ANNÉE II  ·  N° 510  ·  LUNDI 20 AVRIL 2026

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Trois mécanismes par lesquels les États-Unis ont effacé la guerre de leur conscience

Depuis 1973, les États-Unis n’ont pas connu la paix. Ils ont combattu à Grenade, au Panama, dans le Golfe Persique, en Somalie, dans les Balkans, en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, au Yémen, et dans des dizaines d’opérations classifiées qui n’ont jamais mérité de nom dans les journaux télévisés. Durant ce demi-siècle de guerre continue, aucun mécanisme social n’a contraint la population américaine à la ressentir comme telle. Trois dispositifs institutionnels, articulés avec précision et maintenus par des gouvernements des deux partis, ont rendu possible ce qu’aucune propagande ne pourrait accomplir seule : une nation en guerre permanente qui n’éprouve pas la guerre. Le résultat n’est pas une opinion publique trompée, mais quelque chose de plus durable et de plus grave : une anesthésie structurelle qui transforme les morts étrangers en bruit de fond et les morts nationaux en secret d’État.

La géographie du sacrifice

Trois mécanismes solidaires, aucun accidentel, ont construit cette architecture pendant un demi-siècle. Leur analyse ne révèle pas une conspiration, mais quelque chose de plus troublant : la logique froide d’un État qui a appris, après le Vietnam, que la guerre la moins coûteuse est celle que personne n’a à justifier à domicile.

L’abolition du service militaire obligatoire en janvier 1973, signée par Nixon quatre mois avant la fin officielle de la guerre du Vietnam, fut présentée comme une victoire de la liberté individuelle. C’était, avant tout, une décision d’ingénierie sociale. Avec la conscription, la guerre touchait toutes les strates de la population. Les fils des sénateurs, les universitaires de la côte Est, les banlieues blanches de classe moyenne qui avaient manifesté dans les rues entre 1967 et 1971. La supprimer transférait le risque vital vers ceux qui ont le moins d’alternatives. Les données du Pentagone publiées en 2005 confirmèrent ce que les preuves anecdotiques laissaient entendre : près des deux tiers des recrues de l’Armée en 2004 provenaient de comtés dont le revenu familial médian était inférieur à la médiane nationale. Le Sud fournit 40 % des recrues et les zones rurales 44 % ; les deux concentrent l’essentiel de l’effort de guerre d’une nation qui se perçoit comme urbaine et cosmopolite.

Le mécanisme est simple, comme le sont tous les mécanismes d’extraction bien conçus. L’Armée ne recrute pas par contrainte directe, mais par manque d’alternatives. L’offre est toujours la même : financement universitaire, stabilité de l’emploi, appartenance communautaire, naturalisation accélérée pour les immigrants sans papiers. Ce qu’on appelle patriotisme est souvent la seule issue raisonnablement digne disponible dans un comté où l’usine a fermé il y a quinze ans et où l’opioïde le moins cher coûte moins qu’un litre d’essence. Ainsi, la force armée la plus puissante de l’histoire humaine recrute parmi ceux qui ont le moins à perdre en termes relatifs et le moins de capacité politique pour s’y opposer.

Cette externalisation du sacrifice produit un effet politique de premier ordre. La guerre cesse d’être un fait social partagé. Quand la conscription existait, chaque famille de classe moyenne avait des raisons concrètes de surveiller la politique étrangère, de calculer le coût humain de chaque intervention, de tolérer ou non le nombre de morts. L’abolition de 1973 désactiva ce circuit. Les guerres ultérieures, aussi nombreuses fussent-elles, se déroulèrent dans un espace sociologique séparé de celui qu’habitait la majorité des électeurs. La guerre devint une activité professionnelle, comme l’extraction minière ou la conduite de camions longue distance : dangereuse, nécessaire selon qui la définit, et exercée invisiblement par d’autres.

Selon des données du Pentagone analysées par le Seattle Times, près de la moitié des recrues provenaient en 2004 de foyers des classes basses ou moyennes inférieures. La loi No Child Left Behind de 2002 obligea tous les lycées publics du pays à accorder aux recruteurs militaires le même accès qu’aux universités ; des recruteurs de l’Armée visitaient les établissements à faibles revenus jusqu’à quarante fois par an, tandis que les lycées aisés recevaient quatre visites.

L’opération Dover

Le deuxième dispositif entra en fonctionnement le 21 janvier 1991, en pleine guerre du Golfe. La date exacte importe, parce qu’elle révèle la logique qui l’engendra. En décembre 1989, lors de l’invasion du Panama, trois chaînes diffusèrent en écran partagé une conférence de presse de Bush père, au cours de laquelle le président plaisantait, tandis que sur la moitié opposée de l’écran les premiers cercueils de soldats tombés arrivaient à Dover, dans le Delaware. La Maison-Blanche qualifia la couverture d’« outrageante et injuste ». En février 1991, au début de l’opération terrestre dans le Golfe, le Pentagone interdit toute couverture photographique et télévisée de l’arrivée des cercueils à Dover.

L’interdiction, instaurée par le secrétaire à la Défense Dick Cheney, fut maintenue pendant dix-huit ans. Républicains et démocrates l’appliquèrent avec une détermination identique. En mars 2003, quelques semaines avant l’invasion de l’Irak, le Pentagone étendit l’interdiction à toutes les bases militaires du pays et émit une directive explicite : ni cérémonies d’arrivée ni couverture médiatique des dépouilles des militaires tués. Le concept opérationnel était précis. Les analystes politiques appelaient le phénomène le « Test de Dover » : la mesure du nombre de pertes que l’opinion publique pouvait tolérer avant qu’une guerre ne devienne insoutenable. L’interdiction supprimait le test. Elle déconnectait le compteur de morts du système nerveux politique. Robert Gates, en levant partiellement l’interdiction en février 2009 sous l’administration Obama, admit sans ambiguïté n’avoir jamais été à l’aise avec la justification officielle fondée sur le respect de la vie privée des familles. La justification réelle n’était un secret pour personne ayant suivi le dossier : il s’agissait que la guerre n’ait pas d’image.

« Les images des victimes ont toujours eu des conséquences sur la politique de guerre, plus notablement au Vietnam, surnommé “la guerre du salon” en raison de sa couverture télévisée extensive, qui incluait des images de cercueils sortant des avions comme s’ils descendaient d’un tapis roulant. »
– Washington Post, 2009

Les morts qui n’existent pas

Le troisième dispositif est le plus efficace parce qu’il ne requiert aucun décret exécutif ni aucune directive classifiée. Il fonctionne par omission, par la simple absence de tout mécanisme conférant une existence publique aux victimes civiles étrangères des guerres américaines. Le Costs of War Project de l’Université Brown estime qu’entre 2001 et 2023, plus de 432 000 civils sont morts en conséquence directe de la violence dans les guerres post-11 Septembre en Irak, en Afghanistan, en Syrie, au Yémen et au Pakistan. Si l’on ajoute les morts indirectes — celles produites par la destruction des systèmes sanitaires, des infrastructures et des économies locales —, le total s’élève entre 4,5 et 4,7 millions de personnes. Des chiffres sans nom. Des chiffres sans visage dans l’espace médiatique américain.

L’asymétrie est constitutive. Les chaînes de télévision américaines consacrent des ressources éditoriales considérables aux 7 052 pertes militaires en Irak et en Afghanistan ; les 210 000 civils irakiens documentés par Iraq Body Count ne méritent en revanche que des mentions statistiques occasionnelles, presque toujours encadrées comme dommages collatéraux d’une violence que le texte journalistique attribue de façon diffuse « au conflit », comme si celui-ci avait émergé spontanément du sol mésopotamien. Cette distribution inégale du deuil n’est pas un accident éditorial, mais une convention structurelle du journalisme de guerre occidental, où les morts identifiables sont ceux qui portent le passeport du pays qui finance la rédaction.

L’étude du Lancet de 2006 estima 655 000 morts en excès en Irak lors des trois premières années d’occupation, dont plus de 90 % de nature violente. Plus de 38 millions de personnes furent déplacées par les guerres post-11 Septembre dans huit pays. En 2024, un journaliste était tué en zone de conflit tous les trois jours.

Le silence sur les morts étrangers a une fonction politique qui dépasse la simple propagande. Quand un État mène des guerres produisant des millions de victimes sans que ces victimes acquièrent d’existence publique pour ses citoyens, le coût politique de la guerre tend vers zéro. Il n’y a pas d’image à interdire parce qu’il n’y a jamais eu de volonté d’en produire. La philosophe Judith Butler a décrit ce mécanisme comme la distinction entre des vies « pleurables » et des vies qui ne méritent pas ce statut. Dans les guerres américaines récentes, la distinction n’est pas philosophique, mais opérationnelle : celle qui définit quelles morts activent le système politique et lesquelles le laissent inerte.

L’horizon sans témoins

La trajectoire décrite ne s’arrête pas au présent. Elle a une logique propre qui indique avec précision vers où elle se dirige. Si l’abolition de la conscription a éliminé le citoyen du champ de bataille physique, et si la guerre par drones a éliminé l’opérateur du champ de bataille psychologique, l’étape suivante est déjà en marche. En janvier 2026, le Pentagone a lancé un appel à projets de cent millions de dollars pour développer des systèmes de combat autonomes contrôlés par la voix. Le Project Maven, lancé en 2017 comme outil d’analyse vidéo de drones, dispose désormais d’un contrat s’élevant à 1,3 milliard de dollars jusqu’en 2029 ; sa directrice du renseignement a déclaré en 2025 que d’ici juin 2026, le système transmettrait des renseignements « générés à 100 % par des machines » aux commandants en combat.

Pour l’exercice fiscal 2026, le Pentagone a sollicité 14,2 milliards de dollars pour la recherche en intelligence artificielle et systèmes autonomes. Les États-Unis et la Russie ont été les seuls grands pouvoirs militaires à voter contre la résolution adoptée en novembre 2025 par l’Assemblée générale de l’ONU, qui appelait à négocier un traité contraignant sur les armes autonomes létales avant la Conférence de révision de 2026. Le message de ce vote est transparent : Washington n’a aucune intention de laisser un instrument juridique limiter l’intégration de l’intelligence artificielle dans sa chaîne de décision létale.

La conséquence logique de cette trajectoire est une guerre qui ne requiert plus aucun citoyen à aucun moment du processus. Ni comme combattant, ni comme témoin, ni comme électeur calculant le coût. Une guerre qui se déroule comme se déroulent les processus de serveurs : en arrière-plan, sans fenêtre visible, avec des journaux d’activité que personne ne consulte. Les morts continueront d’exister quelque part dans le monde, par centaines de milliers, peut-être par millions. Ce qui aura disparu, c’est toute obligation institutionnelle de le savoir.

Conclusion

Ce que décrit ce texte n’est ni une conspiration ni une anomalie. C’est le fonctionnement normal d’un État impérial qui a appris, après le Vietnam, que la seule guerre soutenable est celle que personne n’a à justifier chez soi. Les trois dispositifs — la classe militaire professionnelle recrutée parmi ceux qui n’ont pas d’alternative, l’interdiction des images de ses propres morts, l’invisibilité structurelle des morts étrangers — n’ont pas été conçus dans une salle de crise, mais sédimentés pendant des décennies par des décisions apparemment routinières : une réforme administrative, une directive du Pentagone, une convention éditoriale. Leur effet combiné est une banalisation de la guerre qui ne ressemble en rien à la propagande brutale des régimes autoritaires. C’est quelque chose de plus sophistiqué et de plus stable : l’absence de la guerre dans la conscience de ceux qui la financent et la votent.

La question qui mérite suivi n’est pas de savoir si ce système survivra, mais sous quelle forme il se consolidera quand l’automatisation létale le rendra entièrement autonome. À ce moment-là, la question du consentement démocratique aura cessé d’être inconfortable. Elle aura simplement cessé d’avoir un sens…

G.S.

Sources

  • Costs of War Project, Brown University, costsofwar.watson.brown.edu, 2023
  • Iraq Body Count, iraqbodycount.org, juillet 2024
  • « Military Recruiters Target Isolated, Depressed Areas », The Seattle Times, novembre 2005
  • « Photos of the Fallen and the Dover Ban », Kansas Journal of Law and Public Policy, 2016
  • « Ban on Media Coverage of Military Coffins Revisited », NPR, février 2009
  • « Pentagon to Lift Press Ban on Coffins at Dover », The Washington Post, février 2009
  • Defense Primer: U.S. Policy on Lethal Autonomous Weapon Systems, Congressional Research Service, Congress.gov, 2025
  • « Regulating Lethal Autonomous Weapons Systems in a Fractured Multipolar Order », Usanas Foundation, janvier 2026
  • « Future Warfare: The Autonomy Spectrum », RobotToday, mars 2026
  • « The Military Views Poor Kids as Fodder for Its Forever Wars », The New Republic, novembre 2023
  • Butler, Judith, Frames of War: When Is Life Grievable?, Verso, 2009

Actualizado el 19 de April de 2026

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