Début septembre, Abelardo de la Espriella a marché entre vingt-trois cadavres ensachés pendant que la Présidence filmait. Il s’agissait, selon le gouvernement lui-même, de dissidents présumés des FARC tués lors d’une opération militaire au Guaviare. Quelques jours plus tard, le vendredi 4, il a présenté à la presse quatre corps recouverts de bâches blanches à Riohacha, parmi lesquels celui de Naín Andrés Pérez Toncel, alias Bendito Menor, l’un des chefs des Autodefensas Conquistadoras de la Sierra Nevada.
Je n’écris pas ceci avec l’illusion de révéler quoi que ce soit.
La scène a circulé, a été commentée, puis elle est retombée dans l’oubli aussi vite que toutes les autres, et cette rapidité fait partie de la méthode. Un État qui montre ses morts n’a pas besoin de démontrer qu’il gouverne, il lui suffit que l’image se reproduise. Les chiffres officiels existent et je n’entends pas les discuter. La Police a compté 1 169 homicides en août contre 1 244 un an plus tôt, une baisse proche de six pour cent qui inclut en outre les six premiers jours du gouvernement précédent, et les enlèvements contre rançon sont passés de 37 à 11. Ce que je discute, c’est la substitution d’une politique de sécurité par sa mise en scène.
Parmi les morts de ces dernières semaines figurent des mineurs. Médecine légale (Medicina Legal) en a identifié trois parmi les victimes d’un bombardement du 27 août à El Retorno, au Guaviare, et le Sénat a rejeté le 23 septembre la motion de censure contre le ministre de la Défense, Jorge Eduardo Mora, par 65 voix contre 17. Le ministre a soutenu que les enfants recrutés par les groupes armés sont des victimes, et la défense de l’Exécutif a ajouté que leur présence n’exclut pas à elle seule une opération militaire lorsqu’ils exercent des fonctions liées aux hostilités. La phrase a été prononcée au Sénat, et elle peut y rester.
À partir du 22 septembre, après la mort d’alias Cholo, deuxième chef de ces mêmes Autodefensas Conquistadoras, lors d’une opération policière, l’organisation a imposé un « paro armado » à Santa Marta et en Guajira. Commerces fermés, cours suspendus, rues vides dans l’une des principales destinations touristiques du pays, selon l’EFE, qui décrit le groupe comme narcoparamilitaire. Le président a ordonné de placer la ville sous contrôle militaire, avec plus de 1 100 policiers et militaires déployés, et le mercredi 23 des touristes ont applaudi les soldats qui patrouillaient sur la plage d’El Rodadero, deux jours avant que le paro ne prenne fin, à sept heures du matin le vendredi 25, l’heure que le groupe lui-même avait fixée. Aucun rapport de sécurité ne produit une image aussi efficace.
L’ordre, dans ce modèle, se mesure en photographies.
Il existe un autre inventaire, moins photogénique, et c’est celui de ceux qui pourraient discuter l’image. Le 3 septembre, une directive présidentielle a exigé que les ministres et les directeurs consultent et coordonnent leurs entretiens et leurs déclarations avec le bureau de presse de la Présidence, et la Fondation pour la liberté de la presse (FLIP) a averti que cette coordination ne peut devenir un critère d’autorisation. Le 14, le gouvernement a déclaré « insubsistant », c’est-à-dire écarté de son poste, le directeur de l’institut national de statistique (DANE), Ricardo Valencia, qui avait affirmé ne trouver aucune anomalie dans les chiffres de juillet, dernier mois du gouvernement précédent. La Présidence a qualifié cette conclusion de prématurée, faute d’audits approfondis, et lui a en outre reproché d’avoir ignoré la directive. Je lis dans cette séquence une hiérarchie précise, où la parole de la Présidence occupe un rang supérieur à celui de la mesure.
Celui qui enseigne n’est pas resté en marge. Le 2 septembre, la ministre Viviane Morales a démissionné, après moins d’un mois en poste et pour une situation familiale selon sa lettre. Elle avait publié un projet de décret qui permettrait à des acteurs privés et à des Églises de gérer des collèges publics, selon La Silla Vacía, et elle a assuré qu’il ne s’agissait pas de privatiser. Le 13, le président a annoncé un protocole permettant à la Police d’entrer dans les universités publiques lorsqu’une manifestation dégénère en violence. Depuis l’Université nationale, son recteur, José Ismael Peña, a rappelé que la Police est toujours entrée en cas d’actes de vandalisme et a averti que la mesure vise à impliquer l’ESMAD dans les campus. Le 17, depuis Riohacha, le président a demandé au ministère de l’Éducation de réviser la gestion de l’Université de La Guajira. Aucun de ces gestes ne prouve à lui seul une intention, mais réunis en quinze jours ils dessinent une direction.
Les comptes complètent le tableau sans l’éclairer. Début septembre, le ministère des Finances a confirmé une coupe de 21,9 billions de pesos dans le budget 2026 qui, selon le gouvernement, sera prélevée sur toutes les rubriques, sans préciser lesquelles, et il soutient que le projet de 2027, de 634,9 billions, ajoute 700 milliards pour l’enseignement supérieur public que le précédent ne prévoyait pas. Selon El Colombiano, le service de la dette pèse dans ce projet plus que l’investissement dans l’éducation et dans la santé.
Octobre apporte déjà son calendrier. Fecode et les centrales syndicales ont convoqué une journée nationale de mobilisation pour le 14 et préparent la première grève nationale contre ce gouvernement, à une date de novembre qui oscille entre le 11 et le 20.
Plus qu’une liste de faits, septembre laisse une forme de gouvernement. On exhibe les morts, on militarise la plage et l’on place sous tutelle, selon ma lecture, celui qui mesure, celui qui enseigne et celui qui interroge. Une photographie ne répond pas aux questions, de sorte que la méthode fonctionne tant que personne ne les formule. Je continuerai de les formuler, et octobre, avec ses rues annoncées, dira combien d’autres le font…
G.S.



