Le mécanisme est ancien et son efficacité n’a jamais dépendu de la vérité. Une communauté perturbée par une crise qu’elle ne sait pas nommer converge, tôt ou tard, sur une personne ou un groupe qu’elle expulse pour retrouver une paix qui, en réalité, n’a jamais rien résolu au fond. Le philosophe René Girard a décrit ce processus il y a un demi-siècle sous le nom de mécanisme du bouc émissaire, et a expliqué pourquoi il fonctionne même lorsque la victime est innocente. Ce que Girard n’a pas pu anticiper, c’est la vitesse à laquelle les réseaux sociaux ont industrialisé ce mécanisme, ni le fait que quelqu’un, à un moment de la chaîne, encaisse pour chaque accusation qui devient virale. Ce texte reprend l’anatomie girardienne du sacrifice pour poser une question que l’anthropologie classique ne se posait pas, qui facture quand la foule décide, une fois de plus, qu’elle a trouvé son coupable.
Le désir qui fabrique des rivaux
Girard est parti d’une observation simple, dérangeante précisément par sa simplicité. Nous ne désirons pas les objets pour eux-mêmes, nous les désirons parce qu’un autre les désire d’abord. Il a appelé ce phénomène désir mimétique, la tendance humaine à copier les désirs d’autrui plutôt qu’à inventer les siens propres. Le problème n’est pas l’objet mais le modèle qui le désire, car tôt ou tard l’imitateur commence à voir en son modèle un rival, et le rival se met à imiter en retour l’hostilité de celui qui l’a copié.
Cette réciprocité produit ce que Girard a appelé les doubles mimétiques, des adversaires qui deviennent indistincts l’un de l’autre dans la mesure où chacun ne fait que ce que l’autre a déjà fait. Les hiérarchies qui ordonnaient autrefois une communauté se dissolvent sous le poids de cette symétrie. Il n’y a plus de haut ni de bas, seulement deux camps qui se copient mutuellement la rancune. Girard a appelé cette étape crise mimétique, le moment où la violence réciproque menace de détruire tout le tissu social parce que plus personne ne se souvient de l’offense originelle.
Œdipe se découvre coupable de la peste qui ravage Thèbes non pas parce qu’il a réellement commis les crimes qu’on lui impute, mais parce qu’une cité en crise a besoin de déposer sur quelqu’un le poids d’un désordre qu’elle ne sait expliquer autrement. Rome se fonde, selon son propre récit fondateur, sur le meurtre de Rémus par son frère jumeau, double mimétique par définition, choisi avant tout autre rival possible. La civilisation occidentale répète cette structure avec une régularité si constante qu’elle a cessé d’être perçue comme structure, et commence à être perçue comme nature.
Girard a consacré une bonne partie de son œuvre tardive à la chasse aux sorcières européenne des seizième et dix-septième siècles, qu’il a lue comme une répétition presque manuelle du même scénario, des communautés frappées par des famines, des épidémies ou des guerres de religion qui trouvaient dans une voisine célibataire, âgée ou simplement différente le corps sur lequel décharger une angoisse qu’aucun tribunal séculier ne savait expliquer autrement. Les historiens estiment entre 40 000 et 60 000 exécutions durant cette période, plus des trois quarts des femmes, sous des accusations qu’aucun juge n’aurait soutenues en temps calme. Le chiffre exact importe moins que le schéma, la crise précède toujours la victime, jamais l’inverse.
Ce qui est nouveau, ce n’est pas le mécanisme, c’est sa vitesse d’exécution. Une étude publiée en 2017 dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences, répliquée depuis sur différentes plateformes, a mesuré avec précision ce que l’intuition soupçonnait déjà, l’indignation morale se propage plus vite que n’importe quel autre type de contenu sur les réseaux sociaux.
Une étude de Brady, Wills, Jost, Tucker et Van Bavel, publiée en 2017 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, a établi qu’ajouter un seul mot à charge morale et émotionnelle à un message augmente jusqu’à 24% son taux de partage attendu sur les réseaux sociaux, un schéma confirmé depuis par des études menées sur plusieurs plateformes.
La victime n’a pas besoin d’être coupable
Girard a nommé méconnaissance, terme qu’il préférait ne jamais vraiment traduire, l’aveuglement collectif qui permet au mécanisme de fonctionner. La communauté qui expulse sa victime ne vit pas cet acte comme arbitraire mais comme nécessaire, voire sacré. Personne ne se demande si la victime mérite le châtiment, car la question elle-même a déjà été tranchée d’avance par l’urgence de la crise. Ce qu’il faut, ce n’est pas un coupable véritable, c’est un coupable disponible.
La disponibilité obéit à ses propres règles, presque toujours les mêmes à travers l’histoire. La victime idéale est reconnaissable, marquée par une différence visible, étrangère au noyau du groupe qui la désigne, et surtout incapable de se défendre à armes égales. Un étranger, un dissident, quelqu’un dont la conduite éveillait déjà des soupçons avant même l’incident qui a finalement tout déclenché. Sur les réseaux sociaux contemporains, cette sélection se fait en quelques minutes, non en plusieurs générations. Une capture d’écran circule, un commentaire est sorti de son contexte, et la communauté numérique converge sur un nom selon la même logique sacrificielle que celle que Girard décrivait dans des sociétés qui n’avaient jamais entendu parler d’internet.
Girard a nommé ces traits signes victimaires, des indices qui n’ont rien à voir avec une culpabilité réelle mais qui orientent le choix de la communauté, la pauvreté extrême ou la richesse extrême, un handicap visible, un accent différent, une biographie qui suscitait déjà des commentaires avant l’épisode qui déclenche l’accusation. Aucun de ces signes ne prouve rien. Tous facilitent la tâche de trouver, rapidement, un corps sur lequel la foule peut s’accorder sans négocier.
Ce qu’il y a de plus troublant dans le mécanisme n’est pas sa cruauté, c’est son efficacité. La première accusation est la plus difficile à lancer parce qu’elle n’a pas de modèle, personne ne l’a formulée avant. La deuxième devient déjà plus facile, et la centième n’exige presque aucun effort, car la réalité elle-même s’est alors réorganisée autour de la culpabilité supposée de la victime. Il n’est plus nécessaire de vérifier quoi que ce soit. Il suffit de se joindre au mouvement.
À qui profite l’indignation
C’est ici que la lecture strictement anthropologique de Girard commence à se révéler insuffisante. Sa théorie explique pourquoi une communauté a besoin d’un bouc émissaire pour restaurer une unité qu’elle perçoit comme menacée, mais elle n’explique pas qui administre aujourd’hui la plateforme où s’exécute ce rituel, ni à qui profite le fait que l’attention collective reste fixée sur un coupable individuel plutôt que d’examiner les causes structurelles de la crise qui l’a produit.
La réponse est moins mystérieuse que le mécanisme lui-même voudrait le faire croire. Les plateformes où se déploie le lynchage contemporain ne sont pas des espaces neutres, ce sont des entreprises dont le modèle de revenus dépend directement du temps qu’un utilisateur passe indigné devant un écran. Plus la traque de la victime désignée dure longtemps, plus la publicité se vend autour d’elle. Le scandale n’interrompt pas l’activité, il la nourrit, et il la nourrit mieux que n’importe quel autre contenu. L’avantage de l’indignation moralisée sur un scandale ordinaire, documenté par la même étude de Rathje déjà citée, tient à sa récurrence, un épisode viral quelconque s’épuise en quelques jours, alors que la chasse à un coupable identifié à un camp ennemi peut se réactiver indéfiniment contre le même nom. Et l’entreprise, à son tour, a des propriétaires ayant nom et prénom.
Selon le rapport de l’organisation non gouvernementale Oxfam, publié en janvier 2026 à l’occasion du Forum économique mondial de Davos, les milliardaires du monde possèdent désormais plus de la moitié des principales entreprises de médias, tandis que leur fortune combinée a atteint un maximum historique de 18 300 milliards de dollars, soit 81% de plus qu’en 2020.
Jeff Bezos, Elon Musk, Patrick Soon-Shiong et le Français Vincent Bolloré sont cités par Oxfam parmi les propriétaires de cette concentration médiatique, une liste qui s’allonge chaque année sans que les initiatives réglementaires existantes ne soient parvenues à inverser la tendance. Le même rapport calcule qu’un milliardaire a aujourd’hui quatre mille fois plus de chances qu’un citoyen ordinaire d’occuper une charge politique. La classe qui possède l’infrastructure où se juge le bouc émissaire est, souvent, la même classe dont les décisions économiques ont engendré la crise originelle que la communauté, désorientée, a fini par projeter sur un autre corps.
La chasse aux sorcières que Girard analyse comme cas archétypal a elle-même coïncidé, soutient l’historienne Silvia Federici, avec la phase d’accumulation primitive du capitalisme européen, l’enclosure des terres communales et la discipline imposée à une main-d’œuvre qui devait apprendre à vendre son temps. Federici soutient que persécuter les femmes qui administraient des savoirs reproductifs et communautaires hors du contrôle salarial ne fut pas un effet collatéral de la crise religieuse de l’époque, mais une condition de possibilité du nouvel ordre économique. C’est une thèse discutée parmi les historiens, mais sa logique de fond coïncide exactement avec celle proposée ici, le choix de la victime est rarement neutre au regard de l’ordre matériel que la crise menace.
Cela ne signifie pas qu’il existe une conspiration délibérée, un comité secret qui déciderait chaque semaine qui sacrifier. Girard avait raison sur l’essentiel, le mécanisme fonctionne précisément parce que personne ne le dirige consciemment. Ce qui a changé, ce n’est pas l’intention mais l’infrastructure, et l’infrastructure, à la différence du désir mimétique, a bel et bien un propriétaire.
La liberté de ne pas désigner
Aucune société n’a jamais complètement réussi à se passer du réflexe de chercher un coupable lorsque la complexité d’une crise dépasse sa capacité à la comprendre. Substituer à la question difficile, quelle combinaison de décisions et de structures a produit ce désordre, la question facile, qui doit en payer le prix, reste le raccourci le plus emprunté de l’histoire humaine. Les démocraties ne se distinguent pas entre elles pour avoir dépassé ce réflexe, elles se distinguent par la discipline avec laquelle elles lui résistent.
Cette discipline n’est pas gratuite. Enquêter sur des causes structurelles exige du temps, exige d’accepter que l’explication probable ne tienne ni dans un titre ni dans une publication virale, exige de renoncer à la satisfaction immédiate d’avoir enfin trouvé un visage sur lequel déposer la faute collective. Désigner un coupable est, au contraire, instantané et gratifiant, et désormais rentable de surcroît pour qui possède la plateforme où s’opère la désignation.
Girard est arrivé, vers la fin de son œuvre, à une conclusion qui dérange autant ses lecteurs religieux que ses lecteurs matérialistes. Il a soutenu que les Évangiles, à la différence du mythe classique, ne cachent pas l’innocence de la victime mais l’exhibent, le Christ y est présenté explicitement comme un bouc émissaire conscient de l’être, ce qui brise, selon Girard, le mécanisme de la méconnaissance qui rend possible le sacrifice dans toutes les cultures antérieures. L’observation est discutable comme thèse théologique, mais elle fonctionne comme diagnostic séculier, une société ne commence à résister au mécanisme du bouc émissaire que le jour où elle cesse de croire en l’innocence automatique de la foule qui désigne.
Girard a écrit que personne n’est à l’abri de devenir victime expiatoire, parce que la logique de la crise mimétique ne distingue pas les innocents des coupables, seulement les disponibles des indisponibles. Ce que Girard n’a pas vu venir, c’est que quelqu’un, quelque part sur un serveur, encaisse chaque fois que cette disponibilité se transforme en spectacle. Le sacrifice archaïque promettait de restaurer l’ordre sacré de la communauté. Le sacrifice contemporain, aux prétentions plus modestes, se contente de restaurer le bilan trimestriel de celui qui vend l’attention…
G.S.
Sources
- Girard, René. Le Bouc émissaire. Grasset, 1982. (ouvrage de référence, sans lien)
- Girard, René. La Violence et le sacré. Grasset, 1972. (ouvrage de référence, sans lien)
- Federici, Silvia. Caliban et la sorcière. Entremonde/Senonevero, 2014. (ouvrage de référence, sans lien)
- Emotion shapes the diffusion of moralized content in social networks
- Out-group animosity drives engagement on social media
- Contra el imperio de los más ricos, Oxfam Intermón, enero 2026
- Creciente riqueza es acompañada por dramática concentración de influencia política, Forbes México, enero 2026
- Oxfam reporta que hay 3.000 multimillonarios que suman US$18,3 billones de riqueza, La República, enero 2026
- La cultura de la cancelación, entre la democracia y el linchamiento digital, The Conversation, octubre 2024
- Early modern witch trials, Encyclopaedia Britannica



