ANNÉE II  ·  N° 583  ·  MARDI 14 JUILLET 2026

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ENQUÊTEGLOB

Un même capital médiatique sauve l’extrême droite française et cerne juridiquement le gouvernement de gauche colombien

Le 7 juillet 2026, un peu après treize heures trente, la cour d’appel de Paris a réduit la peine d’inéligibilité de Marine Le Pen à quarante cinq mois, dont trente avec sursis, déjà purgés depuis la première condamnation. Le soir même, sur le plateau de TF1, Le Pen annonçait qu’elle se pourvoirait en cassation et resterait candidate à la présidentielle de 2027. Onze jours plus tôt, de l’autre côté de l’Atlantique, l’unité d’investigation de Noticias Caracol révélait des enregistrements impliquant deux anciens hauts fonctionnaires du gouvernement de Gustavo Petro dans des négociations avec le Clan del Golfo. En moins d’une semaine, cette fuite journalistique s’est transformée en trois enquêtes institutionnelles parallèles et en une transmission à la justice pénale internationale. Deux faits, deux pays, un même type de capital derrière l’écran.

Le capital qui absout

Vincent Bolloré n’a pas commencé dans les médias. Il a commencé dans le papier à cigarette et la logistique portuaire africaine, et n’est entré dans la communication qu’en 2004, en rachetant l’agence Havas. De là, il a construit une position actionnariale dans Vivendi, la maison mère qui contrôlait Canal+, jusqu’à en devenir le premier actionnaire. En décembre 2024, Vivendi s’est scindé en trois entités cotées en bourse, Canal+, Havas et Louis Hachette Group. Au 31 décembre 2025, le groupe Bolloré conservait 30,4% du capital et des droits de vote dans les trois. Ce chiffre n’a rien de symbolique, c’est celui qui lui permet de désigner des dirigeants, d’imposer des lignes éditoriales et d’échapper aux tentatives judiciaires de le contraindre au rachat des actions minoritaires, comme l’a confirmé la cour d’appel de Paris six jours à peine avant le verdict Le Pen.

CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche, Paris Match, les maisons d’édition Fayard, Hatier et Grasset, le réseau de boutiques Relay dans les gares et aéroports, tout cela relève, directement ou indirectement, du même actionnaire. À cela s’ajoute Havas, le groupe publicitaire qui a donné à Bolloré son premier pied dans la communication en 2004, et une participation dans Banijay, la société de production qui facture 4,8 milliards d’euros par an et fabrique des programmes de divertissement de masse pour la télévision publique française, un détail qui montre à quel point l’influence éditoriale et le business du spectacle finissent entremêlés sous un même toit actionnarial. Reporters sans frontières a placé la France au vingt cinquième rang mondial du classement 2026 de la liberté de la presse et a explicitement pointé l’expansion du groupe Bolloré comme un facteur de recul du pluralisme, en raison de méthodes qualifiées de brutales et interventionnistes et de l’absence de contre pouvoirs internes dans ses rédactions.

Le groupe Bolloré conservait, au 31 décembre 2025, 30,4% du capital et des droits de vote de Canal+, Havas et Louis Hachette Group, selon la presse économique française après la scission de Vivendi.

Ce que ce pourcentage achète, ce n’est pas la vérité d’un verdict judiciaire, personne n’affirme sérieusement que la cour d’appel ait reçu des instructions. Ce qu’il achète, c’est la vitesse et le sens de la réaction publique qui suit le verdict. Quand la première condamnation de mars 2025 avait inhabilité Le Pen pour cinq ans, Jordan Bardella avait appelé à manifester précisément depuis les micros d’Europe 1 et les caméras de CNews, médias de son propre camp actionnarial, transformant une défaite judiciaire en mobilisation de rue en quelques heures. Quand l’appel lui a rouvert le chemin de la candidature, la même architecture médiatique était prête à raconter le dénouement comme une revanche.

Le capital qui concentre

La Colombie n’a pas un Bolloré. Elle en a trois. Luis Carlos Sarmiento Angulo a bâti sa fortune, estimée par Forbes à plus de onze milliards de dollars, dans la banque via le Grupo Aval, avant de racheter en 2012 El Tiempo, le quotidien le plus diffusé du pays, ainsi que City TV. La famille Santo Domingo, regroupée aujourd’hui sous Valorem, vient de la bière et des boissons gazeuses, et contrôle Caracol Televisión et Blu Radio. Le Grupo Ardila Lülle, lui aussi d’origine gazeuse, possède RCN Televisión et plus d’une centaine de stations de radio. À eux trois, avec l’arrivée plus récente du Grupo Gilinski dans Semana et El Heraldo, ils concentrent plus de quatre vingt dix pour cent de l’audience nationale en télévision, presse écrite et radio.

L’origine de chaque fortune compte car elle explique son comportement ultérieur. Sarmiento Angulo a édifié le Grupo Aval sur quatre banques, Bogotá, Occidente, Popular et AV Villas, avant de se diversifier vers l’infrastructure, l’énergie et la construction, et ce n’est qu’ensuite, la banque servant de socle, qu’il a acquis en 2012 la totalité d’El Tiempo pour plus d’un milliard de dollars. Carlos Ardila Lülle est parti de Postobón, l’embouteilleur de sodas fondé par son beau père, et l’a utilisé comme plateforme financière pour bâtir dans les années quatre vingt à la fois RCN Radio et RCN Televisión. La famille Gilinski, arrivée le plus récemment sur la carte médiatique colombienne avec le rachat de Semana, El Heraldo et El País de Cali, vient elle aussi de la banque d’investissement. Aucun capital colombien de poids dans les médias n’est né dans une rédaction.

La logique est identique à celle observée en France bien que plus ancienne dans son origine, le média n’a jamais été le premier métier, il s’est ajouté quand la fortune était déjà faite ailleurs, la banque, la bière, le gaz. Cette généalogie explique mieux la ligne éditoriale de chaque maison que toute déclaration de principes journalistiques, parce qu’elle protège toujours, en dernier ressort, les intérêts du secteur où le capital est né.

Quand absoudre est la fonction

Le sept juillet, TF1 a offert à Le Pen l’espace pour annoncer en direct qu’elle restait dans la course. C’était un choix éditorial, pas une obligation légale. La chaîne a choisi de raconter le dénouement comme une continuité politique plutôt que comme un scandale judiciaire. La condamnation demeure, le bracelet électronique demeure, mais la fonction publique du fait judiciaire a été reconvertie en légitimité de campagne avant même la fin de la journée.

Un sondage Ifop Fiducial diffusé quelques semaines avant le verdict situait Le Pen à 32% des intentions de vote au premier tour, contre une fourchette de 35% à 37% pour Jordan Bardella, son propre dauphin au sein du parti. L’appel ne l’a pas ramenée à une course marginale, il l’a ramenée au centre d’un bloc qui dominait déjà les sondages généraux pour 2027. Aucune condamnation pénale, ni la première ni la seconde, n’a réellement réussi à la déplacer de l’échiquier, et les mêmes médias qui ont raconté son retour comme une revanche traitent depuis des mois ces chiffres comme une donnée acquise plutôt que comme une question ouverte.

Quand exposer est la fonction

Le vingt cinq juin 2026, Noticias Caracol a diffusé un enregistrement du deux septembre 2022, à peine quelques jours après l’investiture présidentielle, dans lequel Danilo Rueda, alors haut commissaire à la paix, discutait avec un commandant du Clan del Golfo de la suspension des bombardements et du gel des extraditions en échange de l’ouverture de négociations. L’ancien ministre de la Défense, Iván Velásquez, était également cité dans le dossier. La réaction institutionnelle a été immédiate et en cascade, en quelques jours et non en quelques mois. La Fiscalía a ouvert une enquête contre Rueda, Velásquez et l’ancien directeur du renseignement Jorge Lemus. La Procuraduría a ouvert une instruction préliminaire contre quatre anciens fonctionnaires. La Comisión de Acusaciones du Congrès a annoncé qu’elle enquêterait sur le président Petro lui même pour l’accord présumé. Et le matériel a été transmis pour être versé à une plainte déjà déposée devant la Cour pénale internationale.

Sous le gouvernement Petro, selon des chiffres recueillis par La Silla Vacía, le Clan del Golfo est passé de quatre mille à près de dix mille membres et a étendu sa présence de deux cents à deux cent quatre vingt douze municipalités.

La cascade du Clan del Golfo n’a pas été un épisode isolé. Des mois plus tôt, deux des neuf magistrats du Consejo Nacional Electoral avaient formellement demandé l’ouverture d’une enquête sur un financement présumé irrégulier de la campagne présidentielle de 2022 de Petro, ainsi que sur Ricardo Roa, alors directeur de campagne et aujourd’hui président d’Ecopetrol. L’information avait d’abord été rapportée par El Tiempo, le quotidien de Sarmiento Angulo, avant que le dossier ne puisse remonter vers la commission d’accusation de la Chambre des représentants. Petro avait qualifié l’épisode de rupture constitutionnelle. Quel que soit le fondement juridique de chaque dossier pris séparément, le schéma se répète, la source première de l’exposition publique est systématiquement l’un des trois ou quatre mêmes conglomérats, jamais un média étranger à cette structure de propriété.

Le contraste avec le cas français ne tient pas à la culpabilité des uns et l’innocence des autres, ce texte n’a pas à l’établir. Il tient à la vitesse et à la direction de l’engrenage. En France, la machinerie médiatique du capital a absorbé un jugement défavorable à la droite radicale et l’a converti en élan de campagne en quelques heures. En Colombie, la même classe de machinerie, avec Noticias Caracol en fer de lance, a converti une fuite journalistique en cerne institutionnel complet contre un gouvernement de gauche en moins d’une semaine, jusqu’à l’escalader vers une instance pénale internationale. Aussi révélateur que la cascade elle même fut l’épisode inverse qui n’a pas eu lieu, en novembre 2025 a circulé sur les réseaux sociaux un montage affirmant que la Fiscalía avait ouvert une enquête contre Caracol pour l’affaire Calarcá, et le Detector de Mentiras de La Silla Vacía a dû le démentir expressément, preuve que le sens habituel du flux judiciaire est si prévisible que son inverse paraît, d’emblée, peu crédible.

Une même architecture, deux fonctions opposées

Nul besoin d’imaginer une conspiration explicite pour expliquer la coïncidence. Il suffit d’observer qui possède quoi et à qui profite structurellement chacun des deux dénouements. Le capital bancaire, brassicole et gazier colombien a un intérêt objectif à la fragilité d’un gouvernement qui a tenté de toucher la réforme fiscale, la réforme du travail et la propriété foncière. Le capital logistique et éditorial français a un intérêt objectif à la consolidation d’une droite qui ne menace aucune de ses positions acquises. Valorem n’a pas besoin d’instruire Noticias Caracol sur quel enregistrement diffuser, Sarmiento Angulo n’a pas besoin d’appeler un procureur à Bogotá pour qu’El Tiempo amplifie la cascade, la sélection éditoriale de ce qui est diffusé et de ce qui est suivi de près fait déjà ce travail à leur place, chaque jour, sans que personne n’ait besoin de signer une instruction.

L’asymétrie des temps confirme l’asymétrie de fonction. Absoudre prend une soirée, une chaîne, un plateau de télévision. Cerner prend une semaine mais mobilise quatre instances distinctes, policière, disciplinaire, parlementaire et internationale, précisément parce qu’exposer exige de maintenir la pression sur plusieurs fronts à la fois tandis que sauver ne demande qu’un seul geste narratif bien synchronisé. Ce déséquilibre dans l’effort institutionnel nécessaire n’a rien d’un hasard, il reflète à quel point défendre un pouvoir déjà acquis diffère de tenter de déloger celui qui le menace.

Ce que l’on appelle liberté de la presse dans les deux pays est, trop souvent, la liberté d’une poignée de fortunes à décider quel fait judiciaire mérite de devenir récit national et lequel mérite de se dissoudre dans le bruit. La différence entre absoudre et exposer ne dépend pas de la loi, elle dépend de qui possède la caméra qui filme…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur et directeur éditorial d'AcidReport, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

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