau, planta des drapeaux et déclara le succès de l’opération. Ce qu’elle ne prit pas, ce furent les hommes. Et les hommes étaient l’organisation. En juillet 1964, depuis la montagne, fut rédigé le Programme agraire des guérilleros, premier document politique du groupe qui en 1966 adopterait le nom de Forces armées révolutionnaires de Colombie. L’État avait délogé un noyau de paysans d’une parcelle de montagne. Ce noyau avait fondé une guérilla. Cet échange résume avec exactitude ce que la Colombie paya pour ne pas avoir fait la réforme agraire.
L’Opération Souveraineté, exécutée en mai 1964, mobilisa environ 16 000 effectifs de l’armée colombienne contre un noyau réduit de combattants sur le plateau de Marquetalia. Les survivants se replièrent et émirent le Programme agraire des guérilleros le 20 juillet 1964, document fondateur de l’organisation qui en 1966 adopterait le nom de FARC. (Commission historique du conflit et de ses victimes, 2015)
Le paradoxe de Marquetalia ne fut pas accidentel. Il fut le résultat d’un choix délibéré entre deux options que l’État avait à sa disposition ; distribuer des terres aux communautés paysannes ou les expulser militairement. La première aurait nécessité d’affronter les grands propriétaires régionaux, dont l’alliance soutenait le Frente Nacional. La seconde nécessitait des hélicoptères et des soldats, une dépense qui ne touchait aucun latifundium. Le calcul politique ne fut pas difficile. Ce que personne au ministère de la Guerre ne calcula, ou ne voulut calculer, c’est que l’expulsion de Marquetalia ne résoudrait pas le problème agraire. Elle le convertirait en problème de sécurité pour les cinquante années suivantes, et ce problème serait facturé dans une monnaie que le pays paie encore aujourd’hui.
IV. Le programme agraire
Le document que Marulanda et ses compagnons émirent le 20 juillet 1964 est révélateur précisément par sa modestie idéologique. Le Programme agraire des guérilleros n’est pas un texte d’avant-garde léniniste ; il n’y a ni dialectique hégélienne ni références à l’Internationale communiste. C’est un inventaire de griefs paysans formulé en langage direct ; redistribution de la grande propriété agraire, remise de terres à ceux qui les travaillent, annulation des dettes des fermiers, crédit et assistance technique pour le petit producteur, respect des réserves indigènes. Le texte aurait pu être rédigé par n’importe quel mouvement agraire latino-américain des années soixante sans avoir besoin d’un fusil. La différence est que ceux qui le signèrent avaient déjà appris que le formuler sans fusil ne menait nulle part.
Le lien avec le Bogotazo et avec La Violencia est direct et documenté. Marulanda avait dix-sept ans lorsque le 9 avril bouleversa le pays. Il grandit dans une région frappée par le bipartisme armé, vit comment la promesse de réforme se dissolvait à chaque changement de gouvernement, comprit que les institutions du Frente Nacional étaient un dessin pour perpétuer le partage entre ceux qui avaient déjà tout. Sa trajectoire ne fut pas celle d’un intellectuel séduit par la Révolution cubaine, même si la révolution de 1959 offrit un modèle et alimenta une certaine mystique régionale. Ce fut celle d’un paysan qui avait accumulé un apprentissage empirique sur ce que l’État colombien faisait et ne faisait pas lorsque quelqu’un lui demandait de la terre et de la justice. Cet apprentissage avait une date de début, avait des corps comptés et avait la consistance d’une structure qui se répétait avec la régularité des récoltes.
Le Programme agraire fut aussi la première articulation publique de ce qui serait l’axe politique des FARC durant leurs deux premières décennies. Ce n’était pas une proposition de révolution socialiste à la cubaine, même si le langage de l’époque et la solidarité continentale y ajoutaient cette coloration. C’était, dans son noyau, une exigence que l’État colombien respecte ce que sa propre Constitution et ses propres lois promettaient. L’insurrection commença exactement là où prit fin la promesse non tenue, au point où l’épuisement de la voie légale devint vérifiable et où l’alternative armée cessa d’être une option parmi d’autres pour devenir la seule qui restait.
V. La montagne comme État
Lors de la Deuxième Conférence du Bloc Sud, tenue en 1966, le groupe adopta formellement le nom de Forces armées révolutionnaires de Colombie et approuva ses premiers statuts organisationnels. Il cessait d’être une autodéfense locale pour devenir, du moins en projet, une organisation nationale avec des commandements régionaux, des fronts territoriaux et une structure de commandement vertical qui disciplina l’expansion. Le saut ne fut pas militaire mais politique ; la décision de disputer des territoires, pas seulement de les défendre. La différence entre une autodéfense qui protège sa parcelle et une guérilla qui étend sa carte d’influence implique un pari distinct sur le temps et sur les ressources. Les FARC choisirent le temps long, et en Colombie le temps long avait toujours favorisé ceux qui pouvaient attendre.
Ce que l’État construisit à Marquetalia ne fut pas une victoire. Ce fut un modèle. La prochaine fois qu’un groupe paysan armé s’organiserait dans un territoire sans réforme agraire, sans juges et sans écoles, il existerait déjà un modèle disponible ; nom, statuts, conférence fondatrice, programme agraire. L’armée colombienne, en opérant Marquetalia avec 16 000 soldats au lieu de 16 000 titres de propriété, enseigna à ses adversaires que la seule institution qu’elle reconnaissait était celle qui avait la capacité de résister à un siège militaire. Ce fut une pédagogie involontaire qui mit des décennies à être reconnue comme telle, et davantage encore à être démentie.
Conclusion
- Programme agraire des guérilleros, FARC, 1964
- Commission historique du conflit et de ses victimes, Contribution à la compréhension du conflit armé en Colombie, 2015
- Commission de la Vérité, Il y a un avenir s’il y a une vérité, 2022
- Gonzalo Sánchez et Donny Meertens, *Bandoleros, gamonales y campesinos* (El Áncora Editores, 1983)
- Marco Palacios, *Entre la legitimidad y la violencia. Colombia 1875-1994* (Norma, 1995)
- Centre national de Mémoire historique, L’origine des FARC-EP
- Verdad Abierta, Marquetalia : le mythe fondateur des FARC
Mis à jour le 13 juin 2026



