ANNÉE II  ·  N° 517  ·  MARDI 28 AVRIL 2026

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L’animal que nous n’avons jamais choisi et dont nous n’avons jamais cessé d’avoir besoin

Il y a une scène qui se répète des millions de fois par jour sur les écrans du monde entier. Un chat pousse un verre du bord d’une table, fixe la caméra, et s’en va. Les humains qui le regardent rient. Personne ne le punit. Personne ne comprend vraiment pourquoi. Ce qu’on appelle la « culture du chat sur internet » n’est pas un phénomène anodin ni une distraction sans conséquences, c’est le dernier épisode d’une histoire qui se répète depuis cinq mille ans, dans laquelle chaque civilisation a projeté sur cet animal ce qu’elle ne pouvait pas dire d’elle-même. Le chat n’a jamais été domestiqué au sens où l’ont été le chien ou le porc. Il est entré seul, est resté par intérêt mutuel, et depuis lors fonctionne comme un miroir. Le problème, c’est que le miroir montre des choses qu’on préférait ne pas voir.

Le verre qui tombe

Garfield est apparu en 1978, créé par Jim Davis pour un public de classe moyenne américaine qui commençait à ressentir le poids d’une culture de l’effort sans récompense visible. Le chat de Davis est obèse, paresseux, sarcastique, il dévore des lasagnes et méprise les lundis avec une conviction qu’aucun personnage humain de l’époque n’aurait pu exprimer sans conséquences. Son propriétaire Jon est le travailleur moderne parfait, anxieux, solitaire, sans temps, croyant en la productivité comme valeur en soi. La blague n’est pas que le chat soit sympathique. La blague, c’est que le chat a raison. Quarante ans plus tard, les mèmes sur internet reproduisent exactement la même structure, le chat comme figure de résistance passive, d’indifférence souveraine face aux exigences du monde productif. Ernst Blofeld, le grand méchant de James Bond, caresse en silence son persan blanc tout en planifiant le chaos mondial. L’image fonctionne parce qu’elle condense quelque chose que le spectateur reconnaît sans pouvoir le nommer, la froideur comme forme de pouvoir.

Ce qui est frappant, si l’on s’arrête pour y réfléchir, c’est que ce même mécanisme opère depuis le Néolithique. La nature du chat n’a pas changé. C’est l’usage que chaque époque en a fait qui a changé.

Le grenier et l’accord tacite

Tout commence par un problème de stockage. Quand les premières communautés agricoles du Croissant fertile, la bande qui s’étend aujourd’hui sur des parties de l’Irak, la Syrie, la Turquie et le Liban, ont commencé à stocker suffisamment de grain pour survivre l’hiver, elles ont créé sans le savoir l’écosystème parfait pour les rongeurs. Les souris sont arrivées, et dans leur sillage est arrivé quelque chose qui les chassait. Le chat sauvage africain, connu scientifiquement sous le nom de Felis silvestris lybica, était moins farouche que ses cousins européens, plus enclin à s’approcher des établissements humains sans fuir. Les premiers agriculteurs ne l’ont pas capturé ni élevé ; ils l’ont simplement laissé entrer. Ce fut un accord sans paroles, fondé uniquement sur la coïncidence des intérêts. Ce n’est pas de la domestication au sens technique, qui implique une sélection reproductive délibérée. C’est autre chose, davantage une cohabitation négociée entre deux espèces qui ont découvert que vivre ensemble leur coûtait moins cher que vivre séparées.

Les preuves archéologiques de ce processus sont rares mais éloquentes. Au début des années 2000, une équipe du CNRS a fouillé un village néolithique à Chypre et trouvé des restes de renards, de chiens et de chats datant du huitième millénaire avant notre ère. Ce qui importait n’était pas les ossements, mais le contexte, une tombe humaine avec une tombe de chat à quelques centimètres, orientée de la même manière. Ce n’est pas nécessairement le signe d’un culte ni d’une relation sentimentale. C’est quelque chose de plus diffus, le signe que pour certains de nos ancêtres, le chat occupait déjà une place qui n’était pas celle des autres animaux.

Lors des fouilles de Shillourokambos, à Chypre, l’équipe de Jean-Denis Vigne a découvert en 2004 les restes d’un chat enterré aux côtés d’un être humain, datés d’environ 9 500 ans avant notre ère, la plus ancienne preuve connue d’une relation intentionnelle entre humains et félins domestiques.

Bastet, ou l’animal qui est devenu dieu

En Égypte, où le stockage de céréales était une fonction d’État et les greniers une infrastructure politique, le chat a trouvé sa première véritable niche institutionnelle. Il tuait des serpents, et cela avait un poids spécifique dans une culture où le serpent Apophis incarnait le chaos primordial qui menaçait chaque nuit le dieu soleil Rê dans sa traversée des enfers. Un animal capable de vaincre ce reptile ne se contentait pas d’être utile, il participait symboliquement au maintien de l’ordre cosmique. De cette logique est né le culte de Bastet, divinité à apparence féline représentant la protection du foyer et la fertilité, contrepoids domestique de Sekhmet, la déesse lionne de la guerre. À partir du Xe siècle avant notre ère, quand les pharaons de la XXIIe dynastie, originaires de la ville de Boubastis, ont activement favorisé son culte, Bastet s’est répandue dans toute l’Égypte et est devenue l’une des divinités les plus populaires du premier millénaire. Hérodote a témoigné des fêtes en son honneur, décrites comme des occasions de musique, de danse et de consommation démesurée de vin.

La sacralisation atteignit le point où tuer un chat pouvait coûter la vie. Diodore de Sicile relata le cas d’un commerçant romain lynché en Égypte pour ce motif, malgré la protection du pharaon. L’anecdote s’inscrit dans le contexte, une société sous domination étrangère qui réaffirmait son identité à travers ses symboles. Mais il y a un autre détail qui complique l’image édifiante. Les temples élevaient des chats, les sacrifiaient en bas âge et les momifiaient en série pour les vendre comme offrandes aux fidèles. Les momies conservées montrent des crânes fracturés ou des signes d’étranglement. La vénération et l’exploitation industrielle de l’objet vénéré coexistaient sans contradiction apparente, ce qui est un mécanisme que le capitalisme tardif reconnaîtrait sans effort.

Selon les registres archéologiques, certains chargements de momies de chats envoyés en Europe au XIXe siècle contenaient plus de 180 000 exemplaires en un seul envoi. La plupart fut détruite et utilisée comme fertilisant agricole. Les momies conservées attestent que les temples produisaient des félins sacrifiés en série pour satisfaire la demande d’offrandes religieuses.

Le démon du foyer et le prophète

Le monde gréco-romain regardait cette dévotion avec mépris. Les Grecs et les Romains préféraient les petits oiseaux comme animaux de compagnie, et le chat, qui chassait précisément ces créatures, ne suscitait pas de sympathies spontanées. Aristote notait avec désapprobation ce qu’il considérait comme une sexualité excessive chez la femelle féline. Il était utile, présent, mais n’atteignit jamais dans la Méditerranée antique le statut qu’il avait eu en Égypte.

Le monde islamique a construit une relation radicalement différente. L’érudit Al-Jahiz, dans son Livre des animaux du IXe siècle, opposait le chien, considéré impur, au chat, qu’on peut laisser dormir dans son lit. Une tradition prêtait au prophète Mahomet un chat nommé Muezza, pour lequel il aurait préféré couper la manche de sa tunique plutôt que de le réveiller. C’est la fixation d’une hiérarchie où perturber le sommeil d’un félin pèse plus que l’intégrité d’un vêtement. En Europe occidentale, les auteurs ecclésiastiques du Moyen Âge construisaient exactement l’inversion contraire. Le chat n’apparaît pas dans la Bible, ce qui était déjà un problème dans un univers mental où la légitimité des êtres dépendait de la sanction du texte sacré. Il fut progressivement associé aux péchés du foyer, la paresse, la gourmandise, la luxure et l’orgueil, et à partir du XIIe siècle, l’association avec l’hérésie devint systématique. Le chat noir qui porte malheur, la sorcière qui se transforme en félin, tout ce répertoire qui circule encore dans la culture populaire trouve ses racines dans cette époque.

L’emblème de ceux qui sabotent

La réhabilitation occidentale est venue par deux voies. Au XVIIIe siècle, les cercles éclairés ont importé des races orientales et le chat est devenu un accessoire de distinction intellectuelle. En 1727, le Français Moncrif lui a consacré un traité qui le présentait comme modèle d’indépendance et de raison. Les romantiques du XIXe siècle l’ont adopté pour des raisons opposées mais tout aussi chargées de sens, ils voyaient en lui le mystère et le danger domestique. Baudelaire lui a dédié trois poèmes dans Les Fleurs du mal. Mais le tournant le plus inattendu s’est produit aux États-Unis au début du XXe siècle, et c’est celui qui dit le plus sur le fonctionnement de ce mécanisme de projection.

L’IWW, sigles des Industrial Workers of the World, un syndicat fondé en 1905 par des militants socialistes et anarchistes, a adopté vers 1913 le chat noir comme emblème. Le choix venait de la tradition maritime anglo-saxonne, où le chat noir enchaîné était déjà le symbole du sabotage, l’outil du travailleur qui freine la production sans se montrer. Les illustrations du journal de l’IWW montraient un chat gigantesque écrasant des patrons minuscules. L’animal qui avait protégé les greniers du Croissant fertile, qui avait été dieu en Égypte et démon dans l’Europe médiévale, devenait l’icône de ceux qui voulaient détruire le système qui les exploitait. En 1968, le caricaturiste Siné écrivit qu’il préférait les chats aux chiens parce qu’il n’existait pas de chats policiers. La phrase a circulé pendant des décennies attribuée à Jacques Prévert. Peu importe qui l’a dite. Ce qui compte, c’est que tout le monde a compris immédiatement pourquoi elle avait du sens.

Ce que montre le miroir

La constante à travers cinq mille ans n’est pas le chat. C’est le besoin humain de trouver un réceptacle pour ce qu’on ne peut pas dire directement. L’Égypte pharaonique avait besoin de croire en un ordre cosmique et l’a projeté sur l’animal qui tuait les serpents. L’Europe médiévale avait besoin de localiser la transgression et l’a projetée sur l’animal qui n’apparaissait pas dans ses textes sacrés. Les Lumières avaient besoin d’un symbole d’autonomie rationnelle et l’ont trouvé dans l’animal qui n’obéit pas. Le mouvement ouvrier avait besoin d’une figure de résistance silencieuse et a choisi l’animal qui agit sans le déclarer. La société hyperconnectée du XXIe siècle a besoin d’imaginer qu’il existe une forme de vie sans rendement, sans la pression constante d’être productif et visible, et projette cette fantaisie sur l’animal qui pousse le verre du bord de la table et s’en va sans regarder en arrière. Ce qui est révélateur n’est pas que cette projection existe. C’est qu’elle n’a jamais cessé d’exister, que chaque époque en a eu besoin avec la même urgence, et que l’animal choisi pour la porter soit toujours le même, indifférent, impeccablement étranger à tout ce qu’on lui attribue…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et s'est formé au milieu de l'effondrement des récits officiels. Écrivain suisse-colombien, individu de troisième culture et fondateur d'AcidReport, un média sans affiliation, sans marketing et sans sponsors. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, l'archive et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine : avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un outil de rupture, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité soutenue. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification rigoureuse des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Il croit en la parole comme acte politique, comme forme de protection contre l'oubli et comme possibilité de réparation symbolique pour ceux qui ne peuvent plus parler.

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