ANNÉE II  ·  N° 544  ·  VENDREDI 29 MAI 2026

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Israël sur la liste noire de l’ONU pour crimes sexuels en guerre: l’État qui a bloqué sa propre enquête pour ne pas être enquêté

Le 29 mai 2026, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a publié le rapport annuel sur les violences sexuelles dans les conflits armés. Pour la première fois en quinze ans d’existence du mécanisme, le nom d’Israël figure dans l’annexe qui recense les acteurs considérés comme soupçonnés de commettre, ou d’être responsables, de schémas systématiques de viol et d’autres formes de violence sexuelle en zones de guerre. La documentation qui a conduit à cette inscription n’est pas récente; elle existe, sous la forme de témoignages vérifiés, de vidéos filtrées, de rapports d’expertise et de résolutions d’organes indépendants, depuis la mi-2024. Ce qui a pris dix-huit mois, ce n’est pas la connaissance des faits. C’est la décision politique de les convertir en acte administratif.

Le mécanisme et ce qu’il ne fait pas

Avant d’entrer dans les faits, il convient de préciser ce qu’est ce document et, surtout, ce qu’il n’est pas. Le rapport annuel sur les violences sexuelles liées aux conflits (en anglais, Conflict-Related Sexual Violence, abrégé CRSV) est un rapport que le Bureau du Secrétaire général de l’ONU présente chaque année devant le Conseil de sécurité. Sa partie la plus sensible est l’annexe, un registre d’acteurs, États et groupes armés, que l’ONU considère comme des « suspects crédibles » d’avoir commis ou encouragé des schémas de viol et d’autres formes de violence sexuelle dans des conflits actifs. L’inscription sur cette liste ne déclenche aucune sanction automatique, n’active aucun mécanisme de la Cour pénale internationale et ne produit aucune conséquence juridique directe. C’est, dans le langage technique du droit international, un instrument de naming and shaming, c’est-à-dire un mécanisme de pression fondé sur l’exposition publique d’acteurs responsables de crimes documentés. Son seul effet immédiat est politique et diplomatique. La liste existe depuis 2010. En quinze ans, elle n’avait jamais contenu le nom d’Israël.

Et pourtant, Tel-Aviv l’a traité comme une condamnation à mort. L’ambassadeur d’Israël auprès de l’ONU, Danny Danon, a réagi le jeudi soir avec une déclaration vidéo qui a immédiatement circulé sur les réseaux sociaux. « Nous en avons terminé avec ce secrétaire général », a-t-il déclaré. Israël a gelé ses relations avec le bureau de Guterres. Le ministère des Affaires étrangères a qualifié la décision d' »accusation de crime rituel », une allusion délibérée à l’antisémitisme historique dont la fonction est de bloquer tout débat rationnel sur le contenu du document. Son porte-parole l’a décrite comme « une honte morale ». Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a répondu en réaffirmant que la torture et les mauvais traitements, notamment la violence sexuelle, contre les détenus palestiniens dans les prisons israéliennes étaient « systématiquement documentés ». C’était la reconnaissance institutionnelle que les preuves n’avaient pas changé. Ce qui avait changé, c’est le coût politique de continuer à les ignorer.

Ce qui s’est passé à Sde Teiman et ce qui ne s’est pas passé ensuite

L’affaire qui a précipité la crise publique a une date précise. Le 5 juillet 2024, un détenu palestinien a été transféré à l’hôpital depuis le centre de détention de Sde Teiman, situé dans le désert du Néguev, au sud d’Israël, avec plusieurs côtes fracturées, un poumon perforé et de graves lésions rectales. L’installation avait été créée après l’attaque du 7 octobre 2023 pour accueillir des prisonniers capturés à Gaza, et avait déjà accumulé des dizaines de plaintes pour torture et mauvais traitements. Mais cette affaire était différente. Il existait une vidéo.

L’armée israélienne a d’abord placé neuf soldats en garde à vue pour interrogatoire. Une enquête ultérieure de la Police militaire a identifié cinq réservistes comme responsables d’avoir frappé, torturé et violé collectivement le détenu. La vidéo de surveillance montrait les soldats, visage couvert, traînant l’homme vers une zone isolée à l’intérieur du périmètre. La vidéo a été filtrée aux médias. La principale responsable juridique des Forces de défense d’Israël a été arrêtée des mois plus tard pour son rôle présumé dans cette fuite, et a finalement reconnu dans sa lettre de démission que son bureau avait distribué les images. En février 2025, les procureurs militaires ont déposé des charges formelles contre les cinq réservistes. Jusqu’à ce point, le système judiciaire israélien semblait, au moins formellement, fonctionner.

Il n’a pas fonctionné. Le 13 mars 2026, l’armée israélienne a abandonné toutes les charges contre les cinq soldats. La justification officielle a été « des difficultés procédurales liées au transfert d’informations de la part de la police israélienne ». Le détenu avait déjà été renvoyé à Gaza. Il n’y avait plus de victime disponible sur le territoire israélien. Aucune condamnation n’était possible. La chronologie mérite d’être lue avec attention. Les charges sont abandonnées le 13 mars 2026. Deux mois et demi plus tard, le 29 mai 2026, Israël apparaît sur la liste noire de l’ONU. L’impunité interne et la pression internationale opèrent en sens exactement inversés, en temps réel, sans qu’aucune des deux instances ne semble enregistrer l’existence de l’autre.

La réaction politique à l’intérieur d’Israël en a dit plus que la décision judiciaire elle-même. Lorsque les soldats ont été placés en garde à vue en juillet 2024, des centaines d’activistes d’extrême droite ont fait irruption dans les installations de Sde Teiman pour exiger leur libération immédiate. Parmi ceux qui ont soutenu publiquement les accusés figuraient le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, et le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, le même fonctionnaire responsable politiquement du système pénitentiaire israélien. L’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, dans un rapport intitulé avec précision « Bienvenue en enfer », a catalogué le système de détention israélien comme un réseau de camps de torture, s’appuyant sur des centaines de témoignages documentés dans de multiples établissements. Ce n’était pas une hyperbole militante. C’était une description opérationnelle. Le scandale n’était pas l’abus. Le scandale était l’arrestation des soldats.

Le paradoxe Pramila Patten

En janvier 2025, le quotidien israélien Haaretz a révélé un épisode qui mérite qu’on s’y arrête pour sa logique interne. Pramila Patten, Représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU pour la question des violences sexuelles dans les conflits, avait sollicité l’autorisation d’Israël pour enquêter sur les crimes sexuels commis par le Hamas le 7 octobre 2023. C’était une demande que le gouvernement israélien lui-même, sous la pression des familles des victimes et d’organisations civiles, réclamait depuis des mois. Il y avait, en apparence, tout l’intérêt politique à ce que l’ONU documente et condamne formellement ce que le Hamas avait fait.

Mais Patten a posé une condition. Pour enquêter sur les crimes du 7 octobre, son équipe avait également besoin d’un accès aux centres de détention israéliens où se trouvaient des prisonniers palestiniens, afin de documenter aussi les accusations portées contre des soldats israéliens. C’était une exigence méthodologique cohérente avec le mandat bilatéral de la représentante spéciale. Israël a refusé la demande. Le résultat a été paradoxal dans sa mécanique; en bloquant l’enquête sur ses propres crimes, Israël a simultanément empêché l’ONU de documenter formellement les crimes du Hamas. La logique était compréhensible. Ce que l’on aurait trouvé dans les prisons israéliennes était suffisamment grave pour justifier ce coût politique. Le refus, tel que rapporté par Haaretz, était la confession implicite d’un État qui préférait sacrifier la documentation des crimes de son ennemi plutôt que d’autoriser quelqu’un à entrer dans ses propres installations.

En janvier 2025, la Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour les Violences sexuelles dans les conflits, Pramila Patten, a sollicité l’accès aux centres de détention israéliens comme condition préalable pour enquêter sur les crimes sexuels du Hamas du 7 octobre 2023. Israël a refusé la demande. Le bureau de Patten a formellement averti le gouvernement israélien que ce refus pourrait conduire à l’inscription d’Israël sur la liste noire des acteurs responsables de violences sexuelles dans les conflits. Le gouvernement israélien, informé du risque, a choisi de ne pas agir.

Juillet 2025, le rapport qui absout l’un et la fracture interne de Guterres

En juillet 2025, Guterres a publié son rapport annuel CRSV. Le document décrivait, dans la section consacrée à « Israël et l’État de Palestine », les preuves accumulées de violences sexuelles commises par le Hamas le 7 octobre et celles accumulées par les forces israéliennes contre des détenus palestiniens dans leurs propres installations. La description était d’une symétrie presque parfaite sur le plan des preuves. Mais l’annexe, la liste, racontait une autre histoire. Le Hamas figurait parmi les acteurs suspects. Israël non. Cette asymétrie n’est pas passée inaperçue. L’analyste Norman Finkelstein a publié une analyse demandant si Guterres avait « trahi Gaza et l’ONU pour apaiser Israël », documentant avec précision l’écart entre ce que le corps du rapport décrivait et ce que l’annexe enregistrait.

Mais l’histoire interne est plus complexe qu’une simple capitulation de Guterres face à la pression israélienne. Des sources diplomatiques citées par le Times of Israel fin mai 2026 ont indiqué que, pour le rapport de 2026, c’est Guterres lui-même qui a poussé à l’inscription d’Israël sur la liste, et qu’il l’a fait par-dessus les objections de Pramila Patten elle-même. La représentante spéciale, auteure du rapport de mars 2024 ayant conclu à des preuves « claires et convaincantes » de violences sexuelles du Hamas durant le 7 octobre, aurait freiné l’inscription d’Israël lors du cycle précédent. Ce que cela révèle n’est pas un système cohérent, mais un système fracturé. Le secrétaire général et sa propre représentante spéciale opéraient avec des critères différents face au même corpus de preuves. La résistance ne venait pas uniquement de Tel-Aviv. Elle venait aussi de l’intérieur du bâtiment de l’ONU.

Le facteur qui semble avoir définitivement fait basculer la balance est la publication, en mai 2026, d’une chronique du journaliste Nicholas Kristof dans le New York Times, dans laquelle il documentait en détail la violence sexuelle systématique des forces israéliennes et des colons contre des Palestiniens. Israël a qualifié l’article de « sang rituel », menacé de poursuivre le journal et exigé le retrait du texte. Le HCDH a répondu par une déclaration publique réaffirmant que les abus étaient « systématiquement documentés ». C’était la reconnaissance institutionnelle que les preuves n’avaient pas changé. Ce qui avait changé, c’est la température du contexte politique et la pression accumulée sur ceux qui continuaient à choisir de ne pas agir.

Ce qu’a trouvé la Commission d’enquête en 2025

Deux mois après le blocage israélien de l’enquête de Patten, le 13 mars 2025, la Commission internationale indépendante d’enquête sur le Territoire palestinien occupé a présenté un rapport de 49 pages devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Son titre était « Plus qu’un être humain ne peut supporter ». La Commission, présidée par l’ancienne Haute-Commissaire aux droits de l’homme Navi Pillay, a affirmé qu’Israël employait la violence sexuelle et de genre « dans le cadre d’un effort plus large visant à saper le droit des Palestiniens à l’autodétermination ». Le rapport a conclu que l’escalade des abus avait directement suivi les ordres et instructions du ministre Ben Gvir en sa qualité de responsable politique du système carcéral. La fréquence, la prévalence et la gravité des crimes ont conduit la Commission à conclure que la violence sexuelle était utilisée comme méthode de guerre pour déstabiliser, dominer et détruire la population palestinienne.

Le rapport de la Commission d’enquête de l’ONU, A/HRC/58/CRP.6, du 13 mars 2025, a conclu que « le mauvais traitement des détenus palestiniens par les autorités israéliennes est le résultat d’une politique intentionnelle qui utilise la violence sexuelle, reproductive et de genre pour humilier et dégrader les Palestiniens en détention ». Le rapport a documenté ces pratiques dans de multiples établissements, lors d’interrogatoires, de transferts et de périodes de détention, et a noté qu’elles avaient « augmenté de manière significative en gravité et en fréquence depuis le 7 octobre 2023, à la suite des ordres et instructions du ministre de la Sécurité nationale Ben Gvir ». Le document décrivait des violences génitales directes, des électrocutions, une mise à nu forcée prolongée comme méthode d’humiliation et d’obtention d’aveux, et l’utilisation de chiens dressés contre des détenus.

L’ONU n’était pas seule dans cette documentation. Amnesty International, Human Rights Watch et B’Tselem elle-même avaient publié des témoignages similaires. En novembre 2024, le correspondant d’Al-Araby TV Mohammed Arab, détenu à la prison d’Ofer après avoir été transféré depuis Sde Teiman, avait décrit en détail des actes de torture sexuelle commis par des gardiens israéliens, notamment l’utilisation de matraques électriques sur les organes génitaux des détenus. Aucune de ces publications n’a généré une réponse institutionnelle équivalente à leur poids factuel. Le système d’impunité ne fonctionne pas en niant les faits. Il fonctionne en garantissant que leur reconnaissance officielle arrive toujours trop tard pour avoir des conséquences.

La flottille et le seuil qui a été franchi

Le 20 mai 2026, neuf jours avant la publication du rapport CRSV, des forces israéliennes ont intercepté en eaux internationales la flottille humanitaire Global Sumud, composée d’environ 428 militants à bord de 50 embarcations qui tentaient d’acheminer de l’aide humanitaire à Gaza. Les militants ont été détenus, transférés sur un bateau de débarquement reconverti en prison de fortune dans le port d’Ashdod, avec des barbelés et des conteneurs, puis massivement expulsés vers la Turquie quelques jours plus tard. Avant même que les expulsés n’atterrissent à Istanbul, les témoignages avaient commencé à circuler.

Les organisateurs de la flottille ont documenté au moins 15 cas d’agression sexuelle ou de viol parmi les détenus. Sur un seul des bateaux convertis en prison, l’organisation a enregistré au moins 12 agressions sexuelles, dont un viol anal et une pénétration forcée avec une arme à feu. Plusieurs militants ont été hospitalisés avec des côtes ou des vertèbres fracturées. Une cinéaste australienne a décrit avoir été frappée et agressée sexuellement par cinq hommes à l’intérieur d’un conteneur sur le bateau-prison israélien. Une militante espagnole a raconté avoir été immobilisée et soumise à des décharges de taser répétées sur le torse et les hanches. L’Italie a ouvert une enquête pour enlèvement et agression sexuelle. L’Allemagne a reconnu que certaines accusations portées par ses ressortissants étaient « graves ». L’organisation israélienne de défense des droits humains Adalah, qui représentait les militants, a déclaré qu’en dix ans de travail avec des flottilles, elle n’avait jamais documenté un niveau de violence comparable.

Ce qui distingue l’affaire de la flottille du reste de la chaîne documentaire, ce n’est pas seulement la gravité des faits. C’est la nature des victimes. Il ne s’agit pas de Palestiniens détenus à Gaza ou en Cisjordanie, dont la situation Tel-Aviv peut cadrer dans le contexte d’opérations antiterroristes en territoire en conflit actif. Il s’agit de ressortissants étrangers, majoritairement européens, arrêtés en eaux internationales, là où Israël n’a aucune juridiction reconnue. L’argument de souveraineté que Tel-Aviv invoque systématiquement pour rejeter les enquêtes de l’ONU ne s’applique pas ici. La violence sexuelle documentée sur la flottille ne s’est pas produite à l’intérieur d’une quelconque zone de guerre. Elle s’est produite en dehors de tout cadre légal susceptible d’invoquer la nécessité opérationnelle. Le ministre Ben Gvir a publié une vidéo se moquant des détenus agenouillés sur le pont pendant que l’hymne national israélien retentissait. C’était une communication politique, pas un incident. C’était la démonstration délibérée qu’un État ne jugeait pas nécessaire de dissimuler.

La symétrie russe et ce qu’elle révèle sur le langage du pouvoir

Israël n’est pas le seul nouveau nom sur la liste de 2026. Les forces armées et de sécurité de la Russie y figurent également pour la première fois, pour des violences sexuelles contre des prisonniers de guerre et des civils détenus durant le conflit en Ukraine. Les deux pays avaient été avertis dans le rapport d’août 2025 qu’ils pourraient être inscrits s’ils n’adoptaient pas de mesures correctives et de transparence. Aucun des deux ne l’a fait, et les raisons dans chaque cas sont différentes mais symétriques dans leur logique. La Russie n’a pas agi parce qu’elle ne reconnaît pas l’autorité du secrétaire général sur les questions concernant ses opérations militaires. Israël n’a pas agi parce qu’il a compté, pendant dix-huit mois, sur les pressions diplomatiques et l’influence américaine pour maintenir son nom hors du document. Les deux ont mal calculé, quoique pour des raisons différentes.

La réaction russe était prévisible. L’ambassadeur Vassily Nebenzia a annoncé que la Russie préparerait son propre rapport sur le traitement réservé par l’Ukraine aux prisonniers de guerre russes, comme si la réponse à une accusation documentée était la contre-accusation parallèle. C’est le mécanisme classique de la diplomatie de l’équivalence, celle qui consiste à ne pas réfuter les faits, mais contaminer le cadre de référence jusqu’à ce que toute comparaison devienne impossible. La manœuvre a une efficacité limitée mais réelle à court terme, surtout dans un Conseil de sécurité où la Russie dispose d’un droit de veto et peut bloquer toute conséquence contraignante découlant de son inscription sur la liste.

La réaction israélienne était structurellement différente, et c’est pour cette raison plus révélatrice. Danon n’a pas contesté systématiquement les faits enregistrés. Il les a implicitement acceptés en s’attaquant au processus qui les documente. « Guterres a mis Israël sur la même liste noire que le Hamas, Daech et les organisations terroristes les plus dépravées du monde », a-t-il déclaré. L’argument n’était pas l’innocence d’Israël. C’était l’indignité de la comparaison. Le problème n’était pas de partager une liste avec la Russie, puissance nucléaire avec un historique documenté de crimes de guerre en Syrie, en Tchétchénie et en Ukraine. Le problème était la proximité symbolique avec des acteurs non étatiques qu’Israël décrit comme des sous-humains dans ses propres déclarations publiques. La diplomatie israélienne a ainsi révélé sa véritable préoccupation, soit non pas l’accusation en elle-même, mais le nivellement implicite qu’elle contient. Un État qui accumule quinze ans d’impunité documentée a beaucoup plus à perdre d’une classification que d’une condamnation.

Ce que la liste fait et ce qui ne changera pas

L’inscription dans l’annexe CRSV n’a pas de conséquences juridiques automatiques. Elle n’active aucun mécanisme de la Cour pénale internationale. Elle ne suspend aucun vote au Conseil de sécurité, où les États-Unis maintiennent leur droit de veto sur toute résolution contraignante contre Israël. Elle n’interrompt pas les livraisons d’armements, qui ont continué à affluer vers Tel-Aviv bien après que la Cour internationale de justice eut ordonné à Israël d’adopter des mesures provisoires pour prévenir des actes de génocide, et ont continué après que de multiples enquêtes indépendantes eurent documenté des crimes de guerre. La liste est un instrument politique, non juridique. Son effet est la visibilité. Sa limite est exactement celle de tous les mécanismes de reddition de comptes que l’ordre international a construits depuis 1945 et qui continuent d’être convoqués sans être exécutés.

Ce que le rapport de 2026 clôture, c’est un argument spécifique. Pendant dix-huit mois, les institutions internationales ont maintenu une séparation opérationnelle entre la documentation des faits et leur reconnaissance officielle. Cette séparation n’était pas de l’ignorance. C’était de l’administration. Les faits étaient établis depuis juillet 2024. Le rapport de la Commission les avait formalisés en mars 2025. L’avertissement de Patten les avait traduits en langage procédural en janvier de la même année. L’abandon des charges contre les soldats de Sde Teiman, en mars 2026, avait démontré que le système de justice interne israélien ne produirait aucun résultat. Et la flottille, interceptée en eaux internationales neuf jours avant la publication du rapport, avait étendu le schéma à des ressortissants étrangers en juridiction internationale. Ce qui manquait, ce n’était pas la preuve. C’était la volonté politique d’écrire le nom là où il devait figurer. Le 29 mai 2026, cette volonté est apparue, avec dix-huit mois de retard, dans un document de 35 pages qui liste 77 acteurs dans douze pays. Le nom était là. Comme il aurait toujours dû l’être…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est né entre frontières, a grandi entre les langues et s'est formé au milieu de l'effondrement des récits officiels. Écrivain suisse-colombien, individu de troisième culture et fondateur d'AcidReport, un média sans affiliation, sans marketing et sans sponsors. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre. Dans le monde de la communication visuelle depuis 1997, il abandonne délibérément le confort esthétique pour se plonger dans l'analyse, l'archive et la confrontation textuelle. Il construit AcidReport comme on construit une archive en temps de ruine : avec méthode, avec urgence et avec mémoire.

Pour lui, l'écriture n'est pas une aspiration littéraire. C'est un outil de rupture, un espace de dénonciation et un exercice de lucidité soutenue. Son style est direct, analytique, dépouillé, plus proche de la dissection que de la métaphore. Sa méthode combine vérification rigoureuse des sources, travail d'archives, OSINT et révision publique des erreurs. Il croit en la parole comme acte politique, comme forme de protection contre l'oubli et comme possibilité de réparation symbolique pour ceux qui ne peuvent plus parler.

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