ANNÉE III  ·  N° 628  ·  VENDREDI 4 SEPTEMBRE 2026

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Une poignée de fortunes concentre la presse en France et en Colombie tandis que le journalisme s’effondre

Sur le plateau de CNews, le sociologue Michel Maffesoli a déclaré récemment que le journalisme pue, que les journalistes répètent ce qu’il convient de répéter et qu’un conformisme, qu’il a qualifié de logique en citant mal Durkheim, a remplacé la pensée propre par l’écho. La phrase circule depuis des années sous des formes presque identiques, sur CNews, sur TVL, sur Frontpopulaire, toujours conclue par le même pronostic, le sang va couler. Le diagnostic de la puanteur n’est pas faux. Un simple registre du commerce suffit à le confirmer, sans citer personne. Ce qui pèche, c’est l’explication, une lâcheté collective de journalistes transformés en perroquets, alors qu’il existe une architecture de propriété mesurable, avec un objectif politique aussi précis que son bilan comptable. En France et en Colombie, deux pays qui ne partagent ni l’échelle ni le vocabulaire de la crise, cette architecture agit dans des directions inverses mais selon la même logique de fond.

Neuf fortunes, trois fortunes, le même mécanisme

En France, une poignée de fortunes concentre la presse quotidienne nationale, cinq milliardaires possèdent 93 % des titres selon une proposition de loi de la députée écologiste Sophie Taillé-Polian, et neuf exemplaires vendus sur dix dans le pays appartiennent à une poignée de grandes fortunes, selon une enquête indépendante. Parmi elles, Vincent Bolloré contrôle Canal+, CNews, C8, Europe 1, le Journal du Dimanche et Paris Match, ainsi que 74 % du marché des manuels scolaires. Depuis qu’il a racheté CNews en 2016, la chaîne est passée de 0,7 % de part d’audience en 2017 à 2,8 % en mai 2024, dépassant pour la première fois BFMTV, au moyen d’une ligne éditoriale centrée sur la criminalité et l’immigration. Le régulateur audiovisuel, l’Arcom, l’a sanctionnée à hauteur de 200 000 euros en 2021 pour des propos sur des mineurs migrants et de 50 000 euros en 2024 pour manquement à l’honnêteté de l’information, et le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative française, a ordonné séparément en février 2024 que l’Arcom se prononce à nouveau sur le respect par la chaîne de ses obligations de pluralisme, un ordre de procédure, pas une condamnation. Le Journal du Dimanche, du même groupe, a titré en couverture un entretien complaisant avec le président du Rassemblement National, Jordan Bardella, « Mon ambition pour la France ». Cette stratégie n’est pas erratique, elle a une direction politique mesurable et rentable, ce que Bolloré dément, devant le Sénat il a déclaré en 2022 qu’il n’y avait « aucune idéologie politique » dans ses médias et que ses investissements restaient purement économiques, une défense que l’amende, l’ordre du Conseil d’État et la couverture consacrée à Bardella contredisent. Cet enchevêtrement interne fonctionne concrètement, une même controverse peut naître sur CNews, être reprise par Europe 1, illustrée dans Paris Match et transformée en éditorial du Journal du Dimanche en quelques heures, sans qu’aucune de ces instances ne fasse contrepoids aux autres, toutes répondant en dernier ressort au même actionnaire. Bernard Arnault possède 90 % de la presse économique, L’Opinion, L’Agefi, Challenges. La famille Dassault détient Le Figaro. Martin Bouygues, TF1 et LCI. Rodolphe Saadé a racheté BFM, RMC et La Provence. Xavier Niel contrôle 15 % du Monde, deux décennies après avoir été l’un des financeurs fondateurs de Mediapart en 2008, ce qui n’empêche pas qu’il soit aujourd’hui, lui aussi, actionnaire d’un quotidien historique. Patrick Drahi est propriétaire de Libération. Daniel Křetínský détient Marianne et Elle.

La Colombie reproduit la concentration avec moins d’acteurs et moins de capital, pas avec moins d’intensité. Luis Carlos Sarmiento, la première fortune du pays, a racheté El Tiempo à la famille Santos. Alejandro Santo Domingo, la deuxième, contrôle Caracol Televisión, El Espectador et la radio Blue, après avoir vendu Caracol Radio au groupe espagnol Prisa, preuve qu’abandonner un segment du secteur médiatique n’implique aucun repli de la logique de concentration, seulement un réaménagement interne. La famille Ardila Lülle conserve RCN Radio et La República. Aucune des trois familles n’a fait fortune dans le journalisme, les Sarmiento viennent de la banque, via le Grupo Aval, les Santo Domingo de la bière, les Ardila Lülle des sodas et du sucre, la presse est arrivée après, une pièce de plus dans une diversification bien plus large. L’envers de cette concentration est lui aussi mesurable, selon une enquête de La Silla Vacía reprise par la revue Cambio, le gouvernement de Gustavo Petro a cessé d’investir la publicité officielle dans les médias privés traditionnels et l’a entièrement concentrée dans le Système des Médias Publics, RTVC. Quand l’information reste aux mains d’une poignée de fortunes, qui gouverne contre elles ne négocie pas un espace à l’intérieur de cette infrastructure, il en construit une parallèle. C’est la même logique de propriété qui à Paris amplifie l’extrême droite depuis l’intérieur et qui, à Bogotá, opère depuis l’extérieur.

En France, 51 % des médias imprimés et numériques appartiennent à des sociétés du secteur financier et de l’assurance, avec une structure actionnariale moyenne de 2,5 strates et six nœuds qui complique l’identification du propriétaire final, selon Reporters sans frontières.

Des rédactions qui se vident, par des méthodes différentes

La même architecture de propriété aide à expliquer ce qui suit, des décisions prises par des maisons mères diversifiées pour lesquelles la rédaction est une ligne de coûts parmi d’autres, pas la source principale de leur fortune. En France, le vidage avance par automatisation et plan social. Près de 1 000 emplois ont disparu entre 2025 et 2026 dans quatorze groupes de presse. Prisma Media a supprimé 261 de ses 650 postes, soit 40 % des effectifs. Centre France a réduit ses effectifs de 10 %. Chez Infopro Digital, dix-neuf journalistes ont été remplacés par cinq postes d’édition chargés de superviser des textes générés par intelligence artificielle. Le quotidien L’Est Républicain publie des milliers d’articles rédigés par IA depuis 2023, sans en informer ses lecteurs. Le 18 juin 2026, des journalistes de plusieurs groupes sont descendus dans la rue à Paris, Toulouse et Montpellier, la première grève de cette ampleur contre l’automatisation des rédactions.

En Colombie, le vidage avance par précarité et licenciement direct. Selon la Fondation pour la liberté de la presse, W Radio et Caracol Radio ont licencié 42 personnes en 2025. El Tiempo a supprimé environ 80 postes. El Espectador a entièrement dissous son unité d’enquête, 13 journalistes. RCN a fermé sa radio après avoir fusionné ses stations. L’enquête nationale de FLIP et Cifras & Conceptos, la même année, a mesuré que 56 % des journalistes colombiens gagnent moins de trois millions de pesos par mois, que seuls 44 % ont un contrat permanent et que 62 % admettent s’autocensurer, abandonner des sujets ou envisager de quitter la profession.

Ce que Durkheim n’a pas dit et ce que la peur ajoute

Durkheim, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, appelait conformisme logique l’adhésion collective aux catégories de pensée qui rendent possible l’intelligence commune, une thèse sur les conditions sociales de la cognition. Maffesoli lui fait dire autre chose, la soumission des journalistes à un scénario imposé, un glissement qu’il pratique déjà avec Nietzsche, à qui il attribue régulièrement une phrase sur la puanteur du journalisme dont l’authenticité échappe même à ses propres lecteurs. Trente ans avant que Maffesoli ne monte sur ce plateau, Pierre Bourdieu avait déjà décrit le mécanisme réel dans Sur la télévision, une circulation circulaire de l’information entre médias qui se citent entre eux, soumis à la même pression d’audience et d’annonceur. Bourdieu parlait de la pression de l’audimat et de l’annonceur, trente ans plus tard cette même pression se mesure en clics et en coût par mot qu’un modèle de langage permet d’économiser, la logique n’a pas changé, elle est devenue plus efficace pour extraire de la valeur avec moins de personnes. Le conformisme ne naît pas d’une faiblesse de caractère, il naît d’un bilan qui exige une rentabilité immédiate et, de plus en plus, une orientation politique que cette rentabilité rend possible.

En Colombie, cette pression structurelle ajoute une couche que la France ne connaît pas à la même échelle, la peur physique. FLIP a documenté 469 agressions contre 305 journalistes en 2025, quatorze déplacements forcés, sept exils et un assassinat. Là où l’État de droit est plus fragile, la même logique qui à Paris se traduit par un licenciement ou une couverture complaisante envers l’extrême droite peut à Bogotá se traduire par une menace de mort. C’est le même mécanisme de propriété concentrée poussé à sa conséquence la plus extrême et la plus brutale, pas un phénomène distinct ni étranger au précédent.

La confiance mondiale envers les médias est tombée à 37 % en 2026, son niveau le plus bas depuis 2015, et pour la première fois les plateformes tierces ont dépassé les sources directes comme porte d’entrée vers l’information, selon le Digital News Report du Reuters Institute.

Un comptable, pas un prophète

La France et la Colombie montrent, en cela, les deux faces d’une même pièce, la concentration amplifie depuis l’intérieur quand elle sert le pouvoir établi, et rejette depuis l’extérieur quand elle ne le sert pas. Cet effondrement ne se produit pas dans le vide. 27 % des utilisateurs dans le monde recourent déjà à des créateurs de contenu pour s’informer de l’actualité, et un sur dix consulte directement un agent conversationnel d’intelligence artificielle, avec une confiance qui n’atteint pas 20 %, plus basse encore que celle des médias traditionnels dont il dit se méfier. Cet usage a doublé en un an en Grèce, en Espagne et en Corée du Sud, tandis qu’il stagnait en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis, une géographie qui coïncide, pas par hasard, avec celle des systèmes de presse les plus frappés par la concentration décrite plus haut. Il convient de rappeler qui prononce le diagnostic sur CNews. Maffesoli a dirigé en 2001 la thèse de l’astrologue Élizabeth Teissier à la Sorbonne, un épisode qu’une bonne partie de la communauté académique française a désigné pendant des années comme un exemple de mépris pour la méthode scientifique. Slate l’a décrit comme le troll de la sociologie française, et Acrimed l’a qualifié d’expert de pacotille, précisément pour son habitude de se présenter en plateau avec l’autorité de la Sorbonne pour soutenir des affirmations que cette autorité devrait empêcher. Il ne s’agit pas de disqualifier le messager pour éviter le message, la puanteur du journalisme reste réelle, mais il vaut la peine de noter que la formule fonctionne parce qu’elle combine une autorité académique déjà érodée avec une autorité étrangère mal citée, Durkheim, Nietzsche, pour habiller d’analyse ce qui au fond est une opinion de fin de repas répétée depuis trois ans sur les mêmes plateaux.

Maffesoli n’a besoin ni de Durkheim ni de Nietzsche pour ce qu’il dit en réalité. Un registre du commerce et un tableur lui suffiraient. Mais nommer la lâcheté d’une profession ne coûte rien et vaut même des applaudissements, tandis que nommer le propriétaire de la chaîne où il siège, sanctionné deux fois par le régulateur et sous le regard du Conseil d’État pour manque de pluralisme, a un coût que lui, de toute évidence, n’est pas disposé à payer. Le journaliste soumis qu’il décrit existe, personne ne le nie, mais c’est le produit final d’une chaîne qui commence bien avant, dans la salle de conseil où l’on décide de racheter un quotidien, de fermer une station ou de complaire à un candidat d’extrême droite. Confondre le symptôme avec la cause n’est pas l’erreur d’un sociologue distrait, c’est une manière commode de regarder ailleurs, rentable quand elle se pratique en direct sur l’écran de celui qui en profite le plus. Le sang que Maffesoli annonce avec tant d’assurance, s’il coule un jour, ne coulera pas par la faute de journalistes lâches. Il coulera, s’il coule, pour la même raison qu’il y a aujourd’hui moins de journalistes, moins d’enquêtes et moins de questions gênantes, parce que quelqu’un a décidé, nom et prénom, que l’information rapporte davantage comme arme politique ou comme actif financier que comme service public…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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