Entre 1958 et 2022, l’Observatoire de la Mémoire et du Conflit du Centre national de mémoire historique a enregistré 14 380 femmes victimes de violence sexuelle dans le cadre du conflit armé colombien. Parmi elles, 87 % étaient afro-colombiennes. Le chiffre n’est pas une donnée d’archive. Au cours des trois premiers mois de 2026, le Défenseur du peuple a reçu 3 664 cas de violence sexuelle dans le pays, et plus de la moitié des victimes étaient des filles et des adolescentes. Entre ces deux chiffres tiennent près de soixante-dix ans de guerre, un accord de paix et une juridiction spéciale créée pour juger ces faits.
Des corps en territoire de guerre
La guerre colombienne s’est livrée, en grande partie, sur des corps de femmes. La Cour constitutionnelle l’a dit sans détour dans l’Auto 092 de 2008. La violence sexuelle contre les femmes est une pratique habituelle, étendue et systématique dans le conflit armé, exercée par les guérillas, les paramilitaires et des agents de l’État. Le tribunal a attribué cette systématicité à des conditions historiques de discrimination, d’exclusion et de marginalisation qui ont frappé surtout les femmes indigènes et afrodescendantes.
Les raisons portent un nom de territoire. Les communautés noires, raizales et palenqueras, ainsi que les peuples indigènes Nasa, Awá, Wounaan, Tikuna et Wiwa, entre autres, habitent des couloirs stratégiques pour le narcotrafic, l’exploitation minière illégale et le contrôle militaire, parmi lesquels le Pacifique chocoano, le Cauca, Nariño, l’Amazonie et les Caraïbes rurales. Là où il y avait des ressources et des routes, il y eut des acteurs armés. Et là où il y eut des acteurs armés, les femmes de ces communautés ont porté un poids double, celui du genre et celui de la race.
La violence a pris des formes documentées, accès charnel violent, esclavage sexuel, prostitution forcée, contraception et avortement forcés, recrutement de filles par la ruse suivi d’abus au sein des rangs. Des femmes du peuple Awá ont raconté à la Commission de vérité avoir été témoins d’assassinats de dirigeants et d’autorités indigènes de leur propre communauté commis par les FARC et des paramilitaires. Des femmes Tikuna, Wounaan, Wiwa, Nasa et Embera ont décrit des recrutements forcés dès l’enfance. Entre 1995 et 2011, plus de 2 700 000 femmes ont été déplacées par le conflit, selon les chiffres d’ONU Femmes, et 15,8 % d’entre elles ont déclaré avoir été victimes de violence sexuelle. Sur 3 445 homicides de personnes indigènes et afro-colombiennes documentés, 65,5 % des victimes étaient des femmes.
Dejusticia, centre d’études juridiques et sociales basé à Bogotá, a recueilli le témoignage de Bibiana Peñaranda Sepúlveda, membre du Réseau des Papillons aux Ailes Nouvelles, qui a décrit un long historique d’insultes et de dégradations lié au recrutement forcé, des dénonciations qui n’ont souvent pas été faites par peur. La chercheuse Diana Quigua, de la même organisation, a documenté que les stéréotypes raciaux hérités de la colonie, l’exotisation et l’hypersexualisation des femmes noires, ne sont pas une toile de fond culturelle, mais un moteur concret de la violence armée contre elles.
L’Observatoire de la Mémoire et du Conflit du Centre national de mémoire historique a enregistré 14 380 femmes victimes de violence sexuelle dans le conflit armé colombien entre 1958 et 2022. 87 % d’entre elles étaient afro-colombiennes.
La guerre qui n’a pas cessé
La signature de l’Accord de paix de 2016 n’a pas mis fin au conflit, elle l’a reconfiguré. Selon le dernier bilan de la Fondation Idées pour la Paix, l’ELN, le Clan du Golfe, aujourd’hui autoproclamé Armée gaitaniste de Colombie, et les diverses dissidences des anciennes FARC totalisent plus de 27 000 membres, un chiffre qui ramène le pays à des effectifs proches de ceux de 2011, juste avant le processus de paix. La différence est qu’il n’existe plus un seul ennemi central, mais une mosaïque de structures fragmentées qui se disputent, s’entendent et se divisent sans cesse.
Cette fragmentation n’a signifié aucune trêve pour les femmes. Le ministère de la Défense a rapporté 32 985 délits sexuels dénoncés dans le pays au cours de 2025. Le Défenseur du peuple, de son côté, a documenté 296 cas de violence sexuelle liés au conflit armé entre janvier 2025 et avril 2026, et a établi le Formulaire unique de déclaration, porte d’entrée vers la justice transitionnelle, pour 1 368 personnes sur la même période. Au cours des trois premiers mois de 2026, la même entité a émis 61 déclarations pour violence sexuelle, les filles et adolescentes concentrant plus de la moitié des victimes.
Human Rights Watch a documenté, dans son bilan de 2025, que les récents efforts de négociation avec les groupes armés n’ont pas réussi à freiner leur expansion territoriale, et que la violence sexuelle continue d’être utilisée par les groupes qui se disputent le territoire comme forme de contrôle social. Les Nations unies partagent ce constat. En juin 2023, la représentante spéciale du Secrétaire général pour la violence sexuelle dans les conflits, Pramila Patten, s’est rendue à Bogotá et Carthagène et a averti que la violence sexuelle demeure un trait du conflit colombien qui touche de manière disproportionnée les communautés indigènes, afrodescendantes, les personnes LGBTIQ+ et les femmes leaders sociales. Patten a exprimé une préoccupation particulière face à la hausse de la traite à des fins d’exploitation sexuelle par des groupes armés et des réseaux criminels.
Macrocaso 11, la justice qui est arrivée en retard
La Colombie a mis sept ans à ouvrir, au sein de son système de justice transitionnelle, une affaire consacrée exclusivement à la violence sexuelle. La Juridiction spéciale pour la paix a débuté ses travaux en mars 2018. Le macrocaso 11, portant sur la violence fondée sur le genre, la violence sexuelle, la violence reproductive et les crimes de haine, a été formellement ouvert en septembre 2023, après des années de mobilisation d’organisations de femmes regroupées au sein de l’alliance Cinco Claves. Avant cette ouverture, la violence sexuelle était instruite de manière transversale, diluée au sein d’autres macrocasos.
L’affaire se divise en trois sous-cas, faits commis par les anciennes FARC-EP contre la population civile, faits commis par la Force publique contre la population civile, et violence intra-rangs commise dans ces deux structures contre leurs propres membres. L’univers documenté par la JEP, sur la période 1957-2016, s’élève à 35 178 victimes de violence sexuelle et autres violences de genre, 89,2 % sont des femmes, et au moins 35 % étaient des filles au moment des faits. Fin 2025, la JEP avait accrédité plus de 700 victimes dans les trois sous-cas, et cette même année a reconnu collectivement 104 hommes comme victimes additionnelles, sans que cela n’altère la centralité des femmes et des filles dans l’enquête.
En avril 2025, la Section d’appel de la JEP a émis l’Auto TP-SA 1958, qui permet à une même victime de participer simultanément à plusieurs macrocasos lorsque ses faits recoupent des schémas instruits dans d’autres affaires, par exemple lorsque la violence sexuelle s’est accompagnée de privation illégale de liberté ou de violence contre des communautés ethniques. La Commission colombienne de juristes, qui suit les travaux de la JEP, a qualifié cette décision d’avancée vers une approche centrée sur les victimes, tout en avertissant qu’il reste à préciser sa méthodologie et à renforcer l’analyse différenciée selon le genre.
Cela dit, l’Alliance Cinco Claves, composée de Corporación Humanas, du Réseau national des femmes, de Sisma Mujer, de Women’s Link Worldwide et de Colombia Diversa, a averti en 2025 que le macrocaso 11 dispose de moins de temps que les dix autres affaires ouvertes par la JEP, dont le mandat légal est de quinze ans et dont plus de sept se sont déjà écoulés.
La seconde blessure
L’affaire la plus citée en Colombie sur la revictimisation institutionnelle porte un nom propre. Jineth Bedoya, journaliste et militante, victime de violence sexuelle de la part de paramilitaires en 2000, a dénoncé publiquement avoir dû, dans le cadre de l’enquête judiciaire sur son propre cas, raconter les faits au moins douze fois. Sa dénonciation a donné naissance, en 2014, à la Journée nationale pour la dignité des femmes victimes de violence sexuelle dans le conflit armé, célébrée chaque 25 mai.
La JEP elle-même reconnaît ce risque comme structurel. L’Observatoire sur la juridiction de la Commission colombienne de juristes documente des obstacles particuliers à l’accès à la justice pour ces victimes, la peur de ne pas être crues, la honte, la stigmatisation sociale, le risque d’être culpabilisées. C’est pourquoi la Juridiction invoque, du moins sur le papier, un principe de non-revictimisation destiné à éviter que les femmes ne doivent répéter leur témoignage devant de multiples instances, ce qui, prévient le même Observatoire, peut aggraver la souffrance émotionnelle et affaiblir la confiance dans le système de justice.
Colombia Diversa a documenté que cette peur n’a rien d’abstrait. Beaucoup de victimes, en particulier les personnes LGBTI, préfèrent garder le silence plutôt que de témoigner devant une entité étatique ou de s’engager dans des démarches organisationnelles qui impliqueraient de raconter ce qui s’est passé. Une étude sur les victimes du conflit dans le Norte de Santander a relevé des défaillances dans le parcours de prise en charge, entre 2012 et 2013 plusieurs victimes ont été orientées vers le Centre d’attention intégrale aux victimes d’abus sexuel, un service du parquet conçu pour les cas d’abus sexuel de droit commun, non pour des faits liés à la guerre.
Selon la Corporación Sisma Mujer, plus de 90 % des faits de violence sexuelle signalés entre janvier 2020 et mars 2025 demeurent impunis. La Table de suivi des autos 092 de 2008, 009 de 2015 et 515 de 2018 de la Cour constitutionnelle a documenté qu’à peine 2 % des affaires aboutissent à une condamnation, et que dans 82,6 % des enquêtes les responsables ne sont jamais identifiés. Seules 18 % des victimes portent plainte.
Sur 12 062 femmes victimes de violence sexuelle inscrites au Registre unique des victimes entre janvier 2020 et mars 2025, seules 110 ont reçu une indemnisation, selon la Corporación Sisma Mujer.
Le miroir international
La Colombie n’est pas un cas isolé, même si l’on a parlé pendant des décennies de sa guerre comme si elle l’était. Selon le rapport annuel du Secrétaire général des Nations unies présenté en 2026, les cas vérifiés de violence sexuelle liée aux conflits armés dans le monde sont passés de moins de 5 000 en 2024 à 9 788 en 2025, soit plus du double en un an, le niveau le plus élevé jamais enregistré. Le rapport documente 21 situations de conflit dans le monde, et la Colombie figure parmi elles. Près de 90 % des victimes identifiées à l’échelle mondiale sont des femmes et des filles. La représentante spéciale de l’ONU, Pramila Patten, a été explicite devant le Conseil de sécurité, ces crimes ne sont pas des dommages collatéraux, mais des stratégies délibérées visant à déplacer des populations, punir des communautés et consolider un contrôle territorial. Moins de 1 % de l’aide humanitaire mondiale est consacré à la prise en charge de la violence sexuelle liée aux conflits.
Cette dégradation a, selon les Nations unies, une cause structurelle plus large. En mars 2026, ONU Femmes a présenté un rapport concluant qu’aucun pays au monde n’a atteint la pleine égalité juridique entre femmes et hommes. En moyenne, les femmes ne jouissent que de 64 % des droits légaux des hommes. Dans 54 % des pays, le viol n’est toujours pas défini à partir du consentement. Près de trois pays sur quatre autorisent encore le mariage infantile forcé. La directrice des politiques d’ONU Femmes, Sarah Hendriks, l’a résumé ainsi, le recul démocratique mondial s’accompagne d’un rejet de plus en plus organisé de l’égalité de genre, et les systèmes de justice ne sont pas étrangers à ces pressions, ils les reflètent.
Le même rapport a documenté qu’en 2024, 676 millions de femmes et de filles vivaient à moins de 50 kilomètres d’un conflit meurtrier, le chiffre le plus élevé depuis les années quatre-vingt-dix. La Colombie contribue à ce chiffre depuis 1958, avec ses 14 380 femmes recensées par la guerre interne, et depuis 2025, avec ses 296 cas documentés en à peine quinze mois.
A.B.
Sources
- Mujeres afrocolombianas, las más afectadas por la violencia sexual ejercida por actores armados
- La impunidad domina los casos de violencia sexual en el conflicto armado colombiano
- Los impactos del conflicto armado colombiano en las mujeres negras, afrocolombianas, raizales y palenqueras
- Las mujeres en Colombia, UN Women
- Violencias sexuales, Informe Final Comisión de la Verdad
- Cuando el cuerpo es lugar en disputa, Dejusticia
- Balance de grupos armados 2025, El Espectador sobre informe de Pares y FIP
- Defensoría conmemora Día Nacional por la Dignidad de las Mujeres Víctimas de Violencia Sexual
- Informe Mundial 2025, Human Rights Watch, capítulo Colombia
- Representante Especial de la ONU Pramila Patten renueva su apoyo a Colombia
- La JEP abre macrocaso 11
- Macrocaso de violencia sexual de la JEP, un mecanismo de acceso a la justicia, El Espectador
- Recomendaciones a la JEP para la investigación del macrocaso 11, Corporación Humanas
- Boletín #83 del Observatorio sobre la JEP, Comisión Colombiana de Juristas
- All Survivors Project celebra las históricas decisiones de la JEP
- El Caso 11, un compromiso con las víctimas de violencia sexual, Colombia Diversa
- Victimización y violencia sexual en el conflicto armado en Colombia, SciELO Argentina
- La guerra inscrita en el cuerpo, Centro Nacional de Memoria Histórica
- La violencia sexual en los conflictos se duplica y alcanza un nivel sin precedentes, Noticias ONU
- Violencia sexual en conflictos armados, datos e impunidad, Fundación Serraschonthal
- Los derechos de las mujeres están retrocediendo en todo el mundo, Noticias ONU
- Ningún país del mundo ha alcanzado la plena igualdad jurídica para las mujeres y niñas, ONU Mujeres



