Il existe des romans qui commencent comme une chose et finissent en étant une autre. Ils se présentent comme des histoires d’amour, construisent l’illusion que ce qui compte c’est la passion entre deux personnes, puis, sans que le lecteur ne perçoive le moment du basculement, ils deviennent quelque chose de plus inconfortable et de plus précis. Le musée de l’innocence d’Orhan Pamuk est de cette sorte. Il commence avec un homme qui tombe amoureux et finit par être une théorie sur ce que nous faisons du temps qui nous échappe, construite à partir d’objets concrets, de la matérialité accumulée d’une vie qui refuse de disparaître sans laisser de preuves qu’elle a existé. C’est un roman sur l’amour dans la même mesure où une autopsie est un document sur la vie ; la méthode est la dissection, et la conclusion ne console personne.
La passion comme premier leurre
L’histoire se déroule à Istanbul dans les années soixante-dix, et le narrateur appartient à la bourgeoisie stambouliote, cette classe sociale qui s’est modernisée en important des modes de vie occidentaux sans modifier les mécanismes de contrôle qui organisent ses relations internes. Il est fiancé à une femme qui incarne tout ce que son monde attend de lui, élégance discrète, famille reconnaissable, avenir prévisible. Le mariage prévu n’est pas une transaction brutale mais quelque chose de pire, une transaction invisible parce que tous ses participants l’ont intériorisée comme leur propre désir. Le système fonctionne par pression ambiante, par le regard des autres converti en discipline sans que personne n’ait signé le moindre contrat à ce sujet.
La jeune femme qui apparaît vient d’un autre milieu, elle a moins d’argent et plus de présence, et l’attraction qu’elle déclenche n’est pas la passion romantique des feuilletons mais quelque chose de plus dérangeant, le désir qui désorganise les systèmes bien construits parce qu’il ne demande pas la permission. Pamuk le narre avec une froideur qui ressemble à de la compassion mais qui est en réalité un diagnostic. Ce qu’il décrit n’est pas un amour impossible au sens classique mais un amour que sa société rend impossible de manière systématique, presque bureaucratique. La transgression se punit par le silence dans les réunions familiales, par les questions qu’on ne pose pas parce que les poser reviendrait à reconnaître que le problème existe. Pamuk ne fait pas un roman à charge. Il montre comment ce système produit une forme spécifique de douleur qui, au lieu de se résoudre dans l’oubli, se transforme en entreprise de conservation qui dure des décennies et finit par être plus réelle que tout ce que l’ordre approuvé aurait produit.
Les objets qui ne mentent pas
Le pivot central du roman est le moment où le narrateur commence à collectionner des objets. Ce n’est pas une décision consciente au départ, c’est une impulsion qui se rationalise tard, quand l’accumulation est trop importante pour être niée. Un verre utilisé, une barrette, une tasse, une paire de chaussures, jusqu’à atteindre quatre mille deux cent treize mégots fumés par la femme aimée, chacun catalogué avec la date et la circonstance, ordonnés avec une précision que n’importe quelle institution de mémoire collective envierait si ses directeurs étaient honnêtes sur ce que préserve réellement une expérience.
Cette accumulation pourrait se lire comme une pathologie, et le roman laisse cette lecture disponible. Mais Pamuk installe aussi une autre lecture. Ce que le narrateur construit n’est pas le symptôme d’un trouble mais une réponse philosophique à un problème que la majorité résout en choisissant de ne pas y penser. Le temps détruit. La mémoire est infidèle. Les souvenirs se déforment, se contaminent par le ressentiment, par la nostalgie sélective. Les objets ne mentent pas. Un verre utilisé garde la forme du moment où il a été utilisé. Un mégot porte inscrite la pression de lèvres, la durée d’une conversation, la nervosité de celui qui l’a fumé. C’est de la charge affective matérialisée, la présence d’un instant qui autrement n’aurait aucun support dans le monde.
La distinction importe plus qu’il n’y paraît. Nous vivons à une époque qui confond conservation et information, qui croit que photographier quelque chose équivaut à le préserver. Ce qui se perd quand une expérience se numérise n’est pas le contenu mais la texture, le poids, la résistance physique des choses qui ont été en contact avec les corps que nous aimons. Une archive de dix mille images ne vaut pas une chaussure usée, non parce que la chaussure est plus belle mais parce qu’elle contient quelque chose qu’aucun pixel ne peut stocker. Le narrateur ne documente pas, il accumule. Il n’enregistre pas, il conserve. La différence est la même qu’entre un fichier de police et un autel domestique. Le premier organise l’information pour qu’elle soit utilisée. Le second organise la présence pour qu’elle soit habitée. On est avec un autel, ce qui est un verbe entièrement différent.
Le Musée de l’Innocence, fondé par Orhan Pamuk à Istanbul en 2012, est situé dans le quartier de Çukurcuma et abrite les objets décrits dans le roman. En 2014, il a reçu le prix du Conseil de l’Europe comme musée de l’année. (Museum of the Year Award, Council of Europe, 2014)
Istanbul comme corps qui change sans demander la permission
Le roman se déroule à Istanbul mais Istanbul n’est pas le décor, c’est l’argument. La modernisation arrive comme arrivent toutes les modernisations, comme quelque chose qui se produit simplement, comme le temps qu’il fait, comme si l’accélération économique était un phénomène naturel et non le résultat de décisions prises pour des intérêts précis. Les quartiers changent de classe sociale sans que personne ne signe aucun ordre d’expulsion. Les immeubles neufs effacent les anciens sans cérémonie, sans que personne n’ait le temps de faire le deuil correspondant. Le narrateur collectionne la femme aimée mais collectionne aussi cette Istanbul qui disparaît, ce mode de vie fait de certains rythmes et de certaines façons de se retrouver que la modernisation dissout avec la même efficacité que tout ce qui n’a pas de prix de marché.
Ce que Pamuk ne formule jamais directement mais qui structure le roman entier peut se dire sans ornements. La modernité ne demande pas ce qui se perd parce que ce qui se perd n’apparaît dans aucun bilan. Les quartiers démolis ne génèrent pas de passifs comptables. Les formes de sociabilité qui disparaissent ne produisent pas de déficit fiscal. Et pourtant ce sont exactement ces choses qui font qu’un endroit est un endroit et pas simplement une coordonnée géographique avec un prix au mètre carré. Ce qu’une société décide de conserver définit ce qu’elle décide d’être. Ce qu’elle laisse disparaître définit ce qu’elle préfère oublier.
Le musée comme acte contre l’amnésie organisée
Pamuk ne s’est pas contenté d’écrire le roman. Il a construit le musée. Ce n’est pas un détail anecdotique pour la notice biographique de l’auteur mais le geste qui transforme le livre en quelque chose qui dépasse la littérature et entre dans le territoire de l’intervention politique sur la mémoire collective. Le musée existe à Istanbul, dans le quartier de Çukurcuma, et contient les objets décrits dans la fiction, fabriqués ou réunis pour rendre réel ce que le roman imaginait.
Le roman Le musée de l’innocence a été publié en turc en 2008 et traduit dans plus de quarante langues. Le musée physique a ouvert ses portes en 2012, quatre ans après la publication, et a été conçu par Pamuk simultanément à l’écriture du livre. (Orhan Pamuk, entretien avec The Paris Review, 2011)
Cette simultanéité est ce qui intéresse. Pamuk n’a pas construit le musée comme une conséquence du roman mais en même temps qu’il l’écrivait. Ce que cela produit est une question simple et sans réponse commode. Qui décide de ce qui mérite d’être conservé ? Quelle sorte d’expérience a le droit d’exister après que les corps qui l’ont vécue ont disparu ? Les grands musées du monde conservent ce que le pouvoir a décidé qui a de la valeur. Art produit par les classes dominantes pour les classes dominantes. Objets d’État, instruments de guerre, reliques des religions qui ont gagné leurs guerres. La logique de conservation institutionnelle n’est pas neutre, c’est une logique de sélection qui reproduit les hiérarchies du présent en les projetant vers le passé. Ce qui entre dans un musée n’est pas le plus précieux en aucun sens absolu mais le plus précieux selon les critères de ceux qui ont le pouvoir de décider.
Le musée de l’innocence conserve des mégots, des verres usés, des barrettes en plastique, des billets de cinéma, des flacons de parfum vides. La provocation est délibérée. Ce que Pamuk affirme avec ce musée c’est que l’expérience privée, l’amour vécu en marge de ce qui est socialement acceptable, les objets sans valeur marchande qui portent inscrite une présence irréproductible, méritent le même traitement que les couronnes royales et les tableaux des maîtres flamands. Non comme curiosité anthropologique mais comme mémoire au sens plein, quelque chose qui a eu lieu, qui a compté, et qui a le droit de ne pas disparaître parce que le système dominant ne sait pas comment lui mettre un prix. L’amnésie organisée est le résultat prévisible d’un modèle qui mesure le progrès en termes de vitesse et de rentabilité et traite la mémoire comme un obstacle quand elle ne peut pas être convertie en produit. Les villes latino-américaines qui ont démoli leurs centres historiques dans les années soixante ont appliqué la même logique que celle qui transforme Istanbul dans le roman. Ce n’était pas de la négligence. C’était une décision sur ce qui mérite d’occuper de l’espace, prise par ceux qui n’avaient rien à perdre dans ce qu’ils effaçaient. Le Taj Mahal a été construit pour que tous le voient, financé par la puissance de l’État. Le musée de l’innocence a été construit pour garder ce que personne d’autre n’aurait jugé digne de conservation. Un palais de poussière, oui. Mais la poussière, si quelqu’un décide de la regarder, contient tout ce que le marbre ne peut pas garder, et ce que le marbre ne peut pas garder est précisément ce qui se perd le plus…
G.S.
Sources
- Orhan Pamuk, Le musée de l’innocence (Gallimard, 2011)
- Orhan Pamuk, entretien avec The Paris Review, n° 198, 2011
- Museum of the Year Award, Conseil de l’Europe, 2014 — https://www.coe.int/en/web/culture-and-heritage/museum-prize
- Site officiel du Musée de l’Innocence, Istanbul — https://www.masumiyetmuzesi.org


