La Colombie a signé la paix avec ses guérillas plus de fois qu’un pays ne devrait en avoir besoin. Chaque signature répète le même geste, la promesse d’une terre qui va enfin changer de mains, et chaque fois la terre reste presque exactement là où elle était. Du dégagement du Caguán au Teatro Colón, dix-huit ans se sont écoulés, deux générations de négociateurs et un prix Nobel remis cinq jours après une défaite électorale. La seule chose qui n’a jamais vraiment bougé, pas même dans l’accord le plus ambitieux de l’histoire du pays, c’est la structure de la propriété rurale que cette série signale depuis son premier épisode.
I. Le théâtre de San Vicente
En juillet 1998, alors simple candidat, Andrés Pastrana se rend en secret dans la jungle pour rencontrer Manuel Marulanda, commandant historique des FARC. Le geste fonctionne à la fois comme manœuvre électorale et comme ouverture diplomatique, et il fonctionne bien. Pastrana remporte la présidence quelques semaines plus tard, et tient sa promesse avec une rapidité qui inquiète jusqu’à son propre état-major militaire. Le 14 octobre 1998, par résolution présidentielle, il ordonne le dégagement de cinq municipalités de Caquetá et du Meta, San Vicente del Caguán, La Macarena, La Uribe, Mesetas et Vista Hermosa. La zone couvre quarante-deux mille kilomètres carrés sans présence de l’État, comparable en superficie à la Suisse, livrée à la guérilla comme condition préalable pour s’asseoir à la table.
La cérémonie officielle se tient le 7 janvier 1999, Marulanda absent de sa propre chaise vide, Pastrana assis à côté d’elle pendant des heures devant les caméras du monde entier. L’image fait le tour de la planète et la presse colombienne ne le lui pardonnera jamais tout à fait. L’agenda de douze points discuté pendant les trois années suivantes inclut, formellement, la réforme agraire, aux côtés du narcotrafic, des droits humains et de la participation politique, accompagné par des gouvernements de plus de vingt pays et par des délégations de la société civile qui se déplacent jusqu’au cœur de la zone dégagée pour y déposer leurs propositions. Rien de tout cela n’empêche que, pendant que les négociateurs parlent de terre aux tables officielles, les FARC utilisent le territoire dégagé pour réorganiser leurs troupes, entraîner des combattants et consolider le commerce de la coca à une échelle que le pays n’avait encore jamais connue. Le dégagement pensé comme geste de confiance se transforme, dans les faits, en arrière-base militaire et en sanctuaire économique.
La fin survient avec le détournement d’un avion commercial le 20 février 2002, à bord duquel voyageait le sénateur Jorge Eduardo Gechem Turbay, président de la Commission de paix du Sénat. Cette nuit-là, Pastrana annonce, en vingt-deux minutes de télévision, la fin de la zone de détente et le retour immédiat de la Force publique dans les cinq municipalités. La défaite du processus profite électoralement à un seul homme. Álvaro Uribe Vélez, qui montait dans les sondages depuis des mois grâce à un discours de fermeté face à une guérilla que l’opinion publique jugeait déjà incorrigible, remporte la présidence dès le premier tour avec cinquante-quatre pour cent des voix, un fait inédit depuis l’adoption du second tour présidentiel dans le pays.
La zone de détente de 1998 occupait quarante-deux mille kilomètres carrés répartis sur cinq municipalités de Caquetá et du Meta, démilitarisés par décision présidentielle pendant trois ans, sans résultat négocié.
II. Les années de fer
Uribe gouverne huit ans sur une prémisse exactement inverse de celle de Pastrana, il n’y a rien à négocier avec une organisation armée tant qu’elle conserve une capacité militaire. Le Plan Colombie, déjà lancé sous le gouvernement précédent, devient l’instrument budgétaire de cette doctrine, et le pays tout entier se réorganise autour de la guerre comme projet national, avec l’assistance militaire américaine racontée dans l’épisode précédent de cette série. Les résultats sont réels sur le strict terrain militaire, la guérilla perd du territoire, des commandants historiques et une capacité de frappe stratégique, et plusieurs de ses chefs tombent lors d’opérations qui auraient été impensables une décennie plus tôt.
Ce qui ne change pas pendant ces années, parce que personne ne le met sérieusement sur la table, c’est la structure de propriété rurale que les FARC invoquaient depuis quatre décennies comme argument fondateur. Pire encore, cette même décennie de fer coïncide avec l’expansion paramilitaire documentée dans l’épisode précédent, et avec elle arrivent des accaparements de terres à l’échelle industrielle dans des régions entières des Caraïbes et de l’Urabá, menés à l’ombre de la Force publique pendant que l’État négocie, en parallèle, la démobilisation des AUC sous la loi Justice et Paix. On gagne la guerre contre une guérilla agraire sans toucher à la concentration de terres que cette guerre prétendait combattre, et dans certaines régions cette concentration s’aggrave même.
Il y a en outre un détail sémantique qui pèse plus qu’il n’y paraît. Uribe a refusé pendant ses huit années de gouvernement de reconnaître officiellement l’existence d’un conflit armé interne, préférant parler d’une menace terroriste contre des institutions légitimes. La différence n’est pas rhétorique, elle a des conséquences juridiques directes, car un conflit armé ouvre la porte à des mécanismes de justice transitionnelle et de réparation des victimes qu’une simple menace terroriste n’exige pas. Tant que le mot officiel fut terrorisme, la restitution des terres spoliées est restée sans cadre légal propre.
III. La Havane, discrétion et méthode
Le tournant vient de l’endroit le moins attendu. Juan Manuel Santos, ministre de la Défense d’Uribe et architecte d’une bonne partie de l’offensive militaire de la décennie précédente, accède à la présidence en 2010, et avant même de s’asseoir avec la guérilla, il fait ce que son prédécesseur n’avait jamais voulu faire, faire adopter en juin 2011 la loi sur les Victimes et la Restitution des Terres, qui ouvre pour la première fois une voie juridique pour rendre des propriétés spoliées depuis des décennies. Avec cette loi, le pays reconnaît officiellement, par voie législative et pas seulement rhétorique, que la violence rurale n’avait pas été une simple succession de faits délictueux isolés mais un conflit avec une structure et des victimes identifiables. Adoptée un an avant la confirmation de toute table de négociation, elle constitue le premier signal que le nouveau gouvernement pensait la paix comme quelque chose de plus large qu’un accord de désarmement. Quelques mois plus tard commencent, presque immédiatement, des contacts exploratoires secrets avec la guérilla. La leçon du Caguán se sentait dans chaque décision suivante. Plus de zone démilitarisée, plus de caméras avant l’heure, plus de chaise vide devant le monde entier. Pendant près de deux ans, des délégués du gouvernement et des FARC se réunissent discrètement à La Havane et à Oslo, avec Cuba et la Norvège comme pays garants et le Venezuela et le Chili comme pays accompagnateurs, jusqu’à ce que Santos confirme publiquement l’existence de la table le 4 septembre 2012.
Les FARC arrivent cette fois affaiblies militairement, un fait qui change complètement le rapport de force par rapport à 1999 et qui explique en grande partie pourquoi le processus aboutit là où le précédent avait échoué. Les négociations formelles s’installent à La Havane le mois suivant, organisées autour d’un agenda de six points convenu à l’avance dans ce qu’on appelle l’Accord général, et se prolongent pendant quatre ans, avec des tables parallèles consacrées au genre, aux victimes et à la vérification technique, et sans cessez-le-feu bilatéral avant les étapes finales du processus, autre leçon directe de l’échec du Caguán. Des délégations de victimes du conflit se rendent à Cuba pour s’adresser directement aux négociateurs des deux parties, un mécanisme qui n’avait existé dans aucune tentative précédente. Le texte définitif est annoncé le 24 août 2016.
IV. Six points, un seul silence de fond
Le premier point de l’accord, celui qui occupe le plus de pages du document final, s’appelle Réforme rurale intégrale. Il promet la régularisation de sept millions d’hectares cultivés par des paysans sans titre légal et la distribution par l’État de trois millions d’hectares supplémentaires à une population rurale sans terre, ainsi qu’un cadastre multi-usages destiné, pour la première fois, à savoir avec précision qui possède quoi dans la campagne colombienne. Les cinq autres points, participation politique, fin du conflit, solution au problème des drogues illicites, victimes et mise en œuvre, structurent le reste de l’architecture de l’accord. Le point drogues crée le Programme national intégral de substitution des cultures illicites, destiné aux mêmes cultivateurs de coca que la politique d’éradication forcée avait poursuivis pendant deux décennies. Le point victimes crée la Juridiction spéciale pour la paix et la Commission de la vérité, deux institutions de justice transitionnelle sans précédent comparable dans la région. Le point participation politique garantit dix sièges temporaires au Congrès pour le parti issu de la démobilisation, qui finira par s’appeler Comunes.
Aucun de ces cinq points, cependant, ne touchait la question que les FARC posaient depuis La Violencia des années cinquante. Le premier, si, du moins sur le papier, et c’est pour cela qu’il occupe la place qu’il occupe dans le document. La différence avec les tentatives précédentes ne résidait pas dans l’ambition du texte, considérable, mais dans la reconnaissance explicite que la terre restait la question non résolue. Le problème, comme les années suivantes allaient le montrer clairement, ne fut pas la rédaction de l’accord mais sa mise en œuvre.
L’accord de 2016 fixait comme objectif la remise de trois millions d’hectares à des paysans sans terre. Neuf ans plus tard, la Mission de vérification des Nations unies recensait moins de trois cent mille hectares effectivement remis, dont une grande partie de façon provisoire ou sans enregistrement définitif.
V. Le plébiscite qui a dit non
Santos soumet le texte à un vote populaire le 2 octobre 2016. Le résultat surprend son propre gouvernement et une bonne partie des observateurs internationaux, le Non l’emporte avec cinquante virgule vingt et un pour cent des voix contre quarante-neuf virgule soixante-dix-huit pour le Oui, une avance de moins d’un demi-point selon le dépouillement final de la Registraduría Nacional. L’abstention frôle les soixante-trois pour cent, aggravée par les pluies que l’ouragan Matthew laisse ce dimanche-là sur une bonne partie de la côte Caraïbe, précisément une des régions où le Oui l’emportait le plus largement. Un écart aussi minime traduit moins un rejet majoritaire de la fin du conflit qu’une méfiance profonde envers les termes concrets de la démobilisation et de la justice transitionnelle, aggravée par une journée électorale que le climat lui-même a fini par faire pencher. La campagne du Non, menée par Uribe et par des secteurs conservateurs qui ont diffusé l’idée que l’accord imposait une prétendue idéologie du genre dans les écoles, s’est concentrée dans les villes et dans les régions ayant le moins souffert directement du conflit armé. Le Oui, à l’inverse, l’a emporté de façon écrasante dans les territoires où la guerre avait été la plus longue et la plus brutale, Chocó, Cauca, Nariño, une bonne partie de la côte Pacifique, exactement les régions qui reviennent depuis neuf épisodes dans cette série comme théâtre récurrent du conflit. La géographie du plébiscite a reproduit, avec une précision presque cartographique, la géographie de la guerre, ce qui en dit plus sur la distance entre la Colombie urbaine et la Colombie rurale que sur le contenu technique de l’accord lui-même. Ceux qui avaient subi le conflit dans leur chair ont voté majoritairement pour le clore. Ceux qui l’avaient vu à la télévision pendant trente ans se sont offert le luxe du doute.
Cinq jours après la défaite dans les urnes, le comité norvégien attribue à Santos le prix Nobel de la paix, une décision que beaucoup de Colombiens ont lue comme un hommage international à un processus que leur propre pays venait de rejeter. Santos n’appelle pas à un second plébiscite. Il renégocie des points précis avec les secteurs du Non pendant plusieurs semaines, produit un texte modifié et le signe une seconde fois le 24 novembre 2016 au Teatro Colón de Bogotá. Cette fois, la ratification ne passe pas par le peuple mais par le Congrès, qui approuve l’accord le 1er décembre. La procédure est légale et relève des prérogatives présidentielles, mais elle laisse une marque politique qui accompagnera toute la mise en œuvre ultérieure, un accord né d’une défaite électorale et ratifié sans le soutien populaire direct que le gouvernement avait pourtant cherché en premier lieu.
VI. Le désarmement et ce qui a suivi
Dès le 1er décembre 2016, l’accord ratifié, commence le processus de remise des armes sous vérification d’une mission politique des Nations unies, la première du genre déployée en Colombie. Dans les mois qui suivent, près de neuf mille armes individuelles sont remises et détruites dans vingt-six zones rurales transitoires de normalisation et sept points transitoires répartis dans tout le pays, un mécanisme tripartite entre le gouvernement, les ex-combattants et l’ONU qui constitue, selon l’organisation elle-même, l’un des processus de désarmement les plus rapides et avec la plus forte proportion d’armes par combattant jamais vérifiés dans un conflit de cette durée. Ces zones transitoires se transformeront quelques mois plus tard en vingt-quatre espaces territoriaux de formation et de réinsertion, le sigle que la presse colombienne finira par adopter comme nom courant. Le Bureau du Haut-Commissaire pour la paix accrédite, au total, treize mille deux cent deux personnes comme anciens membres des FARC ayant droit aux bénéfices de réinsertion prévus par l’accord.
Les années qui suivent montrent l’écart entre la signature et la mise en œuvre avec une clarté qu’aucun communiqué officiel ne parvient tout à fait à dissimuler. La Juridiction spéciale pour la paix comptabilisait, début 2025, plus de quatre cent cinquante anciens combattants réinsérés assassinés depuis la signature, dans leur immense majorité dans les régions où l’État n’est jamais parvenu à occuper le vide laissé par les FARC, et des dissidences armées ayant rejeté l’accord dès le départ, certaines nées avant la signature et d’autres après, se disputent ce même vide avec l’ELN et avec des structures héritières du paramilitarisme décrit dans le sixième épisode de cette série. Le schéma se répète avec une régularité presque mécanique, l’État démobilise un acteur armé et un autre occupe le territoire avant qu’une institution civile n’arrive pour le remplacer. La Réforme rurale intégrale, le point censé refermer la question ouverte depuis les années de la United Fruit, avance à un rythme que la Mission de vérification de l’ONU elle-même a qualifié d’insuffisant face à l’ampleur de ce qui avait été promis, et le cadastre multi-usages destiné à savoir qui possède chaque hectare du pays reste aujourd’hui, près d’une décennie après la signature, loin d’être achevé.
Conclusion
Dix-huit ans séparent le dégagement du Caguán de la signature du Teatro Colón, et dans cet intervalle la Colombie a changé de stratégie militaire, d’interlocuteur international et de génération politique entière. La seule chose qui n’a pas changé, c’est la question de fond, qui possède la terre et sous quelles conditions peut-il continuer à la posséder. L’accord de 2016 fut le premier à la nommer avec précision juridique et à construire des institutions pour tenter de la résoudre. La nommer n’a pas suffi à la résoudre, et cet écart entre le texte signé et les hectares effectivement remis est, très probablement, la clé véritable pour comprendre pourquoi la Colombie continue d’enterrer des signataires de paix près d’une décennie après avoir officiellement éteint la guerre…
G.S.
Sources
- El Caguán, Informe Final, Comisión de la Verdad
- Recorridos por los paisajes de la violencia, Caquetá, Centro Nacional de Memoria Histórica
- Acuerdo Final para la Terminación del Conflicto, Gobierno de Colombia
- Explicación de los puntos del acuerdo, Portal para la Paz
- El acuerdo de paz con las Farc cumple nueve años entre avances y nuevas amenazas, El Tiempo
- El Acuerdo de Paz de 2016 ha logrado avances notables, Naciones Unidas en Colombia
- Así fue la dejación de armas de excombatientes de las antiguas FARC hace nueve años en Mesetas, Meta, El Espectador
- La reforma agraria, la paz con las FARC, un compromiso aplazado de nuevo, Redalyc
- Plebiscito por la paz, una derrota inesperada, Señal Memoria
- Resultados plebiscito 2016, El Tiempo
- Plebiscito por la paz, resultados de la votación del plebiscito, Semana
- Cifras oficiales indican que 98% de exguerrilleros se mantienen en proceso de paz, ColombiaCheck
- JEP reporta que 456 excombatientes de las Farc han sido asesinados desde la firma del Acuerdo de Paz, Noticias RCN



