ANNÉE II  ·  N° 560  ·  MERCREDI 17 JUIN 2026

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ENQUÊTECOLOMBIE

Cepeda et De la Espriella s’accusent mutuellement d’un auto-attentat tandis que la MOE appelle à modérer le langage, à quatre jours du second tour

Le 8 juin 2026, treize jours avant le second tour de l’élection présidentielle, les deux candidats qui se disputent la Casa de Nariño, siège de la présidence colombienne, se sont accusés mutuellement, sur le même réseau social et dans un intervalle de quelques heures, de préparer un auto-attentat, une agression simulée contre le candidat lui-même destinée à influencer le résultat d’une élection. Aucun des deux n’a produit de preuve publique. Tous deux ont néanmoins annoncé qu’ils transmettraient la plainte à la Fiscalía General de la Nación, le parquet général colombien. L’épisode s’est produit au cœur de la campagne présidentielle la plus violente des huit dernières années selon la Fundación Ideas para la Paz et la Misión de Observación Electoral, MOE, l’organisme indépendant chargé de surveiller la régularité du scrutin colombien. Ce qui suit reconstitue cet échange, le précédent qui lui donne tout son poids réel, et la distance qui le sépare du territoire où la menace électorale n’a pas besoin de réseau social pour se produire.

Le communiqué du lundi 8 juin

En tout début d’après-midi, Iván Cepeda, candidat du Pacto Histórico, la coalition de gouvernement de gauche au pouvoir depuis 2022, a publié sur son compte X un communiqué daté de Bogotá. Il y affirmait avoir reçu, par différentes voies, des informations selon lesquelles la campagne d’Abelardo de la Espriella, avocat du mouvement ultraconservateur Defensores de la Patria, préparerait un montage destiné à réaliser un auto-attentat contrôlé, dans le but d’influencer les résultats définitifs de l’élection. Cepeda a annoncé qu’il porterait les faits à la connaissance de la Fiscalía et qu’il transmettrait la même information à l’Unidad Nacional de Protección, l’organisme d’État chargé d’assigner des dispositifs de sécurité aux personnalités publiques menacées, afin qu’elle renforce, si nécessaire, les dispositifs de De la Espriella et de son colistier, José Manuel Restrepo. C’est, dans la mesure où on peut s’y référer pour ce second tour, la première fois qu’un candidat demande une protection officielle contre un acte qui, selon son propre récit, ne s’est pas encore produit.

La réponse est arrivée quelques heures plus tard, également sur X. De la Espriella a démenti catégoriquement l’accusation et a rendu coup pour coup sur le même registre. Il a demandé à Cepeda si on sentait chez lui le désespoir, l’a décrit comme angoissé et hors de contrôle, et a affirmé que sa propre campagne avait reçu des informations sur un plan équivalent, cette fois attribué au sénateur. Il a clos son communiqué en suggérant que Cepeda avait changé de stratégie à la dernière minute, abandonnant l’idée d’un auto-attentat pour, à la place, lui en attribuer la responsabilité.

Entre janvier 2025 et avril 2026, la Misión de Observación Electoral a enregistré 565 faits de violence contre des dirigeants politiques en Colombie, avec une hausse de 6,3% des cas dirigés spécifiquement contre des acteurs politiques par rapport au cycle électoral précédent. (MOE, rapport de suivi du calendrier électoral 2026)

Le bruit qui entoure le communiqué

Cet échange d’accusations ne s’est pas produit dans le vide. La même semaine, l’institut de sondage Invamer a dû démentir publiquement une image circulant sur les réseaux sociaux, qui présentait de faux résultats d’un sondage électoral donnant Cepeda gagnant. Quelques jours plus tôt circulait une photographie générée par intelligence artificielle montrant des footballeurs de la sélection colombienne faisant un geste de soutien à De la Espriella, démentie elle aussi sous l’étiquette de vérification ElFiltro. Cepeda, de son côté, a dû diffuser un certificat médical pour démentir des rumeurs sur son état de santé à quelques jours de la clôture de la campagne.

Un rapport de l’organisation internationale IDEA Internacional, publié en mai 2026, avait anticipé ce scénario en avertissant que la sophistication de la désinformation électorale colombienne ne dépend plus seulement de l’adoption de l’intelligence artificielle, mais aussi de la participation de créateurs de contenu, de la prolifération des discours de haine et de formes de violence politique numérique dirigées spécifiquement contre les femmes. Le procureur général, Gregorio Eljach, l’a résumé en termes plus directs lors de la huitième session du Plan Democracia, le dispositif interinstitutionnel de suivi électoral, en signalant que la désinformation était devenue la principale menace pour le bon déroulement du scrutin du 21 juin.

Le précédent qu’aucun communiqué ne nomme

Le 7 juin 2025, presque exactement un an avant l’échange de communiqués entre Cepeda et De la Espriella, le sénateur Miguel Uribe Turbay, précandidat à la présidence pour le parti de droite Centro Democrático, a reçu trois balles lors d’un meeting de campagne dans le parc El Golfito, dans le quartier de Modelia, à l’ouest de Bogotá. L’agresseur, un mineur de quinze ans capturé quelques minutes plus tard, lui a tiré dans le dos au milieu de la foule qui l’écoutait. Uribe Turbay est resté plus de deux mois en soins intensifs à la Fundación Santa Fe de Bogotá et est mort le 11 août 2025, à 39 ans, après une nouvelle hémorragie cérébrale.

La Fiscalía General de la Nación a classé l’acte comme un attentat politique, en raison du statut du sénateur en exercice, figure d’opposition et précandidat à la présidence. Les autorités ont attribué la planification à une dissidence des anciennes FARC, sans qu’il existe à ce jour de condamnation définitive sur l’auteur intellectuel de l’attaque. Le président Gustavo Petro a qualifié l’assassinat de défaite pour la démocratie, et la mairie de Bogotá a décrété trois jours de deuil officiel. Human Rights Watch a rappelé, dans son communiqué ultérieur, que la mère du sénateur, la journaliste Diana Turbay, avait été enlevée en 1990 par le narcotrafiquant Pablo Escobar et assassinée l’année suivante lors d’une opération de sauvetage ratée, deux générations de la même famille traversées par la même forme de violence politique.

Human Rights Watch a replacé l’attaque dans une série historique plus large, rappelant qu’entre 1989 et 1990, en moins de huit mois, trois candidats à la présidence colombienne, Luis Carlos Galán, Bernardo Jaramillo Ossa et Carlos Pizarro Leongómez, avaient été assassinés par des cartels de la drogue et des groupes paramilitaires. L’assassinat d’Uribe Turbay n’inaugure pas une pratique, il la réactive.

C’est sur ce précédent immédiat que se construisent, un an plus tard, les accusations croisées d’auto-attentat entre Cepeda et De la Espriella. Il ne s’agit pas d’un exercice rhétorique abstrait sur les dangers du langage de campagne. La Colombie a déjà démontré, au cours de cette même course électorale, que la violence politique n’a pas besoin d’être simulée pour produire un cadavre.

La grammaire de la délégitimation préventive

Face à ce précédent, installer par avance la possibilité d’un attentat dans le registre de la simulation calculée remplit une fonction précise qu’aucun communiqué n’explicite. Les deux candidats préparent, sans avoir besoin de se coordonner entre eux, une issue rhétorique pour le jour où il leur arriverait vraiment quelque chose. Si quelque chose devait arriver à l’un ou à l’autre, le récit déjà installé permettrait de le lire comme un calcul personnel plutôt que comme une menace extérieure, ce qui n’est pas un effet secondaire de l’échange d’accusations mais sa fonction la plus efficace, déshumaniser l’adversaire sans avoir besoin d’insulte directe, il suffit de le placer par avance sur le terrain du mensonge prémédité.

Le phénomène n’est pas exclusif à cette campagne, mais son installation simultanée et réciproque, le même jour, dans le même format, l’est. Chaque camp a produit, en quelques heures, un miroir presque identique de l’autre, ce qui suggère moins une stratégie originale qu’une réponse réflexe face à la crainte de se retrouver seul exposé à l’accusation. Le résultat est un terrain discursif où le mot attentat perd son poids spécifique, dévalué par un usage répété à des fins de calcul électoral, dans le même pays qui a enterré un précandidat à la présidence il y a à peine dix mois.

Les marchés de prédiction n’ont pas attendu le communiqué de la Fiscalía pour fixer leur propre verdict sur la dispute. Sur Polymarket, la plateforme où les utilisateurs misent de l’argent réel sur le résultat d’événements futurs, De la Espriella a atteint 84% de probabilité de victoire après l’échange d’accusations, tandis que l’option Cepeda chutait à 14%. Cette asymétrie rend plus rentable, en termes purement narratifs, l’installation du soupçon qu’une issue défavorable aurait été fabriquée à l’avance, surtout pour celui qui part avec la probabilité la plus faible de l’emporter proprement.

Le territoire où la menace n’a pas besoin de réseau social

Pendant que les deux candidats échangeaient des communiqués depuis Bogotá, l’Unidad Investigativa du quotidien El Tiempo documentait, dans le hameau de Puerto Toledo, municipalité de Puerto Rico, département du Meta, un mécanisme de contrôle bien moins discursif. Des structures dissidentes des anciennes FARC, connues sous les alias de leurs commandants, Calarcá et Mordisco, avaient imposé depuis janvier 2026 la carnetización obligatoria de la population civile, un système d’identification et d’enregistrement que ces structures utilisent pour contrôler qui entre, qui sort et, le moment venu, qui vote. La même procédure s’est étendue dans les semaines suivantes à d’autres municipalités du Meta et à des hameaux du Guaviare.

Aucun de ces faits n’est passé par un compte X avant de se produire. Ils se sont accumulés et ont été mesurés par une entité qui ne participe pas à la course. La MOE a identifié 386 municipalités en risque électoral pour cause de violence, concentrées surtout dans le nord du Cauca, en Arauca, dans le sud de Bolívar et dans le sud-est du pays, la même géographie où le langage de l’auto-attentat, fabriqué dans la capitale, n’a aucun corollaire pratique.

Le ministère de la Défense, par la voix du ministre Pedro Sánchez, a confirmé avoir tenu une réunion avec la Registraduría Nacional, la Procuraduría, le ministère de l’Intérieur, la Defensoría del Pueblo et la MOE pour évaluer la situation de sécurité à l’approche du second tour. Le même ministère a annoncé des récompenses allant jusqu’à 50 millions de pesos pour toute information aidant à élucider des délits électoraux, jusqu’à 200 millions pour prévenir des attentats terroristes et jusqu’à 1 milliard de pesos pour protéger les candidats à la présidence, des chiffres qui disent, mieux qu’aucun communiqué, ce que coûte aujourd’hui en Colombie la sécurité de qui aspire à la gouverner.

La Misión de Observación Electoral a identifié 386 municipalités en risque électoral pour cause de violence à l’approche du second tour du 21 juin, et maintient, dans le cadre de son suivi général du cycle électoral, un appel permanent aux candidats à modérer le langage de campagne. (MOE, suivi électoral, juin 2026)

Ce qui reste après le 21 juin

Le 7 août, l’un des deux hommes qui se sont mutuellement accusés de planifier leur propre attentat accédera à la première magistrature du pays. Il aura hérité, avec la fonction, d’un vocabulaire qui a déjà naturalisé le soupçon de violence simulée comme outil légitime de campagne, et qui coexiste, sans se toucher, avec la violence réelle que la MOE mesure en chiffres, avec le nom d’un sénateur qui ne peut plus rien démentir, et avec les dissidences armées qui exercent leur contrôle dans des hameaux précis par l’enregistrement des identités et des déplacements.

Personne à Bogotá n’a eu besoin de prouver quoi que ce soit pour que l’accusation remplisse sa fonction, déshumaniser l’adversaire sans élever la voix, tandis qu’au Meta et au Guaviare la question de savoir qui contrôle le territoire continuait de trouver sa réponse, comme toujours, sans besoin de communiqué…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et a appris à lire le pouvoir avant les livres qui prétendaient l'expliquer. Écrivain suisse-colombien, fondateur d'AcidReport et son unique auteur permanent, un média trilingue sans affiliation, sans marketing et sans sponsors qui publie depuis la Suisse en espagnol, en français et en anglais. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, les archives et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine, avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Écrire depuis la Suisse, cœur géographique de la finance mondiale, sur les périphéries que cette même finance organise n'est pas une contradiction. C'est la méthode. La distance ne produit pas la neutralité, elle produit la perspective. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un instrument d'analyse, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité face aux structures qui préfèrent ne pas être nommées.

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