ANNÉE II  ·  N° 601  ·  MARDI 4 AOÛT 2026

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Il existe une entreprise qui fixe le prix de chaque incendie dans le monde, sauf celui de l’Amazonie

Munich Re, le premier réassureur mondial, a clôturé le premier semestre 2026 avec 44 milliards de dollars de pertes assurées liées aux catastrophes naturelles à l’échelle du globe, un chiffre que l’entreprise qualifie de modéré par rapport à la moyenne de la dernière décennie. Derrière cette comptabilité froide se cache une hiérarchie que l’on nomme rarement. Un incendie à Los Angeles se traduit par un chiffre exact, code postal par code postal, quarante milliards de dollars selon le calcul de Swiss Re, le plus grand sinistre incendie de forêt jamais assuré de l’histoire. Un incendie en Amazonie colombienne ne se traduit par aucun chiffre, parce que la terre qui y brûle n’a jamais eu de propriétaire enregistré capable d’acheter une police d’assurance. Le même œil mondial qui calcule l’un ne voit pas l’autre, et cette cécité sélective n’est pas un accident du système, c’est le système fonctionnant exactement comme il a été conçu.

Le feu n’est pas une anomalie locale cette année. La Grèce a évacué des villages entiers près d’Athènes tandis que deux mégafeux calcinaient plus de 16 000 hectares en une seule semaine. Le Chili a enterré 21 personnes en janvier, après que les flammes ont ravagé 45 000 hectares dans les régions du Biobío et du Ñuble et forcé l’évacuation de 50 000 habitants. À l’échelle planétaire, les quatre premiers mois de 2026 totalisaient déjà plus de 150 millions d’hectares brûlés, soit 20 % de plus que le précédent record, l’Afrique et l’Asie menant cette hausse. Aucun de ces chiffres n’a besoin d’être exagéré pour être alarmant. Ce texte ne cherche pas à ajouter un chiffre de plus à la liste, mais à demander qui décide, parmi toutes ces hectares, lesquelles comptent comme une perte et lesquelles disparaissent simplement sans laisser de trace.

L’œil qui calcule

Le mécanisme est simple, comme le sont tous les mécanismes d’extraction bien conçus. Munich Re et Swiss Re n’improvisent pas leurs chiffres, ils les construisent avec des modèles qui croisent température, humidité du sol, densité de végétation et valeur cadastrale, jusqu’à obtenir un chiffre par parcelle. En Californie, cet exercice produit déjà des résultats visibles. State Farm a cessé d’émettre de nouvelles polices habitation dans l’État, Allstate a fait de même, et State Farm n’a pas renouvelé près de 72 000 contrats dans les codes postaux les plus exposés. Quand les incendies de Los Angeles de janvier 2025 ont dévasté les quartiers de Pacific Palisades et d’Eaton, le FAIR Plan, l’assureur public de dernier recours qui absorbe ceux que le marché privé a déjà rejetés, a dû exiger un milliard de dollars aux assureurs membres pour couvrir des pertes avoisinant les quatre milliards. Ce chiffre n’a surpris personne, il était calculé depuis longtemps.

Ce même logiciel actuariel avait déjà fait des exercices identiques en Australie durant la saison des incendies de 2019 et 2020, et au Canada en 2023, deux pays dotés d’un cadastre numérisé, d’un marché de l’assurance mature et de statistiques de propriété complètes depuis des décennies. Dans aucun cas le réassureur n’a eu besoin d’inventer une nouvelle méthodologie, seulement d’appliquer le même modèle à un cadastre qui existait déjà. La précision ne dépend pas de la taille de l’incendie, elle dépend de l’existence préalable d’un registre qui dise combien vaut chaque hectare et qui en est le propriétaire légal.

Munich Re a déjà averti que le second semestre 2026 concentre un risque supplémentaire, El Niño pousse la sécheresse et le feu en Australie, en Amérique centrale et dans le sud de l’Afrique, tandis que l’Europe affronte un été de chaleur extrême. L’entreprise le dit dans un communiqué technique, sans urgence rhétorique, comme on annonce la météo. C’est la même froideur avec laquelle elle avait fixé, deux ans plus tôt, le prix exact d’un quartier de Los Angeles.

La France décide de ne pas voir une catastrophe

La France n’a eu besoin d’aucun marché en panique pour arriver à un résultat comparable. Le pays cumulait près de 98 000 hectares brûlés jusqu’au 28 juillet 2026 selon le ministre de l’Intérieur lui même, Laurent Nuñez, et d’autres mesures satellitaires parlaient déjà de 115 000 hectares parcourus par le feu à la même date. Le record absolu précédent, 66 000 hectares sur toute l’année 2022, a été pulvérisé en quelques jours. Trois vagues de chaleur successives en mai, juin et juillet, sur une sécheresse que les autorités qualifient déjà d’historique, ont laissé les Landes avec plus de 42 000 hectares calcinés.

La France a enregistré près de 98 000 hectares brûlés jusqu’au 28 juillet 2026, un record historique qui a pulvérisé en quelques jours seulement le seuil précédent de 66 000 hectares fixé en 2022, selon le ministère de l’Intérieur français.

Et pourtant l’incendie de forêt ne figure pas parmi les risques couverts par le régime CatNat, le mécanisme public qui indemnise les catastrophes naturelles en France. La loi de 1982 qui a créé ce régime, élargie en 2021 pour inclure les risques qualifiés de non assurables, a délibérément laissé le feu de côté, parce que l’État le classe comme un risque ordinaire, couvert par la garantie incendie de n’importe quelle police habitation, et non comme une catastrophe méritant la solidarité nationale. C’est la même logique actuarielle que Munich Re applique après avoir compté les morts et les hectares, mais appliquée par avance, sans qu’aucun assureur n’ait besoin de paniquer ni de se retirer de rien. L’État a déjà décidé, avant qu’un seul arbre ne brûle, que cet incendie là ne compte pas.

La loi du 10 juillet 2023 a ajouté une autre couche silencieuse. Elle a conditionné la vente d’un terrain boisé au respect des obligations de débroussaillement, et dans les zones rouges des plans de prévention du risque incendie, la reconstruction à l’identique d’une habitation détruite peut être refusée ou conditionnée de façon si stricte qu’elle équivaut en pratique à un refus. Personne n’a besoin de dire à un propriétaire que sa terre ne vaut plus rien. La loi le lui dit sans avoir besoin de prononcer cette phrase.

Le résultat pratique est une géographie silencieuse de zones rouges où la propriété continue d’exister sur le papier mais cesse d’avoir un usage possible. Personne n’exproprie, personne n’achète à prix bradé, personne ne se présente comme acheteur intéressé. La loi gèle simplement le terrain dans un état de propriété vide, sans usage légal reconstructible, jusqu’à ce que le propriétaire d’origine se lasse et l’abandonne de son propre chef. C’est une forme de dépossession qui ne requiert ni violence ni transaction, seulement du temps et de la patience administrative.

L’Amazonie où rien n’est écrit

En Amazonie colombienne, le mécanisme s’inverse complètement, et c’est précisément là que l’œil de Munich cesse de voir. La Fondation pour la Conservation et le Développement Durable a documenté la perte de 788 313 hectares de forêt amazonienne entre 2016 et 2023, dont 545 000 correspondaient à des tierras baldías, des terrains qui appartiennent en théorie à la Nation mais que la Colombie n’a jamais inventoriés ni titrés de façon systématique dans toute son histoire républicaine. Rien que dans les seize municipalités qui composent l’Arc de Déforestation Amazonien, 505 000 hectares de forêt naturelle ont été convertis en pâturages entre 2018 et 2022, via 19 000 kilomètres de routes illégales ouvertes pour soutenir cette avancée.

La démobilisation des FARC en 2016 n’a pas comblé ce vide, elle l’a rendu plus visible. Le territoire qu’auparavant contrôlait la guérilla comme autorité de fait, avec ses propres règles sur qui pouvait abattre des arbres et qui ne le pouvait pas, s’est retrouvé ouvert aux colons, aux éleveurs et aux dissidences armées, sans que l’État colombien n’arrive à temps avec un cadastre, un titre ou même une présence institutionnelle minimale. L’Ideam et des organisations internationales comme International Crisis Group ont documenté ce schéma, la fin d’un conflit n’a pas automatiquement apporté l’ordre légal qu’on lui attribue, elle a ouvert une nouvelle course pour occuper une terre que le conflit précédent maintenait, paradoxalement, moins accessible.

Selon la FCDS, le feu est le principal instrument utilisé pour s’approprier des tierras baldías de la Nation déboisées afin d’y établir des élevages en Amazonie colombienne.

L’Ideam a identifié la praderización, la conversion systématique de forêt en pâturage pour asseoir la possession d’un terrain volé, comme la cause principale de la déforestation amazonienne, devant les cultures illicites ou l’exploitation minière. La Silla Vacía a documenté que ceux qui accaparent ces terres ne sont pas des colons appauvris mais des personnes disposant de capital accumulé en zone urbaine, qui voient dans la praderización un instrument d’investissement, pas de subsistance. Le bétail, dans une bonne partie de ces cas, n’est presque qu’un prétexte, l’expansion des pâturages est davantage liée à la spéculation sur la terre elle même qu’à l’élevage effectif, et dans les zones critiques de l’arc de déforestation jusqu’à quatre vingt pour cent de ce qui a été abattu finit converti en pâturage illégal sans que cela n’implique une activité d’élevage réelle. L’Amazonie concentre aujourd’hui entre soixante et soixante huit pour cent de toute la déforestation du pays, plus de 300 000 hectares perdus rien que ces quatre dernières années.

Aucun réassureur n’a besoin de se retirer de ce marché parce que ce marché n’existe pas. Il n’y a pas de police à annuler là où il n’y en a jamais eu à émettre. Le feu ne rivalise pas là bas avec un calcul actuariel, il rivalise avec un vide cadastral que l’État colombien traîne depuis sa fondation, et dans ce vide, c’est toujours celui qui arrive le premier avec une tronçonneuse et un troupeau qui gagne.

Ce qu’un même œil voit et ne voit pas

Les trois scènes partagent un seul feu, la même saison de chaleur extrême poussée par le changement climatique, mais elles produisent trois formes distinctes de dépossession selon le degré de visibilité institutionnelle de chaque territoire. En Californie, le marché voit avec une précision totale et se retire en laissant une trace comptable parfaitement documentée, codes postaux, millions de dollars, communiqués de presse. En France, l’État devance le marché et décide par la loi que certains risques ne comptent pas comme une catastrophe, ce qui permet de gérer l’abandon sans qu’aucun assureur n’endosse la responsabilité publique d’une annulation. En Amazonie colombienne, il n’y a ni marché ni loi à classer, parce qu’il n’existe aucun registre préalable dont partir, et ce vide n’est pas neutre, c’est la condition même qui permet au feu de fonctionner comme un titre de propriété de fait.

La différence entre les trois scènes n’est pas climatique, toutes trois partagent le même été surchauffé. La différence, c’est qui se trouve du bon côté des archives. En Californie, qui avait une hypothèque et une adresse postale reconnue a perdu sa couverture mais a conservé, au moins, un dossier prouvant ce qu’il possédait. En France, qui possédait un titre de propriété légal a conservé ce papier même si le terrain a cessé de servir à quoi que ce soit. En Amazonie colombienne, qui n’a jamais eu aucun papier ne perd ni couverture ni valeur de revente, il perd directement la possibilité de démontrer, devant une quelconque institution future, que cette terre lui a un jour appartenu.

L’avertissement même de Munich Re pour le second semestre 2026 nomme l’Australie, l’Amérique centrale et le sud de l’Afrique comme les prochaines zones à risque à cause d’El Niño. Ce sont, pour la plupart, des géographies souffrant du même problème structurel que l’Amazonie colombienne, cadastres incomplets, titres de propriété informels ou inexistants, populations rurales qu’aucun actuaire à Munich ne pourra jamais tarifer parce qu’il n’existe aucun registre d’où partir. Le réassureur sait déjà, en termes climatiques, où brûlera le prochain feu. Ce qu’il ne sait pas, et ne peut pas savoir avec ses propres outils, c’est à qui appartient la terre qui va brûler.

Munich Re continuera de publier ses chiffres chaque semestre, toujours plus élevés, toujours mieux calculés. Ce calcul continuera d’être exact exactement là où le pouvoir a déjà inscrit son nom sur la terre, et continuera d’être aveugle exactement là où ce pouvoir a décidé, il y a des générations, de ne rien inscrire du tout…

G.S.

Sources

Gabriel Schwarb

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gabriel Schwarb

Gabriel Schwarb est le directeur fondateur et rédacteur en chef d'AcidReport, écrivain suisse-colombien avec plus de trois décennies de pratique professionnelle en direction artistique, développement web et journalisme d'investigation. Le média fonctionne comme une association à but non lucratif, régie par l'article 60 du Code civil suisse, sans affiliation politique, sans publicité et sans financement externe. Il publie en espagnol, en français et en anglais, et couvre l'Amérique latine et l'Europe en miroir, expliquant chaque continent à l'autre.

Il l'a fondé convaincu que la victoire d'Iván Duque sur Gustavo Petro en 2018 n'avait pas été honnête, un soupçon que le scandale Ñeñe Hernández est venu renforcer, et que la Colombie réelle ne trouvait pas de place dans ses propres médias. Né comme un pont d'information entre la Colombie et l'Europe, le projet s'est ensuite élargi à toute l'Amérique latine, et il est lu aujourd'hui dans le monde entier. Sa méthode combine vérification stricte des sources, travail d'archive et révision publique des erreurs. Il ne publie pas pour plaire. Il publie pour répondre.

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