ANNÉE II  ·  N° 585  ·  JEUDI 16 JUILLET 2026

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Gianni Infantino a transformé la FIFA en empire politique et doit désormais répondre devant le Comité olympique

Il y a une scène qui résume dix ans de gestion mieux que n’importe quel bilan financier. Le dimanche 5 juillet, quelques heures après qu’un arbitre a expulsé l’attaquant américain Folarin Balogun lors du match contre la Bosnie-Herzégovine, la commission de discipline de la FIFA a annulé la sanction. La décision est tombée après un appel téléphonique de Donald Trump à Gianni Infantino. Le président de la FIFA l’a confirmé publiquement, tout en insistant sur le fait que les instances judiciaires du football mondial agissent de manière indépendante. Personne, parmi ceux qui suivent la trajectoire d’Infantino depuis 2016, ne s’en est vraiment étonné. L’homme qui promettait d’assainir une institution engluée dans le scandale de corruption connu sous le nom de FIFA Gate a fini par construire tout autre chose que ce qu’il avait promis, une machine de pouvoir personnel qui transforme chaque réforme annoncée en instrument de permanence. Dix ans après ce manifeste baptisé Taking Football Forward, il vaut la peine de regarder ce qu’il reste des promesses et ce qui s’est bâti à leur place.

Le mécanisme

L’élargissement de la Coupe du monde de 32 à 48 sélections pour l’édition 2026, actuellement disputée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, a été présenté comme un geste d’inclusion envers l’Afrique et l’Asie. Il fonctionne également, et surtout, comme une opération de fidélisation électorale. Plus de sélections, cela signifie plus de fédérations reconnaissantes, plus de matchs à vendre aux diffuseurs, plus de billets et plus d’exposition pour les sponsors. Dans une interview accordée à Bluewin, Infantino a déjà laissé entendre que la FIFA étudie un format à 64 équipes. La logique n’est pas sportive, c’est de l’arithmétique électorale.

Le modèle d’organisation du tournoi a suivi le même calcul. L’hôte unique, règle historique de la Coupe du monde depuis 1930, a commencé à se fissurer dès qu’Infantino est arrivé aux commandes. L’édition 2026 a été répartie entre trois pays nord-américains pour partager les coûts d’infrastructure et multiplier les fédérations bénéficiaires de l’organisation. Celle de 2030 ira encore plus loin, disputée entre l’Espagne, le Portugal et le Maroc, avec des matchs inauguraux organisés en Amérique du Sud pour commémorer le centenaire du premier Mondial, une formule qui disperse le tournoi sur trois continents et pose, entre autres, un coût écologique que la FIFA n’a jamais chiffré publiquement. Le modèle de l’hôte unique n’a pourtant pas disparu. Il reviendra en 2034, année où l’Arabie saoudite organisera le tournoi en solitaire, sans avoir à partager quoi que ce soit avec personne.

Le programme Forward obéit au même principe, avec de l’argent plutôt que des places. Créé la même année où Infantino est arrivé au pouvoir, il distribue des ressources aux 211 fédérations membres de la FIFA, plus du double de ce qui était accordé avant son arrivée. Les montants ont augmenté de façon continue à chaque cycle, passant de cinq millions de dollars par fédération entre 2016 et 2019, à six puis à huit millions pour la période 2023-2026. La FIFA présente ces chiffres comme du développement du football mondial. Ils constituent aussi, de manière moins publicisée, le socle matériel d’une coalition électorale bâtie fédération par fédération, chèque par chèque.

Le budget officiel de la FIFA pour le cycle 2023-2026 a été révisé à la hausse jusqu’à 13 milliards de dollars, le double de ce qui avait été encaissé lors du cycle précédent.

Les revenus totaux de l’institution, qui avoisinaient les 7,6 milliards de dollars sur le cycle 2019-2022, ont été budgétés officiellement à 13 milliards pour le cycle actuel, avec des projections d’économistes du secteur allant jusqu’à 15 milliards, portées par le prix des billets du Mondial élargi lui-même. Cet argent ne circule pas dans le vide. Il circule vers les mêmes 211 fédérations dont le vote décide qui dirige l’institution tous les quatre ans.

Le résultat de cette stratégie s’est manifesté en avril 2026, lorsque la Confédération africaine de football et la Confédération asiatique de football ont annoncé, selon des informations de la presse spécialisée dans la gouvernance sportive, un soutien conjoint à la réélection d’Infantino qui totaliserait 101 des 211 voix disponibles, avant même l’ouverture officielle du processus électoral de 2027.

Inutile d’interpréter ce chiffre outre mesure.

Un candidat qui s’assure la moitié du corps électoral des mois avant le scrutin n’est pas en train d’être évalué, il est en train d’être confirmé.

La seule limite qu’il s’est lui-même retirée

Sur les quatre promesses de 2016, la plus concrète était aussi la plus facile à mesurer, et c’est celle qu’Infantino n’a pas tenue. Il avait promis de limiter les mandats présidentiels à douze ans, un engagement pris directement après la chute de Joseph Blatter, éclaboussé par le scandale de corruption que la presse a baptisé FIFA Gate et qui s’est soldé par des arrestations, des procédures judiciaires aux États-Unis et en Suisse, et une institution que l’on jugeait alors irrécupérable. Infantino s’était présenté à l’époque comme la rupture nécessaire. Il a été élu en 2016, réélu en 2019 puis en 2023, et a confirmé à Vancouver, le 30 avril 2026, qu’il briguera un quatrième mandat en 2027. Le Conseil de la FIFA ne comptabilise pas son premier mandat, partiel et transitoire, dans la limite fixée par les statuts qu’Infantino a lui-même contribué à rédiger. Avec cette comptabilité favorable, il pourrait diriger l’institution jusqu’en 2031, quinze ans après son arrivée, trois de plus que le plafond absolu qu’il avait lui-même promis.

La courbe de sa rémunération suit une pente presque identique à celle des revenus qu’il administre. En 2016, il percevait environ 1,28 million d’euros par an. Pour 2024, les documents officiels de la FIFA indiquent 4,44 millions d’euros, tandis que les déclarations fiscales transmises aux autorités américaines élèvent le chiffre au-delà de 5 millions. La FIFA n’est pas cotée en bourse et ne rend pas de comptes comme une entreprise publique, mais son président est déjà rémunéré comme tel. En avril 2026, à New York, Infantino a défendu le prix élevé des billets du Mondial en expliquant que l’institution gagne en un seul mois de tournoi l’argent de tout un cycle, pour financer ensuite les quarante-sept autres fédérations. L’argument sert à justifier la politique de billetterie. Il sert aussi, de manière plus discrète, à normaliser la progression de son propre salaire.

Il vaut la peine de rappeler d’où sortait Infantino, pour mesurer le chemin parcouru. Joseph Blatter est tombé en 2015, emporté par une enquête conjointe du ministère américain de la Justice et des autorités suisses, qui s’est conclue par des dizaines de dirigeants arrêtés, poursuivis ou déchus de leurs fonctions, laissant l’image de la FIFA réduite à une simple enveloppe de billets. Infantino, alors secrétaire général de l’UEFA, s’était présenté comme l’homme sans passé dans cette boue, le technicien suisse capable de séparer la gestion du football des loyautés personnelles qui avaient englouti son prédécesseur. Dix ans plus tard, la séparation qu’il promettait entre gestion et loyauté personnelle est précisément celle qui a disparu, remplacée par un réseau de faveurs méticuleusement documenté, dossier après dossier.

Il avait aussi promis de séparer le sport de la politique. Il agit, au contraire, comme un chef d’État sans territoire. Il participe à des sommets du G20, se fait photographier aux côtés de dirigeants autoritaires, commente la géopolitique mondiale avec l’aisance de qui dispose d’une place réservée à la table. Il s’est affiché aux côtés de l’émir du Qatar durant la préparation du Mondial 2022, a soutenu l’attribution du Mondial 2034 à l’Arabie saoudite et s’est rendu à Riyad en mai 2025 pour participer à des événements consacrés au football saoudien. Le 5 décembre 2025, à Washington, il a remis à Donald Trump le premier Prix FIFA de la paix, créé spécialement pour l’occasion, quelques semaines après que Trump lui-même s’était publiquement plaint de ne pas avoir reçu le Nobel. Un prix de consolation fabriqué sur mesure.

La preuve en direct

L’affaire Balogun n’est pas un épisode isolé, c’est la démonstration pratique du mécanisme tout entier, se déroulant en temps réel pendant que ce texte s’écrit. L’attaquant avait été expulsé après une révision de la VAR pour un tacle jugé dangereux et imprudent sur le défenseur bosnien Tarik Muharemovic. La sanction automatique, un match de suspension, ne laissait aucune marge d’interprétation selon le règlement disciplinaire de la FIFA lui-même. Malgré cela, une instance présentée comme indépendante a plié en quelques heures face à un appel du même homme qu’Infantino avait honoré sept mois plus tôt.

Le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a qualifié publiquement la décision initiale d’injuste, dans un langage inhabituel de la part d’un haut responsable diplomatique sur un sujet sportif. La fédération belge de football maintient un suivi ouvert du dossier, pour des raisons de sécurité juridique et d’égalité de traitement. Des dizaines d’eurodéputés poussent pour une enquête au Parlement européen sur l’implication d’Infantino dans la décision. L’UEFA, dans un communiqué qui évite de mentionner directement l’appel de Trump, a rappelé que la suspension automatique après expulsion n’est pas une option laissée à la discrétion des instances sportives et ne nécessite aucune décision supplémentaire pour s’appliquer. Le ministre belge des Affaires étrangères a été plus direct, avertissant que si un simple coup de fil explique réellement cette décision, ce sont les règles les plus élémentaires du sport qui seraient piétinées.

L’organisation FairSquare, basée à Londres, documente ce schéma de proximité politique depuis des mois. En décembre 2025, elle avait déposé une première plainte auprès de la commission d’éthique de la FIFA elle-même, à propos du Prix de la paix remis à Trump, et n’avait reçu depuis qu’un simple accusé de réception, sans aucune communication ultérieure sur l’avancement du dossier. Cette semaine, l’organisation a porté l’affaire sur un terrain plus dangereux pour Infantino, la commission d’éthique du Comité international olympique, dont il est membre depuis le 10 janvier 2020 et devant laquelle il a juré de respecter la Charte olympique et son code d’éthique.

La plainte déposée par FairSquare auprès du Comité international olympique documente cinq violations distinctes des règles de neutralité politique qui s’imposent à ses membres.

La nouvelle plainte bénéficie déjà du soutien de la fédération norvégienne de football, ralliée à la procédure en juin, et de cinquante eurodéputés qui ont formellement exhorté la FIFA à démontrer son engagement envers l’équité et la reddition de comptes. Aucune des deux commissions d’éthique n’a annoncé de sanction. La FIFA n’a communiqué sur l’ouverture d’aucune enquête formelle concernant la première plainte, déposée il y a plus de six mois.

L’affaire Balogun n’est pas tombée à n’importe quel moment. Quelques semaines plus tôt, Pierluigi Collina, responsable de l’arbitrage à la FIFA, avait dû défendre publiquement l’intégrité du Mondial 2026, après que l’Égypte eut contesté les décisions arbitrales ayant scellé son élimination face à l’Argentine. Une institution déjà confrontée à des doutes sur la cohérence de ses propres arbitres a fini, quelques semaines plus tard, par démontrer que même sa commission disciplinaire ne résiste pas à un appel du président américain. La coïncidence n’excuse rien, elle aggrave tout.

La finale du Mondial se joue le 19 juillet à New York. Ce jour-là, Infantino remettra le trophée aux côtés de Trump, comme cela était prévu depuis avant même l’éclatement du scandale du carton rouge.

Le pouvoir qu’Infantino a bâti en dix ans ne dépend pas de l’action de ces commissions. Il dépend, précisément, de ce qu’elles continuent à ne rien faire…

G.S.

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur et directeur éditorial d'AcidReport, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

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