Voter n’est pas un acte d’espoir. C’est le premier mensonge à démonter. L’espoir est une émotion, et les émotions sont manipulables, épuisables, réversibles. Ceux qui veulent que vous ne votiez pas comptent sur votre épuisement. Ils comptent sur quatre ans de réformes incomplètes, de violence persistante, de promesses que la réalité a réduites jusqu’à les rendre presque méconnaissables, pour vous avoir convaincus que le geste ne vaut pas ce qu’il coûte. C’est l’opération la plus sophistiquée de la droite colombienne, plus sophistiquée que n’importe quel sondage truqué ou n’importe quelle campagne de la peur, celle qui consiste à vous faire croire que le désenchantement est une forme de lucidité.
Ce n’est pas le cas. Le désenchantement n’est qu’un autre nom pour la défaite préventive.
Il existe une question plus ancienne que la démocratie colombienne, plus ancienne que la République, qui resurgit chaque fois qu’une société arrive à un moment comme celui-ci. Ce n’est pas qui mérite de gagner. C’est quel type d’oubli elle est prête à accepter. La Colombie entretient une relation particulière avec cette question parce qu’elle a construit son histoire moderne sur une capacité extraordinaire à normaliser ce qui, dans tout autre contexte, serait scandaleux. L’extermination d’un parti politique entier a été absorbée par la vie quotidienne sans que le pays s’arrête. Les faux positifs, ces jeunes assassinés par l’armée et présentés comme des guérilleros, ont été absorbés. Le paramilitarisme comme politique d’État a été absorbé. Chaque fois que quelque chose a été normalisé, quelqu’un a pris la décision que continuer à vivre était plus urgent que continuer à se souvenir. Et chaque fois que quelqu’un a pris cette décision, l’horreur suivante est devenue un peu plus possible.
Ce qui est en jeu aujourd’hui n’est pas un programme de gouvernement. C’est cette question, de nouveau. C’est si la Colombie choisit de poursuivre un processus qui, avec toutes ses contradictions et ses imperfections, a tenté pour la première fois de son histoire de faire de l’État quelque chose de distinct d’un instrument aux mains des mêmes qu’habituellement, ou si elle choisit de revenir, avec un autre vocabulaire et un autre visage, à la seule forme d’ordre que certains secteurs de ce pays ont toujours considérée comme légitime, celle qui s’impose d’en haut, avec la logique de la peur, et qu’on appelle ensuite stabilité.
Voter aujourd’hui est un acte philosophique. C’est prendre position face à la question de ce qui mérite d’être rappelé et de ce qui peut être, une fois de plus, normalisé. On ne vote pas pour un candidat. On vote pour la version du pays qu’on est prêt à défendre quand il n’y aura plus de caméras ni de slogans ni d’urgence de campagne. On vote pour le type de silence qu’on est prêt à habiter si les choses tournent mal.
La Colombie sait déjà à quoi ressemble ce silence. Elle l’a habité avant. La question est de savoir si elle est prête à le choisir de nouveau, cette fois en pleine conscience de ce qu’elle fait.
Votez aujourd’hui.
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*G.S.*



