ANNÉE III  ·  N° 636  ·  DIMANCHE 13 SEPTEMBRE 2026

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SÉRIE DOCUMENTAIRE
«L'ÉTAT DU CRIME»

Histoire du sionisme

EP07 – La colonisation, l’apartheid documenté

En février 1974, quatre mois après que la guerre du Kippour eut failli anéantir l’État israélien, un groupe de disciples du rabbin Zvi Yehouda Kook se réunit dans le salon de Haim Drukman et fonda un mouvement qu’ils appelèrent Gouch Emounim. Ils ne prétendaient pas bâtir une organisation humanitaire ni un parti de plus. Ils prétendaient coloniser la Cisjordanie comme acte religieux et comme réponse politique à ce qu’ils interprétaient comme une faiblesse structurelle du sionisme travailliste, ce même sionisme travailliste dont l’épisode précédent a déjà établi l’épuisement électoral. Un demi-siècle plus tard, l’architecture juridique que ce projet a fini par construire a été décrite, de façon indépendante, par trois organisations de défense des droits humains et, en juillet 2024, par la Cour internationale de justice, comme une violation du principe qui interdit la ségrégation raciale et l’apartheid. Cet épisode reconstruit comment un mouvement de colons religieux est devenu, en cinquante ans, l’échafaudage administratif d’un régime qui doit aujourd’hui répondre devant le droit international.

L’année où la rédemption est devenue urbanisme

Pour les fondateurs de Gouch Emounim, disciples d’un rabbinat qui lisait la victoire territoriale de 1967 comme un signe eschatologique, le traumatisme d’octobre 1973 ne démentait pas cette lecture. Il la confirmait. Si Israël avait été sur le point de perdre la Cisjordanie, le Sinaï et le plateau du Golan en quelques jours à peine, alors la colonisation cessait d’être une option stratégique parmi d’autres pour devenir une urgence religieuse. Le raisonnement était simple et, à l’intérieur de sa propre logique, imparable.

L’organisation passa de la théologie à l’ingénierie institutionnelle avec une rapidité qui surprit ses propres adversaires politiques. Fin 1974, un groupe interne de Gouch Emounim appelé Garin Elon Moreh, dirigé par les rabbins Menachem Felix et Benny Katzover, tenta d’établir une colonie près des ruines de la gare ottomane de Sébastia, non loin de Naplouse. L’armée évacua les lieux à plusieurs reprises durant les mois suivants, jusqu’à ce que, en 1975, le cabinet israélien, encore travailliste, rejette formellement la tentative par 17 voix contre 2 et 3 abstentions. La négociation qui mit fin au bras de fer permit à 25 familles de s’installer à Kadoum, un camp militaire au sud-ouest de Naplouse, un compromis qui allait donner naissance à la localité de Kédoumim et qui fut lu, à l’intérieur comme à l’extérieur du mouvement, comme le point de bascule ayant multiplié les colonies dans le nord de la Cisjordanie les années suivantes. En 1976 naquit Amana, le bras constructeur du mouvement, qui transforma l’improvisation des occupations en entreprise permanente de construction.

L’arrivée du Likoud au pouvoir, en 1977, offrit à ce projet ce qu’aucun gouvernement travailliste antérieur n’avait été disposé à lui donner sans réserve, un financement étatique explicite et un soutien politique sans ambiguïté. Menahem Begin se rendit à Kédoumim le 19 mai de cette même année et, deux mois plus tard, son gouvernement accorda un statut légal plein à cette localité, alors peuplée d’à peine une centaine d’habitants, ainsi qu’à Ofra et Maalé Adoumim. Ce que le cabinet travailliste avait évacué par la force trois ans plus tôt, le nouveau cabinet le légalisait par décret.

Le résultat démographique de cette alliance entre théologie, ingénierie institutionnelle et pouvoir d’État se mesure aujourd’hui en chiffres. D’une population colone proche de zéro en 1974, la Cisjordanie est passée à plus de 500 000 colons israéliens actuellement, un chiffre qui s’approche de 700 000 si l’on y ajoute la population juive installée à Jérusalem-Est, bien qu’aucune source unique et récente n’offre ce total combiné avec une précision officielle. La croissance ne s’est pas arrêtée, même ces dernières années, à un rythme qui continue de dépasser largement celui de la population juive israélienne dans son ensemble.

La carte qui n’a jamais cessé d’être provisoire

Depuis 1967, la Cisjordanie fut gouvernée par une administration militaire israélienne qui, en 1981, prit le nom d’Administration civile sans jamais cesser de dépendre du ministère de la Défense. Deux régimes juridiques superposés coexistaient dès le départ, le colon soumis au droit civil israélien par application extraterritoriale, le Palestinien, à des tribunaux et des ordres militaires.

Les accords d’Oslo II, signés en septembre 1995, n’ont pas corrigé cette dualité. Ils l’ont administrée. Le territoire fut divisé en trois zones, la zone A sous contrôle civil et sécuritaire palestinien, avec 18 % du territoire, la zone B sous contrôle civil palestinien et sécurité partagée, avec 22 %, et la zone C, plus de 60 % de la Cisjordanie, sous contrôle israélien plein, tant civil que militaire. L’accord décrivait cette division comme un arrangement transitoire de cinq ans, en attendant un statut final qui ne fut jamais négocié. Trente ans plus tard, la carte provisoire de 1995 reste la carte réelle de la Cisjordanie.

Human Rights Watch a documenté qu’entre 2016 et 2018, moins de 1,5 % des demandes de permis de construire déposées par des Palestiniens en zone C ont été approuvées, tandis que la construction de colonies israéliennes sur le même territoire avançait par un circuit administratif distinct et systématiquement plus permissif.

Ce chiffre ne décrit pas un accident bureaucratique. Il décrit une fonction. Le rapport de deux cent treize pages publié par Human Rights Watch en avril 2021 a documenté, outre l’écart dans les permis de construire, la confiscation de plus de deux millions de dounams de terre en Cisjordanie et de quatre millions et demi à l’intérieur même d’Israël, environ six cents obstacles permanents à la circulation en Cisjordanie, et une formulation de politique interne, citée textuellement par le rapport lui-même, qui définissait l’objectif démographique du système comme maximiser la population juive et minimiser la population palestinienne.

Trois organisations, trois méthodologies, une même conclusion

B’Tselem, l’organisation israélienne de défense des droits humains dotée de la plus longue expérience d’enquête de terrain dans les territoires occupés, a publié le 12 janvier 2021 une déclaration dont le titre, traduit ici de sa version originale en anglais, ne laissait aucune place à l’ambiguïté, un régime de suprématie juive entre le Jourdain et la Méditerranée, ceci est de l’apartheid. La formulation de B’Tselem est la plus large des trois. Elle ne se limite ni à la Cisjordanie ni à Gaza. Elle soutient qu’il existe un régime unique qui gouverne tout le territoire entre le fleuve et la mer, y compris le territoire israélien antérieur à 1967 lui-même, et que c’est ce régime unique qu’il faut évaluer, non ses frontières administratives internes.

Human Rights Watch, quatre mois plus tard, délimita son analyse différemment. Elle appliqua les définitions du Statut de Rome aussi bien pour l’apartheid que pour la persécution, et concentra son travail sur les territoires palestiniens occupés, Jérusalem-Est incluse, sans étendre la qualification au territoire israélien antérieur à 1967 de la même manière que B’Tselem. Amnesty International, en février 2022, après une enquête entamée en 2017 et des entretiens menés entre 2020 et 2021, appliqua à la fois la Convention internationale de 1973 sur l’apartheid et le Statut de Rome, et parvint à la formulation géographiquement la plus large des trois organisations internationales, un système unique de domination qui touche tous les Palestiniens sous contrôle effectif israélien, à l’intérieur d’Israël, dans les territoires occupés et parmi la population réfugiée.

Aucune des trois organisations n’a cité les deux autres comme preuve de sa propre conclusion. Chacune a construit son propre dossier documentaire, avec son propre cadre juridique et son propre découpage géographique. C’est ce qui transforme la coïncidence en corroboration réelle plutôt qu’en écho répété trois fois.

La Haye n’a pas dit apartheid, elle a dit quelque chose de plus inconfortable encore

Le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice a rendu un avis consultatif sur les conséquences juridiques des politiques et pratiques israéliennes dans le territoire palestinien occupé. Au paragraphe 229 de cet avis, la Cour a conclu que la législation et les mesures israéliennes constituent une violation de l’article 3 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, en raison de la séparation quasi complète qu’Israël impose et maintient, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, entre la communauté des colons et la communauté palestinienne.

Il convient ici de résister à la tentation de simplifier ce que la Cour a réellement dit. L’article 3 de cette convention interdit, dans le même énoncé et sans les distinguer, la ségrégation raciale et l’apartheid. La Cour n’a pas précisé laquelle des deux qualifications s’applique au cas israélien, et les opinions séparées des juges eux-mêmes confirment qu’il s’agit d’un point délibérément laissé ouvert. Le juge Dire Tladi a interprété l’arrêt comme une qualification d’apartheid. Le juge Georg Nolte a soutenu, à l’inverse, que la Cour a laissé explicitement irrésolu si les pratiques israéliennes constituent ségrégation raciale, apartheid, ou les deux à la fois. Il existe en outre une différence technique que la Cour elle-même a reconnue, l’apartheid en tant que crime de droit pénal international, défini par la Convention de 1973 et le Statut de Rome, exige une intention spécifique de maintenir le régime de domination, un seuil que le cadre de la convention contre la discrimination raciale n’exige pas de la même manière. Quiconque cite cet arrêt comme une condamnation judiciaire définitive d’apartheid affirme plus que ce que la Cour, opinions particulières comprises, a décidé de dire.

Deux mois plus tard, le 18 septembre 2024, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution accueillant l’avis de la Cour et exigeant qu’Israël mette fin à sa présence dans le territoire palestinien occupé dans un délai de douze mois, évacue les colons, démantèle le mur de séparation et répare les dommages causés depuis 1967. La résolution fut adoptée par 124 voix pour, 14 contre et 43 abstentions. Parmi les quatorze voix contre figuraient les États-Unis, et parmi les abstentions, la majorité des gouvernements d’Europe occidentale, ce même bloc d’alliés dont le soutien inconditionnel identifie l’axe éditorial de cette série comme condition structurelle de l’impunité.

Peace Now a enregistré en 2025 l’approbation ou la légalisation de 54 colonies, la création de 86 nouveaux avant-postes illégaux, un chiffre record face à une moyenne annuelle d’à peine 6 entre 1991 et 2022, et l’approbation en planification de 27 491 nouveaux logements, près du double du précédent record établi en 2023.

Rien de tout cela n’a freiné le rythme de la colonisation. L’année qui a suivi l’avis de La Haye fut, selon l’organisme même qui documente ces chiffres depuis plus de trois décennies, l’année de plus forte expansion des colonies jamais enregistrée, avec le plan E1, bloqué pendant près de trois décennies en raison de sa capacité à couper la Cisjordanie en deux moitiés géographiquement disjointes, finalement approuvé avec un investissement étatique proche du milliard de dollars. L’avis consultatif de la Cour ne dispose d’aucun mécanisme d’exécution forcée. Le système qu’il décrivait en juillet 2024 a continué, douze mois plus tard, à s’étendre exactement dans la direction contraire, sans qu’aucun des quatorze gouvernements ayant voté contre la résolution de l’Assemblée générale ne décide de traduire cet avis en conséquence concrète…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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