ANNÉE II  ·  N° 572  ·  MERCREDI 1 JUILLET 2026

GENÈVE --:--  ·  BOGOTÁ --:--  ·  ACIDREPORT v3.5
AcidReport

Bruxelles relâche la vigilance sur ses multinationales au moment même où elle exige davantage du paysan qui les approvisionne

Il existe une chorégraphie qui se répète à Bruxelles depuis des mois et que presque personne n’observe dans son ensemble. Pendant que la presse européenne débat durant des semaines du sort des migrants en situation irrégulière et des nouveaux centres de retour hors de l’Union, le même groupe d’eurodéputés qui porte cette discussion vote, presque en silence, une série de lois qui réduisent l’obligation des grandes entreprises européennes de répondre de ce qui se passe dans leurs chaînes d’approvisionnement. Le résultat n’est pas une coïncidence de calendrier. C’est une redistribution du poids. La vigilance qui se relâche à Bruxelles pour les multinationales se déplace, sans que personne ne l’annonce, vers le caféiculteur colombien qui doit désormais fournir des coordonnées satellitaires de sa parcelle pour continuer à vendre sa récolte en Europe. Le mécanisme est simple, comme le sont presque toujours les mécanismes bien conçus pour déplacer un coût d’un bout à l’autre d’une chaîne.

Le spectacle des retours

En mars 2026, la commission des Libertés civiles du Parlement européen a approuvé une version durcie du règlement dit de retour, qui permet de créer des centres de détention de migrants hors du territoire de l’Union, les fameux hubs de retour, et qui étend jusqu’à vingt quatre mois la détention possible de ceux qui refusent de quitter le continent. Le texte définitif a été ratifié quelques mois plus tard avec le soutien du Parti populaire européen, des Conservateurs et réformistes et des groupes d’extrême droite réunis dans Patriotes pour l’Europe et l’Europe des nations souveraines. Pour la première fois dans l’histoire récente du Parlement, cette alliance a rompu le cordon sanitaire qui maintenait depuis des décennies l’extrême droite hors des majorités législatives.

L’eurodéputé François Xavier Bellamy, artisan du compromis qui a remplacé le texte initial plus modéré et durci encore le projet de départ, a qualifié le résultat d’étape historique. Ce qui a été voté ce soir là a remplacé, dans des conditions qu’un média français a qualifiées de putsch parlementaire, le texte préparé par le rapporteur libéral Malik Azmani par un compromis de dernière minute présenté par la droite conservatrice elle même.

De l’autre côté de l’hémicycle, la députée verte Marie Toussaint a parlé d’une alliance inédite pour démanteler les fondements du projet démocratique européen. La socialiste Cecilia Strada a été plus précise encore, avertissant que lorsque les groupes de droite unissent leurs forces, c’est toujours pour jouer avec les droits des plus vulnérables. L’eurodéputé italien des Conservateurs et réformistes, Alessandro Ciriani, a répondu que l’Europe adoptait enfin une approche plus réaliste, libérée de ce qu’il a appelé la paralysie de la polarisation idéologique.

Le débat a occupé des semaines de titres, avec manifestations, tribunes et déclarations de chefs d’État sur la fermeté nécessaire face à la migration irrégulière. C’est exactement ce dont il avait besoin pour fonctionner. Aucun mécanisme de pouvoir ne survit sans une scène où se déployer, et la migration offre, depuis des années, la scène parfaite, chargée d’émotion, facile à résumer en une image, capable d’occuper un journal télévisé entier sans avoir à expliquer le moindre chiffre budgétaire.

Le Parlement européen a approuvé le règlement de retour par 418 voix pour, 218 contre et 30 abstentions, sur la base d’une alliance inédite entre le Parti populaire européen, les Conservateurs et réformistes et les groupes d’extrême droite.

Le règlement que personne ne regarde

Presque en parallèle de cette séquence, la même coalition de centre droit et d’extrême droite a approuvé onze paquets législatifs appelés Omnibus, présentés officiellement comme une simplification administrative destinée à alléger la charge bureaucratique des entreprises européennes. Depuis février 2025, la Commission européenne les a présentés les uns après les autres, couvrant l’agriculture, l’industrie, la chimie et l’environnement, parfois en modifiant des textes que le Parlement lui même avait approuvés à peine un an plus tôt. Le professeur de droit européen Merijn Chamon explique qu’un paquet omnibus permet de rouvrir plusieurs directives à la fois dans un même projet de loi, plutôt que de discuter chacune séparément, ce qui accélère considérablement le processus, normalement deux à quatre ans de négociation ramenés à quelques mois.

Le premier d’entre eux, voté en novembre 2025, a réduit de façon drastique la portée de deux directives présentées à peine un an plus tôt comme une avancée historique, la directive sur les rapports de durabilité des entreprises et la directive sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité, connue sous le sigle CSDDD. Cette dernière oblige, en théorie, les grandes entreprises européennes à identifier et à prévenir les dommages que leurs activités et celles de leurs fournisseurs causent aux droits humains et à l’environnement tout au long de leur chaîne d’approvisionnement. Le président du groupe des Conservateurs et réformistes, Nicola Procaccini, a décrit ce vote comme la première fois dans l’histoire du Parlement qu’un acte législatif, et non une simple votation symbolique, était adopté par cette nouvelle majorité de centre droit.

Le paquet Omnibus a relevé le seuil des entreprises concernées, qui est passé de mille à cinq mille salariés et de 450 à 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires pour la première phase d’application, prévue pour 2027. Il a en outre supprimé la notion même de secteur à risque, qui obligeait à surveiller avec plus d’attention les activités textiles, minières ou agroalimentaires, plaçant tous les secteurs sous le même seuil générique, sans distinction pour ceux où le risque d’atteinte aux droits humains est structurellement plus élevé.

La modification la plus décisive pour tout producteur situé hors d’Europe en a été une autre. L’obligation de vigilance a été limitée aux fournisseurs directs de l’entreprise européenne, ce qui exclut en pratique les maillons les plus éloignés de la chaîne, exactement là où se concentrent les risques d’exploitation du travail, de déforestation ou de dépossession des terres. L’organisation Fairtrade a averti que cette limitation ignore le fonctionnement réel des chaînes d’approvisionnement, où les risques les plus importants ne se trouvent pas au premier niveau mais plus en amont, près du producteur d’origine. Le Conseil de l’Union européenne a également supprimé l’obligation de consulter les parties affectées avant de rompre une relation commerciale, ce qui ouvre la voie à des ruptures soudaines avec des producteurs jugés à risque, sans qu’ils puissent être entendus ni proposer de mesures correctives.

Selon l’organisation Oxfam France, trente six des trente sept réunions préalables tenues par le commissaire européen responsable du dossier ont eu lieu avec des représentants d’entreprises, un chiffre que la médiatrice européenne enquête sans l’avoir encore confirmé officiellement. Le président du groupe du Parti populaire européen, Manfred Weber, a célébré le résultat sur son compte personnel comme la fin de la bureaucratie européenne. Oxfam l’a décrit, de l’autre côté, comme un Noël anticipé pour les multinationales et l’extrême droite. Aucune des deux réactions n’a occupé l’espace qu’a eu le débat migratoire dans les mêmes jours.

Le café qui réclame des coordonnées

À plus de neuf mille kilomètres de Bruxelles, dans le département colombien du Huila, près de 86 000 familles caféicultrices font face depuis cette année à une exigence qui ne naît d’aucun de ces votes, mais qui s’y rattache de manière précise. Le règlement européen contre la déforestation, distinct de la directive sur le devoir de vigilance mais relevant de la même architecture normative du Pacte vert européen, exige depuis cette année des coordonnées GPS exactes de chaque parcelle productive pour que le café, le cacao, le palmier ou la viande colombienne puissent continuer à entrer sur le marché européen. Indiquer le hameau ou la commune ne suffit plus. Le producteur doit démontrer, avec une précision satellitaire et une latitude et une longitude à six décimales au moins, que sa culture n’a pas progressé sur la forêt après décembre 2020.

Café, cacao, palmier et élevage représentent ensemble plus de 3 milliards de dollars d’exportations colombiennes annuelles vers l’Union européenne, selon les chiffres du secteur agroexportateur cités par la presse spécialisée. Le Huila concentre, pour le seul café, près de deux millions de sacs annuels, dix neuf pour cent de la production nationale, répartis entre 86 000 familles et 148 000 hectares cultivés. La Fédération nationale des caféiculteurs a dû construire, dans l’urgence, son propre système de géoréférencement couvrant la totalité du parc caféier national, mettre à jour plus de 50 000 autorisations d’usage de données personnelles et former des dizaines de milliers de producteurs à l’usage d’images satellitaires et de plateformes numériques dont beaucoup n’avaient jamais eu besoin pour vendre leur récolte.

Le directeur commercial de la mission colombienne auprès de l’Union européenne a insisté publiquement sur le fait que le pays ne peut pas relâcher sa préparation, tandis que de grandes acheteuses internationales comme Nestlé, Unilever ou Cargill commencent à unifier leurs exigences de traçabilité pour l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement, quelle que soit la destination finale du produit. Cela signifie que même des coopératives et des négociants qui n’exportent pas directement vers l’Europe commencent à recevoir les mêmes exigences documentaires, par simple effet de contagion commerciale.

Café, cacao, palmier et élevage représentent plus de 3 milliards de dollars d’exportations colombiennes annuelles vers l’Union européenne, tandis que dans le seul département du Huila près de 86 000 caféiculteurs doivent géoréférencer leurs parcelles pour conserver ce marché.

C’est ici qu’apparaît l’asymétrie qu’on nomme rarement en ces termes. Le producteur colombien assume, parcelle par parcelle, le coût technique et administratif de démontrer son innocence environnementale. L’entreprise européenne qui achète ce café, à l’autre extrémité de la même chaîne, voit dans ces mêmes mois sa propre obligation légale de surveiller ce qui se passe dans les maillons les plus éloignés de son activité se réduire.

La charge descend. La responsabilité monte de moins en moins.

La tenaille

Il n’est pas besoin d’une conspiration pour que deux processus législatifs convergent de cette manière. Il suffit qu’ils partagent une même majorité politique et un même calendrier. Pendant que l’opinion publique européenne discute durant des semaines du sort de ceux qui tentent d’entrer sur le continent, l’attention ne suffit plus pour surveiller ce qui en sort, les obligations qui s’allègent pour ceux qui sont déjà à l’intérieur et qui bénéficient de chaînes d’approvisionnement traversant l’Atlantique.

Le mécanisme n’a pas besoin de se cacher, parce que personne ne regarde de ce côté du tableau. Chaque eurodéputé qui vote en faveur d’un Omnibus peut justifier sa décision en termes de compétitivité industrielle, de simplification administrative, de soulagement pour les petites et moyennes entreprises européennes, et sur un point de cette justification il aura même raison. Le problème ne réside pas dans l’argument technique, plausible et parfois exact, mais dans ce que cet argument permet de ne pas regarder pendant qu’on en débat, le transfert silencieux d’une obligation d’un continent à l’autre, d’une entreprise dont le siège est à Bruxelles vers une famille paysanne du Huila qui n’a jamais été consultée sur aucun des deux votes.

Le caféiculteur du Huila n’a pas besoin de connaître la composition exacte de la coalition qui a fait adopter l’Omnibus I pour en ressentir l’effet. Il lui suffit de la nouvelle exigence de coordonnées arrivée cette année dans sa ferme…

G.S.

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur et directeur éditorial d'AcidReport, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

Voir tous les articles →

Laisser un commentaire